La liberté sauvage et la nature à venir

Blog

La liberté sauvage et la nature à venir

L’idée de liberté sauvage exige une radicalisation de la philosophie. Pour faire face à la liberté sauvage, la philosophie devrait s’aventurer dans une voie fantastique, devenir une philosophie fantastique ; même plus : une fantastique philosophique. La voie de la philosophie fantastique est également la voie d’une radicalisation surcritique, fantastique elle aussi, de la critique kantienne – une radicalisation, opposée à la fois au kantisme « standard », c’est-à-dire à l’hypostasiation du rapport sujet-objet comme la dichotomie homme-nature, et aux nouvelles ontologies anti-kantiennes, tenant Kant responsable du “tournant anthropocentrique” de la philosophie moderne.

En voici un example éloquent, venant en plus de deux auteurs qui ont eux-mêmes effectué un tournant dans le rapport entre la philosophie et la science, en marquant ainsi mon propre parcours : « [C]’est la tentative de parler du monde sans en passer par le tribunal kantien, sans mettre au centre de leur système le sujet humain défini par ses catégories intellectuelles, sans soumettre leur propos au critère de ce que peut penser, légitimement, un tel sujet. Bref, il s’agit de penseurs précritiques ou acritiques. » (Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, La nouvelle alliance. Métamorphose de la science, Paris, Gallimard, 1986 p. 387 [Il s’agit de Lucretius, Leibniz, Bergson, Whitehead, Serres et Deleuze]). Le même malentendu ne se voit-il pas répété, voire aggravé, par les tendances récentes de l’anthropologie « perspectiviste » ou « multinaturaliste » et du « réalisme spéculatif » ? L’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro, dont les propositions théoriques me sont proches sous plus d’un aspects, propose tout un “front uni anti-kantien” dans son article “Transformation in Anthropology, Transformation of Anthropology” (2012, publié donc après la publication de la version originale de ce texte) : “One should not be surprised (…) that Amerindian ethnography for example, shows stunning points of convergence with what Pierre Montebello has called “the other metaphysics”; that undercurrent of thought alien or antagonistes to the Kantian revolution that (…) converted all ontological issues into epistemological concerns, and subordinated all questioning of the real to the issue of our conditions of access to it – what is today called the “correlationist hypothesis” (Eduardo Viveiros de Castro, “Transformation in Anthropology, Transformation of Anthropology”, in The Forest and the School, ed. by Pedro Neves Marques, Berlin: Archive Books, 2014, p. 582-583). Compte tenu du fait que l’appareillage théorique de l’anthropologie « perspectiviste » a été développé en grande mesure en parallèle avec le projet de l’ontologie de la métamorphose, et en représente en plus un des alliés « naturels », le rejet de la philosophie transcendantale, en contraste net avec ma proposition surcritique, devient d’autant plus significatif.

S’il nous faut persister avec Kant au-delà de Kant, c’est qu’il nous faut persister dans la question fondamentale de la philosophie critique, la question de la philosophie tout court : la question de la liberté. Ce qui persiste doit persister.

Cette radicalisation est l’enjeu majeur d’une ontologie à venir, mais aussi d’une philosophie de la nature, philosophie de la nature qui ne serait désormais possible qu’en tant que philosophie de la nature à venir. Or, le tournant surcritique ne cherche pas à établir une « spiritualisation » crypto-animiste, archaïsante, de la nature ; il ne cherche pas à saturer le monde avec une intelligence obscure. La surcritique n’est pas un regard rétro-utopique, vers l’aube d’un matérialisme autopoïétique naïf. La nature, cette première invention ultime de l’homme, est le dernier spectre humaniste. Au contraire, sa tâche maximaliste serait de reconfigurer le relief conceptuel de sorte que là où il existait auparavant une nécessité inerte, tributaire de forces aveugles ou d’une puissante machine anonyme, il existe maintenant un agent, c’est-à-dire une force motrice qui s’exerce de sa propre décision. En termes aristotéliciens : par le biais d’une acte dans laquelle une certaine ampleur et une certaine intensité de la puissance sont choisies au détriment d’une autre (c’est-à-dire que la possibilité est configurée et élargie mais aussi réduite, de manière modale), de persister dans l’activité où le monde germe et  persiste à la fois.

 

Le clinamen du monde

« Le fruit le plus important de l’autosuffisance, c’est la liberté » 

Épicure

Qu’enseigne Épicure sur la nature et la liberté ? En partant de la doctrine démocritéenne des atomes, Épicure ne valide pas, comme son maître, l’omnipuissance du destin, le déterminisme, sinon le fatalisme de la trajectoire du mouvement de la matière. Au contraire, Épicure considérera le hasard comme le seul destin, c’est-à-dire le manque de destin : « Je t’ai dévancé, ô Fortune », s’exclame  Épicure (« Je t’ai dévancé, ô Fortune, et j’ai fait obstacle à toute intrusion de ta part. Et ni à toi ni à aucune autre vicissitude, nous ne nous livrerons. Mais quand la force des choses nous expulsera, nous sortirons de la vie en crachant abondamment sur celle-ci et sur ceux qui s’y accrochent en vain, et nous proclamerons par un beau péan que nous avons bien vécu. », Épicure, « Sentences vaticanes », 47, in Épicure, Lettres, maximes et autres textes, trad. et présentation par Pierre-Marie Morel, Paris, Flammarion, 2011, p. 122-123).

Mais l’hégémonie du hasard est-elle l’hégémonie de la liberté? Diffère-t-elle de la « loi du hasard » et si oui, en quoi ?

Or Épicure est aussi le philosophe de la déviation soudaine et incompréhensible des atomes qui tombent dans l’espace, qui se séparent brusquement de leur trajectoire pour se rencontrer, se heurter et produire ainsi des conglomérats pour former des corps : clinamen. Clinamen, la déviation imprévisible des atomes qui dynamise leur trajectoire est une force d’un autre ordre. Cette force semble dépasser le niveau de la loi mécanique, la « loi du hasard » à son propre niveau, mais en même temps, elle reste au niveau de l’opération immanente, excédant son ordre à travers son changement. Dans la perspective de l’idée de clinamen, Épicure n’est plus simplement le philosophe de la domination du hasard, c’est-à-dire du hasard en tant que (absence de) destin ; il est le philosophe de la liberté en tant que destin du hasard. Ce n’est pas la nécessité de la coïncidence, mais la nécessité en tant que noyau du hasard, un moteur nucléaire qui décide de la trajectoire de l’atome de l’intérieur. Un second ordre, qui n’est pas une rupture, mais une dynamique, qui est donc un choix, donc une décision. Raison microscopique qui agit au plus profond de la matière des choses. Pan-nécessité du Pan libre.

Par conséquent, le temps de la liberté doit être « injecté » dans l’ordre naturel, considéré comme une contingence libre et radicale d’une raison arbitraire. Voici : la nature elle-même est raison arbitraire. Raison arbitraire ne veut pas dire raison ir-raisonnable et inconsistant, ne se donnant pas de condition, de maxime ou de direction ; arbitraire signifie ici qui choisit, qui scinde à tout moment. C’est bien avec le choix que l’œil de la raison émerge de la « force aveugle ». Le choix est une vision, une visée, entrevoyant le revenant, donnant corps à la venue. (Oubliez toute sorte de scopocentrisme et de phénoménologie. Un sens émerge en tant qu’organe dans le corps du monde, il le transforme  comme le feu.) Cela signifie beaucoup de choses à la fois. La raison n’est pas pensée de manière substantielle ou conditionnelle, c’est-à-dire ni comme essence ni comme condition, mais de manière modale, c’est-à-dire comme une force de la réflexivité qui relie, qui, en en délimitant le fait par différenciation, c’est-à-dire en l’altérant, crée le relief onto-aïsthétique, la surface empirico-transcendantale de l’étant. La raison ne départ pas, elle revient à elle-même. Mais le retour est toujours un nouveau départ. Ainsi, dans les pulsations du désir et de la décision, le monde devient, la raison devient, la liberté est. L’être libre n’est pas un être obligé ; l’être libre est un être qui décide.

Les quanta décident. Miracle ou décision ? Ceci même : le miracle de la décision.

Toute forme, tout sujet, tout agent décide : l’effectivité de l’acte lui-même est une décision.

Oui, les quanta décident. Oui, c’est le miracle de la décision.

 

Fragments du Prologue surcritique de Persister. La liberté sauvage et la nature à venir (Paris, Editions Dehors, 2020, à paraître)

Juillet 2018