Le bûcher du dieu Pan

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Le bûcher du dieu Pan

mai 1945 – mai 2020

Ce jour-ci, le *** mai, il y a 75 ans, le Grand dieu Pan a été brûlé à mort.

Ce jour-ci, à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale, quelques jours après la chute de Berlin et à la veille de la reddition de l’Allemagne nazie, lors d’un incendie inexpliqué à Flakturm Friedrichshain, une tour de défense aérienne en béton construite en 1941 par les nationaux-socialistes dans le parc berlinois de Friedrichshain, une partie de la collection de la Galerie de peinture de Berlin (alors le Musée Kaiser Friedrich ) a été détruite. Afin d’être protégé par les hostilités, un grand nombre d’œuvres d’art ont été cachées à l’intérieur de la tour prétendument indestructible. Parmi eux, à côté des œuvres de Donatello, Michel-Ange, le Tintoret, le Caravage, Van Dyck, Rubens, se trouvait l’une des œuvres les plus énigmatiques des temps modernes – la peinture qui a été provisoirement décrite comme L’école de Pan de Luca Signorelli.

La peinture perdue de Signorelli était une vaste toile de 194 cm / 257 cm, un format exceptionnellement impressionnant pour la fin du Quattrocento. Cette peinture était l’une des plus grandes de l’époque. Elle a été exécutée à la fin du XVe siècle, vers 1490, sur la commande de nul autre que Lorenzo le Magnifique lui-même, et était probablement l’une des œuvres les plus estimées de sa collection.

Le « Pan » de Signorelli comprend six figures centrales divisées en deux groupes. Au centre du tableau se trouve le jeune dieu Pan : un beau jeune homme aux cheveux longs et sans barbe, la tête inclinée en réflexion, qui n’a apparemment rien à voir avec le zoomorphisme archaïque de la divinité arcadienne, à l’exception de ses pattes de chèvre. Le dieu est nu, couvert d’un manteau brodé d’étoiles ; il est assis sur un trône rocheux, les jambes écartées de face, entouré de sa suite. Il est sans cornes, mais couronné d’un croissant de lune à deux cornes. Pan est en compagnie de deux personnages – un homme âgé lui parlant la tête inclinée dans sa direction et un jeune homme jouant de la flûte, tandis que le premier plan est occupé par trois personnages étranges : une femme nue debout, un jeune homme couché et un autre vieil homme appuyé sur un bâton, les yeux en avant. Le dieu écoute le vieil homme qui se penche dans sa direction. Pan tient également un bâton ou un sceptre, son autre main reposant sur sa cuisse. Quel est le sujet de la peinture? Est-ce une allégorie? Une allégorie de quoi? Nous ne pouvons pas le savoir avec certitude. Ses titres descriptifs ultérieurs étaient évidemment fondés sur différentes hypothèses. Cependant, aucun d’entre eux n’est vérifiable, encore moins les interprétations allégoriques qui seront discutées plus loin. Les descriptions dominantes qui suivent les titres du tableau comprennent : L’éducation de Pan ou L’école de Pan et La Cour de Pan.

Après l’époque des Médicis, on ne trouve aucune trace de la peinture pendant près de deux siècles, jusqu’à ce qu’elle ne réapparaisse au Palazzo Pitti à la fin du XVIIe siècle. En 1869, le tableau a été découvert dans le grenier du Palazzo Corsi par l’artiste et restaurateur Angelo Tricca ; entre-temps, les corps nus se sont vus recouverts de « cache-sexes ». Tricca leur a rendu leur aspect d’origine, scandalisant ainsi le propriétaire du tableau, le cardinal Corsi, d’où la décision de sa vente. Après de nombreuses mésaventures, notamment le refus de la Galerie Nationale de Londres de l’acheter, à cause de son caractère indécent, le tableau est acheté par Wilhelm von Bode, qui l’expose à la Galerie de peinture de Berlin en 1873. À la fin du siècle Bode en deviendra le directeur, tout comme fondateur du Musée Kaiser Friedrich, où « Pan » se trouvera à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Le feu

Les informations sur le tableau et sa disparition disponibles aujourd’hui sont fragmentaires et confuses. Étonnamment, les successeurs légaux du Musée Kaiser Friedrich (à présent le Musée Bode) ne fournissent pas d’informations détaillées sur les œuvres d’art perdues. À ce jour, les informations les plus complètes et les plus systématiques sont offertes par le Centre allemand pour la recherche des œuvres d’art perdues de Magdebourg (Deutschen Zentrum Kulturgutverluste), qui gère également une base de données importantes. Me fondant sur cette base de données et quelques articles de l’époque, je vais exposer ici les détails connus concernant la destruction du « Pan » de Signorelli.

Les bombardements alliés dans la nuit du 20 décembre 1940 ont frappé le quartier autour de Museuminsel, l’Île aux musées, située au cœur de Berlin. En raison des préoccupations de la direction du musée, une décision sans précédent a été prise, notamment de transférer les œuvres d’art dans deux des Flaktürme de Berlin. Elles étaient alors considérées comme indestructibles. La plupart des Flaktürmе, construites à Berlin, à Vienne et à Hambourg existent encore à ce jour : elles peuvent être vus dans le parc Humboltdhain à Berlin, dans le centre-ville de Vienne et de Hambourg. La relocalisation des œuvres d’art à Friedrichshain a commencé en septembre 1941. À cette fin tout le premier étage du bâtiment, puis les locaux des deuxième et troisième étages, ont été utilisés. La relocalisation a été achevée en septembre 1942 et certains tableaux de grand format provenant des dépôts du musée ont été transférées un peu plus tard. Parmi eux se trouvait probablement le « Pan » de Signorelli, bien que des données précises ne puissent être trouvées. En raison de l’avancement des troupes soviétiques sur le front de l’Est, l’administration du musée, après avoir consulté les ministères responsables, a décidé de déplacer les œuvres d’art en dehors de Berlin, à la mine de sel Kaiseroda en Thuringe, mais seulement un mois plus tard, la décision a été annulée pour des raisons de sécurité. Selon la base de données des œuvres d’art disparues, dans la tour de Friedrichshain il ne restait que 434 peintures, pour la plupart de grand format, car leur taille ne permettait pas leur transport dans des chariots de mine. Après la chute de Berlin le 2 mai 1945, la Flakturm a été remise à l’Armée rouge. Les 4 et 5 mai, les gardiens du musée ont été autorisés de nouveau à accéder à la tour. Quelles que soient les mesures prises pour la protéger, un incendie a éclaté dans la salle de stockage le 6 mai, engloutissant tout le premier étage, probablement avec un grand nombre de peintures. Après l’incendie, le contrôle de la tour a apparemment pris fin. Des civils y ont été aperçus. Une semaine plus tard, entre le 14 et le 18 mai 1945, toujours dans des circonstances inexpliquées, un deuxième incendie a éclaté, détruisant entièrement l’intérieur de la tour. On ne pourrait pas savoir avec certitude lequel des deux incendies avait détruit le « Pan » de Signorelli. La tour a été détruite en 1946 par l’Armée rouge. Les débris ont été recouverts de terre et transformés en collines gazonnées et boisées dans le parc public de Friedrichsain.

Aujourd’hui, la peinture n’est connue que par les quelques photographies conservées en noir et blanc (dont la plus importante est la reproduction professionnelle en noir et blanc de l’album du musée Kaiser Friedrich), ainsi que par une des rares photographies en couleur de la collection, mais dans un format plus petit et de qualité assez modeste.

C’est ainsi que l’image la plus insolite et étonnante du dieu personnifiant la nature a disparu au milieu des flammes à l’intérieur d’une structure en béton monstrueuse à la fin de la guerre la plus monstrueuse sur la terre habitée jadis par le Grand dieu Pan.

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Les circonstances inexpliquées autour de la catastrophe pourraient sans aucun doute nourrir toutes sortes d’hypothèses fantastiques et inspirer l’imagination d’un nouveau Dan Brown. Cependant, les  banales fantaisies conspirationnistes ne sont guère comparables au destin fantastique de l’une des œuvres les plus étonnantes et les plus énigmatiques des temps modernes.

Ce fil autonome du blog est dédié à la peinture énigmatique de Signorelli et à son destin mystérieux, ainsi qu’à sa disparition inexplicable. Les textes qui suivent ne traitent ni de l’histoire de l’art, ni de la recherche historique – ils constituent un laboratoire de fantastique philosophique. Sa fin ultime est le nouveau volume de la série Fantastique Philosophique, qui serait intitulé Le retour de Pan. Pour commémorer l’anniversaire de l’incendie du « Pan » de Signorelli, nous nous consacrerons ici au retour du Grand dieu Pan.

6 mai 2020