Le clinamen du monde

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Le clinamen du monde

« Le fruit le plus important de l’autosuffisance, c’est la liberté » 

Épicure

Qu’enseigne Épicure sur la nature et la liberté ? En partant de la doctrine démocritéenne des atomes, Épicure ne valide pas, comme son maître, l’omnipuissance du destin, le déterminisme, sinon le fatalisme de la trajectoire du mouvement de la matière. Au contraire, Épicure considérera le hasard comme le seul destin, c’est-à-dire le manque de destin : « Je t’ai dévancé, ô Fortune », s’exclame  Épicure (« Je t’ai dévancé, ô Fortune, et j’ai fait obstacle à toute intrusion de ta part. Et ni à toi ni à aucune autre vicissitude, nous ne nous livrerons. Mais quand la force des choses nous expulsera, nous sortirons de la vie en crachant abondamment sur celle-ci et sur ceux qui s’y accrochent en vain, et nous proclamerons par un beau péan que nous avons bien vécu. », Épicure, « Sentences vaticanes », 47, in Épicure, Lettres, maximes et autres textes, trad. et présentation par Pierre-Marie Morel, Paris, Flammarion, 2011, p. 122-123).

Mais l’hégémonie du hasard est-elle l’hégémonie de la liberté? Diffère-t-elle de la « loi du hasard » et si oui, en quoi ?

Or Épicure est aussi le philosophe de la déviation soudaine et incompréhensible des atomes qui tombent dans l’espace, qui se séparent brusquement de leur trajectoire pour se rencontrer, se heurter et produire ainsi des conglomérats pour former des corps : clinamen. Clinamen, la déviation imprévisible des atomes qui dynamise leur trajectoire est une force d’un autre ordre. Cette force semble dépasser le niveau de la loi mécanique, la « loi du hasard » à son propre niveau, mais en même temps, elle reste au niveau de l’opération immanente, excédant son ordre à travers son changement. Dans la perspective de l’idée de clinamen, Épicure n’est plus simplement le philosophe de la domination du hasard, c’est-à-dire du hasard en tant que (absence de) destin ; il est le philosophe de la liberté en tant que destin du hasard. Ce n’est pas la nécessité de la coïncidence, mais la nécessité en tant que noyau du hasard, un moteur nucléaire qui décide de la trajectoire de l’atome de l’intérieur. Un second ordre, qui n’est pas une rupture, mais une dynamique, qui est donc un choix, donc une décision. Raison microscopique qui agit au plus profond de la matière des choses. Pan-nécessité du Pan libre.

Par conséquent, le temps de la liberté doit être « injecté » dans l’ordre naturel, considéré comme une contingence libre et radicale d’une raison arbitraire. Voici : la nature elle-même est raison arbitraire. Raison arbitraire ne veut pas dire raison ir-raisonnable et inconsistant, ne se donnant pas de condition, de maxime ou de direction ; arbitraire signifie ici qui choisit, qui scinde à tout moment. C’est bien avec le choix que l’œil de la raison émerge de la « force aveugle ». Le choix est une vision, une visée, entrevoyant le revenant, donnant corps à la venue. (Oubliez toute sorte de scopocentrisme et de phénoménologie. Un sens émerge en tant qu’organe dans le corps du monde, il le transforme  comme le feu.) Cela signifie beaucoup de choses à la fois. La raison n’est pas pensée de manière substantielle ou conditionnelle, c’est-à-dire ni comme essence ni comme condition, mais de manière modale, c’est-à-dire comme une force de la réflexivité qui relie, qui, en en délimitant le fait par différenciation, c’est-à-dire en l’altérant, crée le relief onto-aïsthétique, la surface empirico-transcendantale de l’étant. La raison ne départ pas, elle revient à elle-même. Mais le retour est toujours un nouveau départ. Ainsi, dans les pulsations du désir et de la décision, le monde devient, la raison devient, la liberté est. L’être libre n’est pas un être obligé ; l’être libre est un être qui décide.

Les quanta décident. Miracle ou décision ? Ceci même : le miracle de la décision.

Toute forme, tout sujet, tout agent décide : l’effectivité de l’acte lui-même est une décision.

Oui, les quanta décident. Oui, c’est le miracle de la décision.

Fragments du Prologue surcritique de Persister. La liberté sauvage et la nature à venir (Paris, Editions Dehors, 2020, à paraître)

Juillet 2018