{"id":1877,"date":"2021-04-11T12:11:06","date_gmt":"2021-04-11T09:11:06","guid":{"rendered":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/blog\/?p=1877"},"modified":"2022-03-29T20:34:34","modified_gmt":"2022-03-29T17:34:34","slug":"l-image-intense","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/sources\/entretiens\/l-image-intense\/","title":{"rendered":"L\u2019 image intense"},"content":{"rendered":"\n<p>Fr\u00e9d\u00e9ric Neyrat<\/p>\n\n\n\n<p><strong>(<a href=\"https:\/\/laviemanifeste.com\/archives\/4406\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/laviemanifeste.com\/archives\/4406\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Entretien avec Boyan Manchev<\/a>\u00a0in\u00a0<a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/laviemanifeste.com\/\" target=\"_blank\">laviemanifeste.com<\/a>)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cet \u00e9t\u00e9, Fr\u00e9d\u00e9ric Neyrat nous a fait part d\u2019un \u00e9change qu\u2019il avait eu en mai 2009 avec Boyan Manchev \u00e0 propos de son ouvrage L\u2019alt\u00e9ration du monde.&nbsp; C\u2019est le contenu de cet entretien que nous publions ici et cela aussi pour prolonger un&nbsp;<a href=\"http:\/\/laviemanifeste.com\/archives\/271\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">autre entretien \u2013 audio<\/a>&nbsp;\u2013 que nous avions eu avec Boyan Manchev, toujours autours de cet ouvrage publi\u00e9 aux \u00e9ditions Lignes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;***<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>F. N : Voil\u00e0, pour commencer, puisqu\u2019il s\u2019agira de vue et d\u2019espace, du Dasein de la vue pour nous qui, pr\u00e9cis\u00e9ment, ne nous voyons pas. Tu auras donc \u00e9crit un livre sur Bataille, et un livre qui lui est fid\u00e8le en un sens pr\u00e9cis : c\u2019est un livre excessif, un sur-Bataille en quelque sorte, et ce n\u2019est pas pour rien que le sous-titre de ton livre invoque une esth\u00e9tique \u201cradicale\u201d. Ma premi\u00e8re question porterait sur ce motif de l\u2019exc\u00e8s, de la radicalit\u00e9, et du sur-, un pr\u00e9fixe fondamental dans cette recherche et dans le concept de \u201csurcritique\u201d que tu proposes. Car il s\u2019agit pour toi de nous r\u00e9veiller de notre sommeil immuno-esth\u00e9tique. Mais ce sommeil n\u2019est-il pas, d\u2019une certaine mani\u00e8re, engendr\u00e9 par un exc\u00e8s d\u2019images, de sons, de sollicitations \u00e9lectroniques ? Je pense ici \u00e0 Mac Luhan, aux formes d\u2019anesth\u00e9sies qui succ\u00e8deraient \u00e0 des branchements technologiques trop brutaux, trop intenses\u2026<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>B. M<\/strong>&nbsp;:Tu exc\u00e8des d\u00e9j\u00e0 avec cette premi\u00e8re question le champ \u00ab&nbsp;\u00e9troit&nbsp;\u00bb du livre pour l\u2019orienter dans la perspective de ce que Foucault appelle&nbsp;<em>ontologie d\u2019actualit\u00e9<\/em>. Mais tu as parfaitement raison de r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019exc\u00e8s suppos\u00e9 de ce livre par un geste excessif, car en effet oui&nbsp;: tel est sans doute l\u2019horizon et peut-\u00eatre l\u2019enjeu ultime du livre&nbsp;\u2013 penser l\u2019alt\u00e9ration de \u00ab&nbsp;notre&nbsp;\u00bb monde qui est une alt\u00e9ration aisth\u00e9tique. Tu y rep\u00e8res donc une situation de sur-esth\u00e9sie (pour rester fid\u00e8les ainsi au pr\u00e9fixe \u00ab&nbsp;sur&nbsp;\u00bb, si probl\u00e9matique, consciemment probl\u00e9matique). La condition dans laquelle nous vivons, sous les effets de l\u2019exigence d\u2019une croissance permanente, d\u2019une&nbsp;<em>effectivit\u00e9<\/em>, d\u2019une&nbsp;<em>con<\/em>\u2013<em>sommation<\/em>&nbsp;du monde (si j\u2019ai recours \u00e0 ton vocabulaire conceptuel), engage \u043eu impose, en effet, une condition&nbsp;<em>sur-esth\u00e9tique<\/em>&nbsp;: nous sommes jet\u00e9s dans un flux intense d\u2019images, de sons, d\u2019\u00e9crans num\u00e9riques, de proth\u00e8ses techno-esth\u00e9tiques&nbsp;; nous y sommes surexpos\u00e9s, ou plut\u00f4t nous en sommes bombard\u00e9s, absorb\u00e9s.&nbsp;Nos sens n\u2019arrivent plus \u00e0 suivre nos proth\u00e8ses \u2013 celles-ci se sont aventur\u00e9es d\u00e9j\u00e0 beaucoup trop loin. Soit. Les faits et les effets sont incontestables, \u00e9touffants m\u00eame. Sommes-nous donc en train de somnoler, ou peut-\u00eatre de rester fig\u00e9s, abasourdis, hypnotis\u00e9s par l\u2019intensit\u00e9 techno-esth\u00e9tique qui nous survient ?<\/p>\n\n\n\n<p>Tentons d\u2019abord de faire quelques distinctions. En d\u00e9signant comme esth\u00e9tique ou sur-esth\u00e9tique cette situation qui trace le cadre de l\u2019ontologie de l\u2019actualit\u00e9, on \u00ab&nbsp;compl\u00e8te&nbsp;\u00bb peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 par l\u2019\u00e9l\u00e9ment du sensible les \u00ab&nbsp;ontologies&nbsp;\u00bb du virtuel, de l\u2019immat\u00e9riel ou de l\u2019inorganique, de Baudrillard \u00e0 Perniola. Perniola parle par exemple de \u00ab&nbsp;la sexualit\u00e9 neutre de l\u2019inorganique&nbsp;\u00bb comme d\u2019un moment exemplaire de la transformation radicale de l\u2019exp\u00e9rience sensible qui est en cours. Et cependant, cette densit\u00e9, cette intensit\u00e9, la sur-proth\u00e9tisation de l\u2019espace sensible qui fait violence \u00e0 nos sens en les exc\u00e9dant et en leur imposant ainsi une condition transform\u00e9e (qui s\u2019\u00e9chappe chaque jour du contr\u00f4le et de toute sorte de gouvernance vers l\u2019impr\u00e9visible et l\u2019incalculable et donc vers l\u2019ouvert, l\u2019ouvert du non-immun qui est peut-\u00eatre, sans doute, un non-immun l\u00e9tal \u2013 pour reprendre ici tes motifs r\u00e9cents), est-elle&nbsp;<em>aisth\u00e9tique<\/em>&nbsp;avant d\u2019\u00eatre sur-aisth\u00e9tique ?<\/p>\n\n\n\n<p>Or, c\u2019est toi qui l\u2019as affirm\u00e9 en tentant de d\u00e9passer Heidegger&nbsp;: le nom ontologique actuel c\u2019est la&nbsp;<em>con<\/em>\u2013<em>sommation<\/em>&nbsp;du monde \u2013 qui est peut-\u00eatre aussi saconsomption. La consommation est donc une r\u00e9duction totale des modes du monde \u00e0 la totalit\u00e9, mais plus encore, elle est une r\u00e9duction de la puissance ou du flux m\u00e9tamorphique \u00e0 une production, \u00e0 un mouvement domin\u00e9, r\u00e9ducteur, \u00e9conomique donc \u2013 en fin de compte c\u2019est une \u00ab&nbsp;sublimation&nbsp;\u00bb. La consommation du monde serait ainsi le processus totalisant qui r\u00e9duit les modes du monde \u2013 la pl\u00e9thore des formes de vie ou d\u2019\u00eatre \u2013 \u00e0 un r\u00e9seau fonctionnel de&nbsp;<em>types<\/em>, domin\u00e9s par la logique de la production, de la croissance et de la consommation&nbsp;: de la r\u00e9duction du monde (l\u2019appelle-t-on toujours \u00ab&nbsp;globalisation&nbsp;\u00bb&nbsp;?)<\/p>\n\n\n\n<p>Or, s\u2019il s\u2019agit d\u2019une aisth\u00e9tique, ce ne serait qu\u2019une aisth\u00e9tique r\u00e9-active&nbsp;: elle est toujours transcend\u00e9e par un&nbsp;<em>telos, le flux alt\u00e9rant y est r\u00e9duit donc \u00e0 un champ transcendant<\/em>&nbsp;(ultimement, c\u2019est la consommation \u2013 l\u2019obsession par la pr\u00e9sence totale de la chose,&nbsp;par l\u2019acc\u00e8s imm\u00e9diat,&nbsp;par une sorte d\u2019orgasme absolu si l\u2019on veut \u2013 avoir la chose comme pr\u00e9sence ab-solue). Le champ aisth\u00e9tique est r\u00e9duit ainsi \u00e0 une ressource et \u00e0 un moyen, \u00e0 des r\u00e9gimes d\u2019usage qui sont des r\u00e9gimes d\u2019exploitation et de domination. Si la condition actuelle est celle qui nous impose une sur-esth\u00e9sie, ce ne serait pas au sens d\u2019une augmentation radicale du champ aisth\u00e9tique mais de sa r\u00e9duction \u00e0 une per-formance&nbsp;: il s\u2019agit d\u2019une totalisation privative \u2013 d\u2019une&nbsp;<em>privatisation<\/em>&nbsp;\u2013 du champ du sensible, soumis \u00e0 l\u2019exigence de r\u00e9agir \u00e0 tous les stimuli d\u2019ordre sensible. Il s\u2019agit donc de politiques du sensible r\u00e9actives voire r\u00e9actionnaires, totalisantes voire totalitaires, qui r\u00e9duisent le rythme politique immanent \u00e0 l\u2019aisth\u00e9tique. Pour parler de leurs pulsions et impulsions, il faudrait sans doute revenir \u00e0 ton&nbsp;<em>Indemne<\/em>.&nbsp;<em>(Fr\u00e9d\u00e9ric Neyrat, L\u2019indemne. Heidegger et la destruction du monde<\/em>,&nbsp;<em>in Sens et Tonka, 2008)<\/em>&nbsp;La panique esth\u00e9tique actuelle qui d\u00e9clenche des hyst\u00e9ries (et des catatonies) esth\u00e9tiques ne serait donc, paradoxalement, qu\u2019une limitation du champ aisth\u00e9tique. Si on p\u00e9riphrase Benjamin, il s\u2019agirait non pas de bio-esth\u00e9tiser la politique mais de (re-)politiser la (bio-)aisth\u00e9tique, ou plut\u00f4t de suivre son rythme politique immanent.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut pr\u00e9tendre d\u00e8s lors que les nouvelles formes&nbsp;<em>an-esth\u00e9tiques<\/em>, ces&nbsp;<em>anesth\u00e9sies<\/em>&nbsp;nouvelles que tu \u00e9voques \u00e0 la suite de Mac Luhan, sont \u00e9galement des formes de r\u00e9sistance de la puissance aisth\u00e9tique, expressions de sa duret\u00e9, de sa persistance. Donc s\u2019il s\u2019agit d\u2019une bataille, ce serait d\u2019abord une bataille&nbsp;<em>aisth\u00e9tique<\/em>, ou bien une bataille&nbsp;<em>pour<\/em>&nbsp;l\u2019aisth\u00e9tique. Contre l\u2019hyst\u00e9rie aisth\u00e9tique de l\u2019actualit\u00e9 se dresse une&nbsp;<em>an-esth\u00e9tique<\/em>&nbsp;\u2013 une aisth\u00e9tique irr\u00e9ductible \u00e0 un principe qui la transcende, expression alt\u00e9rante de la r\u00e9sistance propre \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience sensible (dont je parle \u00e0 travers Bataille dans le livre). Cette&nbsp;<em>an-esth\u00e9tique<\/em>&nbsp;a ses modes contemporains singuliers&nbsp;: elle s\u2019exp\u00e9rimente d\u2019abord par des pratiques&nbsp;esth\u00e9tiques au sens \u00e9troit du terme, qui tentent de transformer activement le champ de l\u2019exp\u00e9rience sensible, en r\u00e9affirmant en fait sa puissance transformatrice tout en minant les tentatives r\u00e9actionnaires de sa domination. Mais cette \u00ab&nbsp;ontologie (an)aisth\u00e9tique&nbsp;de l\u2019actualit\u00e9 \u00bb est l\u2019horizon d\u2019un prochain livre qui partira, cette fois-ci, de certaines pratiques de l\u2019art contemporain, de la danse et la performance \u00e0 la musique \u00ab&nbsp;noise&nbsp;\u00bb (quel oxymore&nbsp;!) Un article sur la \u00ab&nbsp;musique noise&nbsp;\u00bb que j\u2019ai publi\u00e9 il y a deux ans dans&nbsp;<em>Multitude<\/em>&nbsp;en trace les contours. Mais je dois revenir ici sur le livre actuel.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019aimerais surtout pas laisser l\u2019impression que je suis en train d\u2019affirmer l\u2019image d\u2019un champ aisth\u00e9tique originaire, vierge, libre puisque vierge \u2013 une sorte d\u2019\u00e2ge d\u2019or de la puissance aisth\u00e9tique sauvage d\u2019avant la condition techno-logique. Ici, il ne s\u2019agit en aucun cas d\u2019une vision r\u00e9tro-utopique (et ce n\u2019est d\u2019ailleurs nullement la perspective de ma lecture de Bataille&nbsp;\u2013 je suis tr\u00e8s loin de l\u2019id\u00e9e de \u00ab&nbsp;naturaliser&nbsp;\u00bb les figures de l\u2019exc\u00e8s ou de la mati\u00e8re basse, et je suis en g\u00e9n\u00e9ral extr\u00eamement critique envers la tendance d\u2019interpr\u00e9tation qui voit chez Bataille l\u2019apologiste de la transgression et de l\u2019exc\u00e8s&nbsp;: nulle tentation crypto-vitaliste&nbsp;!). Au contraire, il s\u2019agit de penser la puissance techno-aisth\u00e9tique comme immanente \u00e0 toute exp\u00e9rience sensible et \u00e0 toute l\u2019exp\u00e9rience sensible qui appara\u00eet d\u00e8s lors, depuis \u00ab&nbsp;l\u2019origine&nbsp;\u00bb, comme une exp\u00e9rience technique. Et si les&nbsp;<em>tekhnai<\/em>&nbsp;<em>aisth\u00e9tiques<\/em>&nbsp;sont les modes propres de la singularisation et de la trans-formation des formes de vie ou des modes du monde, ce qu\u2019on est en train de vivre aujourd\u2019hui, c\u2019est l\u2019institution et le durcissement de r\u00e9gimes de pouvoir et de gouvernance techno-politico-\u00e9conomiques qui tentent de monopoliser le champ techno-aisth\u00e9tique pour le soumettre \u00e0 l\u2019exigence de la per-formance totale, en r\u00e9duisant ainsi radicalement les modes singuliers du devenir des formes de vie.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire de tous les nouveaux m\u00e9dias le montre nettement. Chaque nouveau m\u00e9dia \u00e9largit le champ du sensible en ouvrant l\u2019espace n\u00e9cessaire pour exp\u00e9rimenter de nouvelles possibilit\u00e9s de subjectivation, politique y comprise \u2013 mais il succombe presque imm\u00e9diatement apr\u00e8s sa mise en marche sous les assauts&nbsp;corporatifs qui le transforment en champ profitable, c\u2019est-\u00e0-dire le r\u00e9duisent \u00e0 une ressource, \u00e0 une \u00ab&nbsp;mati\u00e8re premi\u00e8re&nbsp;\u00bb, peu importe la complexit\u00e9 de son dispositif&nbsp;: voici comment s\u2019effectue l\u2019op\u00e9ration r\u00e9tro-grade. Pensons \u00e0 l\u2019histoire de la cam\u00e9ra depuis les fr\u00e8res Lumi\u00e8re jusqu\u2019aux dispositifs contemporains de surveillance, ou aux spectacles terrifiants (pr\u00e9monitoires&nbsp;?) de ces camps t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s \u2013 les \u00ab&nbsp;Big Brother&nbsp;\u00bb\u2026 Ainsi, le champ de&nbsp;<em>bataille<\/em>&nbsp;prolif\u00e8re aujourd\u2019hui dans tous les sens&nbsp;: dans tous les technologies et m\u00e9dias, dans tous les&nbsp;<em>tekhnai<\/em>&nbsp;\u2013 et dans tous les&nbsp;<em>sens<\/em>\u2026 Ballard est-il plus grand proph\u00e8te que McLuhan&nbsp;? Et Bataille&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>F. N&nbsp;: Il s\u2019agirait donc de mener une bataille esth\u00e9tique, c\u2019est-\u00e0-dire une guerre de l\u2019imaginaire. Il est d\u00e8s lors essentiel de bien connaitre ses armes, et pour le coup de savoir ce qu\u2019on entend par image, terme que tu choisis, et que j\u2019ai aussi choisi dans&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.leoscheer.com\/spip.php?article1097\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">L\u2019image hors-l\u2019image<\/a>. Dans ton livre, tu d\u00e9finis toujours l\u2019image \u00e0 partir d\u2019un quelque-chose-en-plus, tu \u00e9cris par exemple que \u00ab&nbsp;l\u2019image, c\u2019est le plus-qu\u2019un de la pr\u00e9sence&nbsp;\u00bb, tu affirmes que \u00ab&nbsp;rien ne manque \u00e0 l\u2019image&nbsp;\u00bb et tu t\u2019opposes ainsi \u00e0 \u00ab&nbsp;un certain iconoclasme nouveau&nbsp;\u00bb, qui n\u2019est d\u2019ailleurs peut-\u00eatre pas totalement nouveau d\u2019ailleurs, \u00ab&nbsp;dont le geste principal se borne \u00e0 la r\u00e9duction de l\u2019image \u00e0 un moins que l\u2019image (un vide, un d\u00e9faut, un inimaginable, un sublime, un interdit de la repr\u00e9sentation, etc.)&nbsp;\u00bb. Je suis enti\u00e8rement d\u2019accord sur le fait qu\u2019il faut combattre toute th\u00e9ologisation de l\u2019image, qui aura toujours pour effet de nous faire baisser les yeux d\u00e9votement en vue du Grand Transcendant, et de condamner ce qui se pr\u00e9sentera artistiquement sous la forme du d\u00e9faut de d\u00e9faut, je pense ici \u00e0 une philosophe qui condamnait Matthew Barney au pr\u00e9texte de sa \u00ab&nbsp;perversion&nbsp;\u00bb et de son \u00ab&nbsp;fascisme&nbsp;\u00bb\u2026 Moraline que cela\u2026 Et je sais bien aussi qu\u2019il s\u2019agit de refuser un certain geste classique de critique des images comme reflets amoindris, qui manqueraient de r\u00e9alit\u00e9, etc. Mais, cependant, pourquoi r\u00e9pudier la pr\u00e9sence du moins-un dans l\u2019image, dans sa texture m\u00eame, dans son proc\u00e8s de transformation&nbsp;? N\u2019 y-a-t\u2019 il pas, dans les images de l\u2019art, de la pr\u00e9sentation de moins-un, comme mouvement de soustraction, d\u00e9faut apparent, trou, f\u00ealure, absence&nbsp;? N\u2019est-ce pas aussi avec cette arme du moins-un que l\u2019on peut s\u2019attaquer \u00e0 la \u00ab&nbsp;privatisation&nbsp;\u00bb esth\u00e9tique dont tu viens de parler&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>B. M<\/strong>&nbsp;: Oui, tout \u00e0 fait d\u2019accord au sujet du&nbsp;<em>moins-un<\/em>&nbsp;! C\u2019est s\u00fbr, absolument, il faut combattre non seulement les nouveaux anciens iconoclasmes qui creusent la chair de l\u2019image pour extirper son c\u0153ur de vide transcendant et le poser dans leurs autels, mais aussi les tendances \u00e0 r\u00e9duire l\u2019image \u00e0 une pl\u00e9nitude expressive, identique \u00e0 soi dans l\u2019acte de la pr\u00e9sentation ou de la performance, image pleine, bien form\u00e9e et donc conforme aux codes \u00e9conomico-s\u00e9miotiques et aux imp\u00e9ratifs de la con-sommation&nbsp;: un certain degr\u00e9 de&nbsp;l\u2019accumulation du capital, selon la d\u00e9finition debordienne de la&nbsp;<em>soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em>&nbsp;(\u00ab&nbsp;Le&nbsp;<em>spectacle<\/em>&nbsp;est le&nbsp;<em>capital<\/em>&nbsp;\u00e0 un tel degr\u00e9 d\u2019accumulation qu\u2019il devient&nbsp;<em>image&nbsp;\u00bb).<\/em>&nbsp;Il faut sans doute s\u2019opposer \u00e0 cette pl\u00e9nitude-l\u00e0, et \u00e0 cette \u00e9conomie des images qui exploite leur visibilit\u00e9 en les r\u00e9duisant \u00e0 des signes ou \u00e0 des stimuli esth\u00e9tiques, en les figeant donc dans une forme, dans une signification, dans une transparence sans intensit\u00e9, dans une valeur (d\u2019\u00e9change), dans une marchandise, dans une per-formance de forme de vie. Or, en parlant de l\u2019image en tant que \u00ab&nbsp;plus-qu\u2019un de la pr\u00e9sence&nbsp;\u00bb, j\u2019ai en vue pr\u00e9cis\u00e9ment la puissance de l\u2019image de r\u00e9sister \u00e0 cette prise, de r\u00e9sister \u00e0 sa propre production et fonctionnalisation, d\u2019exc\u00e9der l\u2019\u00e9conomie esth\u00e9tique restreinte. Oui, le&nbsp;<em>plus-qu\u2019un<\/em>&nbsp;de l\u2019image indique certainement un mouvement excessif mais ce n\u2019est aucunement un exc\u00e8s de la pl\u00e9nitude, une \u00e9nergie vitale, mat\u00e9rielle ou esth\u00e9tique, qui d\u00e9borde. En revanche, c\u2019est une puissance mais aussi une \u00e9nergie de trans-formation&nbsp;; l\u2019image en tant que&nbsp;<em>plus-qu\u2019un<\/em>&nbsp;de la pr\u00e9sence est la puissance de pr\u00e9senter autrement&nbsp;: en ce sens,&nbsp;<em>l\u2019image c\u2019est le mouvement alt\u00e9rant de la pr\u00e9sence<\/em>, un \u00ab&nbsp;\u00e9l\u00e9ment&nbsp;\u00bb du mouvement syncop\u00e9 de l\u2019alt\u00e9ration. L\u2019image comme un noeud d\u2019intensit\u00e9 aisth\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>En fait, l\u2019iconodulie de la tradition de pens\u00e9e qui est la n\u00f4tre est sans doute encore plus profonde et plus puissante que son iconoclasme. Et les tendances iconoclastes, exprimant l\u2019intuition de la puissance dangereuse de l\u2019image, n\u2019en sont peut-\u00eatre que le signe n\u00e9gatif. Cette iconodulie ou plut\u00f4t iconocentrisme est la cons\u00e9quence logique de l\u2019ocularcentrisme de l\u2019Occident, qui est aussi un iconocentrisme esth\u00e9tique. Nous avons toujours tendance \u00e0 penser de \u00ab&nbsp;l\u2019\u0153uvre d\u2019art&nbsp;\u00bb ou plut\u00f4t de la pratique d\u2019art comme compos\u00e9e d\u2019images. Mais est-ce toujours le cas&nbsp;? Dans cette perspective \u00ab&nbsp;pratique&nbsp;\u00bb&nbsp;<em>l\u2019image hors-l\u2019image<\/em>&nbsp;est un concept stimulant. Voici un exemple radical, la pratique du collectif artistique viennois&nbsp;<em>WochenKlausur<\/em>. Je cite la mani\u00e8re dont le collectif pr\u00e9sente sa propre activit\u00e9 sur son site&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Since 1993 and on invitation from different art institutions, the artist group WochenKlausur develops concrete proposals aimed at small, but nevertheless effective improvements to socio-political deficiencies.&nbsp;<\/em><em>Proceeding even further and invariably translating these proposals into action, artistic creativity is no longer seen as a formal act but as an intervention into society<\/em>. \u00bb Le r\u00e9sultat de leurs interventions, c\u2019est par exemple la cr\u00e9ation d\u2019un service d\u2019aide m\u00e9dicale d\u2019urgence pour des personnes sans assurance m\u00e9dicale et sans abri, ou bien d\u2019un centre d\u2019h\u00e9bergement, etc. Il y a donc une situation donn\u00e9e, situation de d\u00e9ficit ou de manque (manque de justice au fond) o\u00f9 une intervention critique a lieu. Cette intervention critique transforme la situation donn\u00e9e et produit un effet. L\u2019acte de cette intervention est singulier, c\u2019est donc un acte artistique&nbsp;mais aussi une praxis aisth\u00e9tique puisqu\u2019on observe la recomposition d\u2019un champ de forces (mat\u00e9rielles, sociales, politiques, subjectives) qui neutralise un d\u00e9ficit, qui est donc un acte affirmatif. Le&nbsp;<em>moins-un<\/em>&nbsp;de l\u2019image de l\u2019art que tu \u00e9voques, ne serait-ce donc pas avant tout ce mouvement alt\u00e9rant de la praxis artistique, l\u2019<em>autrement<\/em>&nbsp;de la transformation, en d\u2019autres termes de la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9mergence de l\u2019\u00e9v\u00e9nement&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>F. N&nbsp;: Permets-moi d\u2019insister \u00e0 nouveau sur la question de la n\u00e9gativit\u00e9, et j\u2019aurais envie de te poser la question de fa\u00e7on presque na\u00efve&nbsp;: pourquoi, apr\u00e8s tout, sortir de la logique de la n\u00e9gativit\u00e9, et en quel sens&nbsp;? Dans ton livre, tu dis que l\u2019\u00ab&nbsp;on pourrait \u00e0 juste titre reprocher \u00e0 Bataille l\u2019utilisation imprudente de ce mot&nbsp;\u00bb, celui de \u00ab&nbsp;destruction&nbsp;\u00bb, qui \u00ab&nbsp;pr\u00e9suppose l\u2019ordre de la n\u00e9gativit\u00e9&nbsp;\u00bb, tu parles d\u2019un \u00ab moment \u00ab&nbsp;n\u00e9gatif&nbsp;\u00bb qui n\u2019est pas n\u00e9gatif puisqu\u2019il n\u2019est pas une suppression&nbsp;\u00bb. Mais pourquoi cela pose un probl\u00e8me, cet ordre de la n\u00e9gativit\u00e9&nbsp;? Sauf si c\u2019est un Ordre surmo\u00efque bien entendu\u2026 Tu d\u00e9finis l\u2019image comme \u00ab&nbsp;l\u2019intensit\u00e9 maximale de la pr\u00e9sence du monde&nbsp;\u00bb, et je pensais en te lisant \u00e0 ce qu\u2019\u00e9crit Nancy dans L\u2019exp\u00e9rience de la libert\u00e9, o\u00f9 il parle de \u00ab&nbsp;l\u2019intensification de la n\u00e9gativit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019affirmation&nbsp;\u00bb, il parle d\u2019une intensification du n\u00e9ant qui \u00ab&nbsp;ne nie pas sa n\u00e9antit\u00e9&nbsp;\u00bb mais \u00ab&nbsp;la porte jusqu\u2019\u00e0 son incandescence&nbsp;\u00bb. Il y a bien ici une sorte de logique paradialectique, qui d\u00e9vie de la dialectique en substituant \u00e0 une seconde n\u00e9gation une intensification, mais il y a bien aussi la reconnaissance de l\u2019ordre de la n\u00e9gativit\u00e9&nbsp;! Or pour te dire les choses un peu trop vite, je me demande si notre \u00e9poque ne tend pas \u00e0 reculer devant le n\u00e9gatif \u2026 Ou, mais c\u2019est la m\u00eame chose, \u00e0 se forclore de la puissance du n\u00e9gatif, au point que celui-ci ait toute latitude possible pour fabriquer du non-monde, de la d\u00e9vastation. Le capitalisme se charge de la n\u00e9gativit\u00e9 qu\u2019on a laiss\u00e9e sans emploi. Je ne dis pas que \u00ab&nbsp;regarder le n\u00e9gatif droit dans les yeux&nbsp;\u00bb fasse office d\u2019inspiration cr\u00e9atrice, je dis simplement que l\u2019\u00e9mergence de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, pour reprendre ce que tu dis, implique un rapport de grande proximit\u00e9 avec la n\u00e9gativit\u00e9. Avec cela se pose la question de la transformation comme alt\u00e9ration&nbsp;: \u00eatre autrement, c\u2019est risquer de ne pas se reconna\u00eetre, c\u2019est risquer que l\u2019on ne nous reconnaisse plus, c\u2019est au moins \u00e9prouver ce que dit Beckett&nbsp;: \u00ab&nbsp;j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 ce que je suis, et je suis si diff\u00e9rent de ce que j\u2019\u00e9tais&nbsp;\u00bb, et cela c\u2019est si ce n\u2019est l\u2019Ordre du n\u00e9gatif, tout du moins son insistante pr\u00e9sence. Et je ne parle pas ici du Tout-Autre&nbsp;! Je parle de ce qui peut arriver \u00e0 m\u00eame ce qui devient vraiment comme si on ne l\u2019avait jamais vu, comme si on en n\u2019avait jamais entendu parler, comme si jamais l\u2019art et la politique n\u2019avaient su ainsi faire noces. Peut-\u00eatre suis-je romantique en art. Comme si j\u2019\u00e9tais rest\u00e9 fix\u00e9 sur \u00ab&nbsp;et j\u2019ai vu quelquefois ce que l\u2019homme a cru voir&nbsp;\u00bb\u2026 Ce qui peut se dire encore d\u2019une troisi\u00e8me mani\u00e8re&nbsp;: si l\u2019on supprime trop la dimension de la n\u00e9gativit\u00e9, ou le risque de l\u2019irreconnaissable, ne risque-t-on pas d\u2019aboutir \u00e0 des processus de transformations, sans v\u00e9ritable transformation \u2026 Je ne cherche pas ici \u00e0 te provoquer, mais \u00e0 savoir ce que tu pourrais dire du non-transformable et des pseudo-transformations, si cela existe. \u00catre flexible, par exemple, n\u2019est pas se transformer \u2026<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>B. M<\/strong>&nbsp;: En effet, la question de la n\u00e9gativit\u00e9 est cruciale. C\u2019est aussi sans doute un des&nbsp;<em>leitmotive<\/em>&nbsp;du livre. Je d\u00e9signe les pens\u00e9es ontologiques qui se situent dans la lign\u00e9e h\u00e9g\u00e9lienne-heideggerienne comme&nbsp;<em>ontologies de la n\u00e9gativit\u00e9<\/em>&nbsp;(ou bien, plus simplement,&nbsp;<em>ontologies<\/em>&nbsp;<em>n\u00e9gatives<\/em>). En simplifiant \u00e0 l\u2019extr\u00eame, on peut affirmer que ce sont des ontologies qui mettent \u00e0 leur base une n\u00e9gativit\u00e9 constitutive qui serait la transposition sur le plan conceptuel de l\u2019exp\u00e9rience de la finitude. L\u2019h\u00e9ritage de la n\u00e9gativit\u00e9 appara\u00eet comme un h\u00e9ritage th\u00e9ologique, et c\u2019est un h\u00e9ritage structurel&nbsp;: la rel\u00e8ve de la finitude par un \u00e9v\u00e9nement absolu disruptif,&nbsp;<em>Absolu<\/em>&nbsp;ou&nbsp;<em>Ereignis<\/em>. L\u2019\u00e9v\u00e9nement de l\u2019ach\u00e8vement de l\u2019\u00eatre \u2013 du devenir de l\u2019Esprit chez Hegel \u2013, la n\u00e9gation de la n\u00e9gation finale est la rel\u00e8ve de tout le r\u00e9gime fini, le r\u00e9gime du devenir. Il ne s\u2019agit donc pas de se forclore de la n\u00e9gativit\u00e9 mais pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019aborder une n\u00e9gativit\u00e9 radicale, c\u2019est-\u00e0-dire sans \u00e9conomie, ni ontologique ni dialectique, salutaire toujours, pour affronter \u00ab&nbsp;la logique de la n\u00e9gativit\u00e9&nbsp;\u00bb. Bataille, Blanchot, Merleau-Ponty, Nancy en ont pos\u00e9 les jalons. (On peut rappeler par exemple la critique de la n\u00e9gativit\u00e9 dialectique chez le dernier Merleau-Ponty, dans&nbsp;<em>Le visible et l\u2019invisible<\/em>). Pour \u00e9voquer \u00e0 mon tour Nancy, je citerai une affirmation de son&nbsp;<em>\u00catre singulier pluriel<\/em>, de laquelle je me sens tr\u00e8s proche&nbsp;: \u201c<em>Le rien (pour garder ce mot sec et le rendre coupant envers tous les \u201cab\u00eemes\u201d et toutes leurs profondeurs), le rien qui n\u2019est rien \u201cau fond\u201d et qui n\u2019est que le rien d\u2019un saut dans rien, est la n\u00e9gativit\u00e9 qui n\u2019est pas une ressource, mais qui est l\u2019affirmation de la tension ek-sistante&nbsp;: son intensit\u00e9, l\u2019intensit\u00e9 ou le ton surprenant de l\u2019existence<\/em>.&nbsp;\u00bb Il s\u2019agit donc de&nbsp;<em>radicaliser<\/em>, voire d\u2019exc\u00e9der la n\u00e9gativit\u00e9 fondatrice ou dialectique dans la voie d\u2019une n\u00e9gativit\u00e9 \u00ab&nbsp;pure&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;sans emploi&nbsp;\u00bb au sens de Bataille.Dans ma lecture de Nancy j\u2019ai essay\u00e9 de lire cette proposition en la juxtaposant \u00e0 l\u2019 \u00ab&nbsp;ontologie modale&nbsp;\u00bb d\u00e9velopp\u00e9e dans&nbsp;<em>Corpus<\/em>, qui est une v\u00e9ritable ontologie de la m\u00e9tamorphose. Quand je me propose de critiquer la \u00ab&nbsp;logique de la n\u00e9gativit\u00e9&nbsp;\u00bb, j\u2019ai en vue pr\u00e9cis\u00e9ment la r\u00e9duction totalisante ou la rel\u00e8ve de ce vide par une \u00e9conomie \u00ab&nbsp;restreinte&nbsp;\u00bb. Il ne s\u2019agit aucunement d\u2019affirmer une pl\u00e9nitude sans vide&nbsp;: pas de transformation sans ce vide. Mais le vide n\u2019est pas substantiel : il est&nbsp;<em>modal<\/em>. Il est la puissance de l\u2019<em>autrement<\/em>. Tel est le lien entre la critique de la n\u00e9gativit\u00e9 et l\u2019alternative que j\u2019essaie de proposer avec le concept d\u2019alt\u00e9ration. Bataille lui-m\u00eame a saisi les risques d\u2019une surd\u00e9termination n\u00e9gative, c\u2019est son concept de \u00ab&nbsp;mati\u00e8re basse&nbsp;\u00bb&nbsp;qui l\u2019atteste : \u00ab&nbsp;<em>Aussi, \u00e0 ce qu\u2019il faut bien appeler la mati\u00e8re, puisque<\/em>&nbsp;cela&nbsp;<em>existe en dehors de moi et de l\u2019id\u00e9e, je me soumets enti\u00e8rement et, dans ce sens, je n\u2019admets pas que ma raison devienne la limite de ce que j\u2019ai dit, car si je proc\u00e9dais ainsi, la mati\u00e8re limit\u00e9e par ma raison prendrait aussit\u00f4t la valeur d\u2019un principe sup\u00e9rieur<\/em>.&nbsp;\u00bb&nbsp;(\u00ab&nbsp;Le bas mat\u00e9rialisme et la gnose&nbsp;\u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>De ce point de vue, la&nbsp;<em>m\u00e9tamorphose<\/em>&nbsp;serait ce qui exc\u00e8de la logique messianique de la n\u00e9gativit\u00e9, ce qui persiste en tant que devenir&nbsp;\u00e0 m\u00eame l\u2019\u00e9v\u00e9nement : c\u2019est une&nbsp;<em>\u00e9v\u00e9nementialit\u00e9 continue<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire la co\u00efncidence du continu et du discontinu. Elle est tout autre chose que la fluidit\u00e9 et la flexibilit\u00e9 r\u00e9ductrice, \u00ab&nbsp;faible&nbsp;\u00bb, productrice d\u2019une substance fausse, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une ressource. \u00c9videmment, \u00eatre flexible ce n\u2019est pas se transformer. La fluidit\u00e9 pr\u00e9tendue du capitalisme de nos jours et de son L\u00e9viathan immat\u00e9riel est tout autre chose que ce que j\u2019appelle m\u00e9tamorphose ou alt\u00e9ration. Inversement, celle-ci est la tentative de leur absorption, c\u2019est-\u00e0-dire de leur r\u00e9duction. Si la transformation actuelle est sans pr\u00e9c\u00e9dent dans sa radicalit\u00e9, c\u2019est parce que le biocapitalisme actuel approprie et marchandise le potentiel de transformation des formes de vie, leur transformabilit\u00e9 d\u2019origine qui seule rend possible leur multiplicit\u00e9 irr\u00e9ductible. Ce n\u2019est rien d\u2019autre que l\u2019appropriation \u00e9conomique du vide inappropriable&nbsp;<em>entre&nbsp;<\/em>les singularit\u00e9s, de l\u2019an-archie d\u2019origine du politique \u2013 et par cons\u00e9quent la r\u00e9duction et la soumission de la pl\u00e9thore des formes de vie \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif per-formant du capital.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut poser \u00e0 nouveaux frais la question de ce qui ne change pas dans un monde o\u00f9 tout est cens\u00e9 changer, comme tu l\u2019\u00e9cris dans \u00ab&nbsp;D\u00e9sint\u00e9grer. Programme philosophique&nbsp;\u00bb. Sans chercher des proximit\u00e9s conceptuelles \u00e0 tout prix, je pense que j\u2019ai t\u00e2tonn\u00e9 dans la m\u00eame voie avec la notion de la&nbsp;<em>persistance<\/em>. Or, la persistance, c\u2019est&nbsp;changer et \u00eatre chang\u00e9 tout en persistant dans le changement, ne pas&nbsp;se laisser emporter par la fluidit\u00e9. Persister veut dire \u00e0 la fois r\u00e9sister et aller toujours plus loin par et dans le changement, ou bien, transformer la transformation. L\u00e0 o\u00f9 les forces de la nouvelle r\u00e9action engloutissent chaque jour davantage la puissance de transformation pour la soumettre aux imp\u00e9ratifs de la production et de la croissance, ayant engag\u00e9 l\u2019alt\u00e9ration de notre monde, cette transformation de la transformation est notre t\u00e2che&nbsp;: philosophique, politique.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est seulement en ce sens que la critique de la n\u00e9gativit\u00e9 fraye le chemin d\u2019une pens\u00e9e de la n\u00e9gativit\u00e9 radicale qui est aussi, oui, en effet, je le crois, une pens\u00e9e affirmative.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fr\u00e9d\u00e9ric Neyrat (Entretien avec Boyan Manchev\u00a0in\u00a0laviemanifeste.com) Cet \u00e9t\u00e9, Fr\u00e9d\u00e9ric Neyrat&#8230;  <a class=\"excerpt-read-more\" href=\"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/sources\/entretiens\/l-image-intense\/\" title=\"Read L\u2019 image intense\">Read more &raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[180],"tags":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1877"}],"collection":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1877"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1877\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1927,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1877\/revisions\/1927"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1877"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1877"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1877"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}