{"id":2004,"date":"2021-04-26T11:01:31","date_gmt":"2021-04-26T08:01:31","guid":{"rendered":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/blog\/?p=2004"},"modified":"2022-03-29T20:34:34","modified_gmt":"2022-03-29T17:34:34","slug":"poesie-et-desorganisation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/etudes-philosophiques\/poesie-et-desorganisation\/","title":{"rendered":"PO\u00c9SIE ET D\u00c9SORGANISATION"},"content":{"rendered":"\n<h3 id=\"pour-une-fantastique-philosophique\">Pour une fantastique philosophique<\/h3>\n\n\n\n<p><strong>(In&nbsp;<em>Lignes<\/em>, n\u00b038 :&nbsp;<em>Litt\u00e9rature et pens\u00e9e<\/em>, sous la dir. de Michel Surya, 2012).<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si la folie ne poussait pas la pens\u00e9e, la litt\u00e9rature n\u2019existerait pas. Mais la folie qui pousse la litt\u00e9rature n\u2019est pas une folie pathologique ; c\u2019est une folie&nbsp;<em>organique<\/em>. C\u2019est la folie des organes. Telle \u00e9tait du moins l\u2019id\u00e9e folle, et cependant secr\u00e8tement constitutive de toute pens\u00e9e moderne sur la litt\u00e9rature, d\u2019un des souverains anarchiques de la litt\u00e9rature pensante, Novalis.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"la-volonte-ontologique\">LA VOLONT\u00c9 ONTOLOGIQUE<\/h3>\n\n\n\n<p>La pens\u00e9e sur la litt\u00e9rature chez Novalis proc\u00e8de d\u2019un imp\u00e9ratif ontologique : \u00ab Le monde doit \u00eatre romantis\u00e9 \u00bb. La question du monde est donc, \u00e0 son tour, une question po\u00ef\u00e9tique. Et cette double question onto-po\u00ef\u00e9tique est une question&nbsp;<em>modale<\/em>: le monde&nbsp;<em>doit<\/em>&nbsp;\u00eatre&nbsp;<em>romantis\u00e9<\/em>. Elle est gouvern\u00e9e par le devoir (<em>doit \u00eatre<\/em>), selon lequel le mouvement d\u00e9sir\u00e9 s\u2019exerce. La&nbsp;<em>romantisation<\/em>&nbsp;est donc une cat\u00e9gorie prospective et dans ce sens&nbsp;<em>active<\/em>. \u00ab Romantiser \u00bb est bel et bien un verbe \u2013 une cat\u00e9gorie active \u00e0 valences prospectives.&nbsp;<em>Romantisation<\/em>&nbsp;=&nbsp;<em>transformation<\/em>&nbsp;=&nbsp;<em>cr\u00e9ation du monde<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une op\u00e9ration de la pens\u00e9e in\u00e9dite de m\u00eame qu\u2019un changement in\u00e9dit du statut du discours philosophique. La po\u00e9tique de Novalis est tout autre chose qu\u2019un domaine ontologiquement secondaire, tout autre chose aussi que la nouvelle sph\u00e8re autonome de la finalit\u00e9 sans fin con\u00e7ue par Kant. La question de la praxis est devenue question po\u00ef\u00e9tique : \u00ab La pratique et le po\u00e9tique ne seraient-ils qu\u2019une seule et m\u00eame chose ? \u2013 po\u00e9tique voulant dire simplement absolument pratique in&nbsp;<em>specie<\/em>. \u00bb ; \u00ab La libert\u00e9 \u00ab \u00e9lective \u00bb est po\u00e9tique \u2013 c\u2019est pourquoi la morale est po\u00e9sie de fond en comble. Id\u00e9al du tout-vouloir. Volont\u00e9 magique. Chaque libre choix serait-il absolument po\u00e9tique, absolument moral&nbsp;<a><em>1<\/em><\/a>&nbsp;? \u00bb G\u00e9n\u00e9ralisation de la po\u00e9tique,&nbsp;<em>po\u00ef\u00e9tique g\u00e9n\u00e9rale<\/em>&nbsp;: d\u00e9sormais, un&nbsp;<em>programme<\/em>&nbsp;pratique de cr\u00e9ation du monde, programme d\u2019un monde \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<p>Insistons : il s\u2019agit d\u2019une affirmation inou\u00efe, fantastique. Or, se risquera-t-on \u00e0 le dire, le grand successeur de cette folie pratique, de cette&nbsp;<em>fantastique philosophique<\/em>&nbsp;\u2013 dans la mesure o\u00f9 elle n\u2019est soumise qu\u2019\u00e0 l\u2019exigence inconditionnelle de la promesse d\u2019un avenir inconditionn\u00e9 \u2013 au-del\u00e0 de Hegel et des jeunes h\u00e9g\u00e9liens, n\u2019est autre que Karl Marx, le po\u00e8te de la r\u00e9volution, c\u2019est-\u00e0-dire de la&nbsp;<em>romantisation<\/em>&nbsp;du monde. Hypoth\u00e8se fantastique, il est n\u00e9cessaire donc de l\u2019affirmer : le geste philosophique de Marx est en profonde affinit\u00e9 \u00e9lective avec la folie romantique de Novalis. Marx rejoint Novalis dans l\u2019affirmation radicale du caract\u00e8re prospectif de la philosophie et de la po\u00e9sie, dans sa volont\u00e9 ontologique, tout en la posant \u00e0 la base de la&nbsp;<em>po\u00efesis<\/em>&nbsp;mat\u00e9rielle. La th\u00e8se marxiste, transformant la philosophie en projet prospectif (\u00ab Les philosophes n\u2019ont fait qu\u2019interpr\u00e9ter le monde: il s\u2019agit maintenant de le transformer \u00bb), rejoint un demi-si\u00e8cle plus tard la po\u00ef\u00e9tique organique de Novalis. La base de la transformation du monde devient d\u00e9sormais le travail mat\u00e9riel, po\u00ef\u00e9tique, intensification de la po\u00e9sie.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, dans ce mouvement d\u2019objectivation de la&nbsp;<em>po\u00ef\u00e9sis<\/em>, la transformation elle-m\u00eame s\u2019est vue paradoxalement ext\u00e9rioris\u00e9e, \u00ab ali\u00e9n\u00e9e \u00bb elle-m\u00eame, expuls\u00e9e sous la forme de projet t\u00e9l\u00e9ologique sublimant une r\u00e9alit\u00e9 historique. Ayant \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue de mani\u00e8re immanentiste par Marx, la transformation n\u2019est plus pens\u00e9e en tant que puissance immanente du monde mais en tant que son alt\u00e9ration : voici le r\u00e9el probl\u00e8me de la modernit\u00e9 d\u00e9cadente qui est toujours la n\u00f4tre. La modernit\u00e9 a perdu la volont\u00e9 ontologique, sa force immanente \u2013 la volont\u00e9 d\u2019agir non pas dans un autre monde mais dans ce monde-ci, maintenant, dans un actuel permanent, l\u2019actuel permanent de la cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"organologie-generale\">ORGANOLOGIE G\u00c9N\u00c9RALE<\/h3>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui la fantastique philosophico-politique scande la n\u00e9cessit\u00e9 de radicaliser Marx par l\u2019id\u00e9e d\u2019une organologie g\u00e9n\u00e9rale. A l\u2019\u00e9poque de l\u2019inorganique totalis\u00e9 et totalitaire \u2013 du travail pseudo-inorganique pr\u00e9tendant de lib\u00e9rer les organes en les soumettant \u00e0 des usages et des fonctions frustrants et \u00e9puisants, \u00e0 de nouvelles formes d\u2019exploitation donc, ou bien en les supprimant tout court \u2013 une nouvelle organique, organique fantastique, utopique non pas au sens d\u2019une r\u00e9tro-utopie technicisante, substantialiste et donc r\u00e9gressive, aura la t\u00e2che d\u2019armer les corps pour la lutte en faveur de leurs sujets inimaginables \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette lutte commence par l\u2019imagination.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><p>\u00ab&nbsp;<em>L\u2019imagination est ce sens merveilleux qui peut remplacer tous les autres sens \u2013 et qui est d\u00e9j\u00e0 grandement en notre pouvoir. Alors que les sens ext\u00e9rieurs semblent \u00eatre soumis enti\u00e8rement \u00e0 des lois m\u00e9caniques, l\u2019imagination ne semble pas \u00eatre li\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9sence et au contact de stimulations externes.<\/em>&nbsp;<a><em>2<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb Mais l\u2019imagination \u2013 la force qui transforme la pens\u00e9e en po\u00e9sie, o\u00f9 la pens\u00e9e devient po\u00e9sie \u2013 est supra-sensible seulement au sens o\u00f9 elle est fondamentalement&nbsp;<em>organique<\/em>. L\u2019imagination est un supra-sens qui multiplie les sens et leurs organes ; c\u2019est la puissance m\u00eame des sens : \u00ab Hypoth\u00e8ses sur la multiplication des sens \u2013 sur des sens obscurs et&nbsp;<em>nouveaux<\/em>&nbsp;\u2013 sur leur organisation possible&nbsp;<a><em>3<\/em><\/a>. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Que veut dire stimuler les organes afin de les rendre productifs ? Cela veut d\u2019abord dire mobiliser les organes des sens pour qu\u2019ils agissent&nbsp;<em>inversement<\/em>&nbsp;(\u00ab Evidemment l\u2019utilisation invers\u00e9e des sens reste un myst\u00e8re pour la plupart des gens, mais chaque artiste le conna\u00eet&nbsp;<a><em>4<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb). Cela veut dire transformer l\u2019imagination productrice en organique productrice. L\u2019imagination, la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;quitte la sph\u00e8re de l\u2019analogique pour aboutir \u00e0 une immanence radicale, organique, qui fonde organiquement la volont\u00e9 d\u2019agir dans le monde. De cette mani\u00e8re l\u2019imagination devient une technique ontologique, une anthropo-technique. Elle n\u2019est rien de moins que la cr\u00e9ation d\u2019un nouveau corps en tant qu\u2019instrument d\u2019un nouveau monde : \u00ab [L]\u2019artiste a vivifi\u00e9 en ces organes le germe de la vie autoformative, auro- imageante ; il a augment\u00e9 et \u00e9lev\u00e9 leur incitabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019esprit, si bien qu\u2019il se trouve par l\u00e0 en \u00e9tat de faire jaillir \u00e0 travers eux, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, des id\u00e9es selon sa volont\u00e9, sans sollicitation ext\u00e9rieure \u2013 et qu\u2019il peut utiliser ses organes comme des ustensiles, des outils modifiant \u00e0&nbsp;<em>son gr\u00e9<\/em>&nbsp;le monde r\u00e9el. \u00bb (ibid., p. 92). \u00ab Le corps est l\u2019instrument, l\u2019outil pour la formation et la modification du monde. Il faut donc que nous cherchions \u00e0 faire de notre corps un organe universel d\u2019aptitude et de capacit\u00e9s. Modifier notre instrument, c\u2019est modifier l\u2019univers&nbsp;<a><em>5<\/em><\/a>. \u00bb La transformation de l\u2019homme se ferait donc par la transformation des organes, par&nbsp;<em>l\u2019inversion<\/em>&nbsp;des sens. Transformer le monde veut d\u2019abord dire se transformer soi-m\u00eame ; la transformation de soi est la condition de transformation du monde : et cela est une hypoth\u00e8se qu\u2019on ne peut pas r\u00e9futer sauf faillite exp\u00e9rimentale. Le po\u00e8te qui vivifie \u2013 intensifie, transforme \u2013 ses organes pour transformer le monde est&nbsp;<em>l\u2019organe du monde<\/em>&nbsp;; il est l\u2019organe de la force autoformative, auto-imageante, auto-po\u00ef\u00e9tique du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Le po\u00e8te de Novalis, tout comme l\u2019ouvrier de Marx, est l\u2019homme qui actualise radicalement sa puissance, en tant que&nbsp;<em>stasis<\/em>&nbsp;ontologique ; qui exc\u00e8de son auto- suffisance subjective pour devenir organe ontologique qui forme-exprime la vie en transformant-intensifiant ses propres organes, en les transformant en organes du monde qui \u00e0 travers eux devient monde, se fait monde. L\u2019homme est une t\u00e2che, tout comme le monde lui-m\u00eame. Cette t\u00e2che est une t\u00e2che po\u00e9tique. Avant de d\u00e9passer l\u2019homme, il s\u2019agit de le cr\u00e9er. Une anthropotechnique po\u00ef\u00e9tique \u2013 une tekhno- aisth\u00e9tique ontologique.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"poesie-et-desorganisation\">PO\u00c9SIE ET D\u00c9SORGANISATION<\/h3>\n\n\n\n<p><em>D\u00e9s-organisation<\/em>&nbsp;est le nom juste de cette transformation. La d\u00e9sorganisation n\u2019est ni une chaotisation ni une proth\u00e9tisation. La d\u00e9s-organisation est le mouvement immanent du corps, qui exc\u00e8de l\u2019opposition entre organique et inorganique. Le concept de d\u00e9sorganisation permet donc de sortir de la mauvaise dialectique de l\u2019organique et de l\u2019inorganique, de l\u2019organique \u00ab substantielle \u00bb et de la&nbsp;<em>proth\u00e9tique<\/em>&nbsp;ou la technique \u00ab a-substantielle \u00bb. Au-del\u00e0 de la lecture doxique de l\u2019organique, le mouvement de la d\u00e9s-organisation expose les techniques originaires du corps. Il n\u2019y a pas d\u2019organisme sans technicit\u00e9. La condition technique originaire, qui n\u2019est ni la pl\u00e9nitude de l\u2019origine ni son d\u00e9faut, est la d\u00e9sorganisation alt\u00e9rante du corps qui d\u00e9montre la transformabilit\u00e9 intrins\u00e8que de l\u2019organe, l\u2019ind\u00e9cidabilit\u00e9 du passage de l\u2019organe \u00e0 l\u2019instrument et de l\u2019instrument \u00e0 l\u2019organe.<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u2019autres termes, la pens\u00e9e de la d\u00e9sorganisation nous permet de nous aventurer bien au-del\u00e0 du phantasme techno-utopique de \u00ab cyborgisation \u00bb de l\u2019homme. Insistons sur ce point : la pens\u00e9e de la d\u00e9sorganisation n\u2019est en rien un nouvel ancien transhumanisme, sans doute profond\u00e9ment cod\u00e9 dans les g\u00e8nes de la modernit\u00e9. Il ne s\u2019agit aucunement de former, sous le pr\u00e9texte d\u2019une g\u00e9n\u00e9ralisation de la po\u00ef\u00e9tique, d\u2019une po\u00ef\u00e9tisation \u2013 pour le moins redoutable \u2013 du politique, un nouveau super-organisme, un corps super-productif et omnipuissant, corps inorganique. Au contraire, chez Novalis il sera question de d\u00e9sorganiser l\u2019organique \u00ab anti- naturelle \u00bb, celle des r\u00e8gles et des fonctions pr\u00e9tendument universelles, de la d\u00e9r\u00e9gler, de lib\u00e9rer les organes pour transformer le corps, et par cons\u00e9quent le monde&nbsp;<a><em>6<\/em><\/a>. Il n\u2019est donc question que d\u2019une organologie an-archique. \u00ab Les organes n\u2019ont par nature aucune tendance d\u00e9terminante, aucune tendance \u00e0 \u00eatre fix\u00e9s ou \u00e0 s\u2019unir pour former un seul corps individuel&nbsp;<a><em>7<\/em><\/a>. \u00bb Certes, c\u2019est une folie, mais il y a un syst\u00e8me en elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais d\u00e8s lors qu\u2019est-ce que la&nbsp;<em>pens\u00e9e<\/em>&nbsp;ou l\u2019esprit ? N\u2019est-ce pas pr\u00e9cis\u00e9ment la force dynamique des organes, le supra-sens qui leur permet de s\u2019exc\u00e9der en poussant de nouveaux organes ? \u00ab [L]e syst\u00e8me d\u2019organes que nous appelons \u00e2me&nbsp;<a><em>8<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb&nbsp;<em>excr\u00e8te<\/em>&nbsp;le monde en s\u2019ext\u00e9riorisant dans sa transformation : \u00ab Essentiellement en tout art v\u00e9ritable, c\u2019est une id\u00e9e \u2013 un esprit \u2013 qui est r\u00e9alis\u00e9, produite du dedans au dehors (&#8230;) pour l\u2019organe \u00e9thique (ou le sens moral) c\u2019est le monde moral a&nbsp;<em>priori<\/em>&nbsp;; pour la pens\u00e9e (l\u2019organe pensant) c\u2019est le monde pensable a&nbsp;<em>priori<\/em>, et ainsi de suite \u00bb. Une super-machine qui est la machine de la transformation pure, la puissance de se transformer soi-m\u00eame, de produire et \u00e9largir la possibilit\u00e9 du monde, sans se fixer dans une fonction, dans un usage ou dans une valeur d\u2019\u00e9change.<\/p>\n\n\n\n<p>La th\u00e8se de la d\u00e9s-organisation affirme : toute technique est d\u00e9s-organisation. Au lieu de tenter de l\u2019abolir en tant que sph\u00e8re de la m\u00e9diation pour aboutir \u00e0 une pr\u00e9sence pure et dure, disons plut\u00f4t que ce qu\u2019on appelle technique artistique n\u2019est pas autre chose que ce nouvel organe ou plut\u00f4t cette nouvelle fonction de l\u2019organe \u2013 et des sens \u2013 qui permet de former des formes, c\u2019est-\u00e0-dire des individus libres, ind\u00e9finis et potentiellement infinis (cf. fragment 240, p. 102). Telle est la th\u00e8se de l\u2019organologie g\u00e9n\u00e9rale : la technique n\u2019est pas une extension, une proth\u00e8se, un suppl\u00e9ment mais une modification immanente, une m\u00e9ta-stase, une dynamique modulatrice de la fonction qui permet \u00e0 la nouvelle r\u00e8gle et \u00e0 de nouveaux mondes d\u2019\u00e9merger.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"le-poete-l-ouvrier-le-monstre\">LE PO\u00c8TE, L\u2019OUVRIER, LE MONSTRE<\/h3>\n\n\n\n<p>Ainsi, quant au travail productif il s\u2019agirait pr\u00e9cis\u00e9ment de se subjectiver dans la lutte par l\u2019acte de pousser de nouveaux organes, par l\u2019intensification de l\u2019extension. L\u2019ouvrier de Marx appara\u00eet dans cette optique comme le \u00ab g\u00e9nie total \u00bb de Novalis : le philosophe de la mati\u00e8re, celui dont l\u2019imagination con\u00e7oit librement le monde par la force active de l\u2019organe du monde, de sa puissance irr\u00e9ductible, celui qui prend le risque de toucher \u00e0 la mati\u00e8re, de s\u2019immerger dans la mati\u00e8re br\u00fblante du monde ; qui, dans l\u2019usage actif, effr\u00e9n\u00e9 des organes, se d\u00e9s-organise. \u00ab Le g\u00e9nie n\u2019est rien d\u2019autre que l\u2019esprit op\u00e9rant dans cette mise en service, dans cette utilisation active des organes. \u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 100)<\/p>\n\n\n\n<p>Le po\u00e8te est un ouvrier non ali\u00e9n\u00e9, en possession de sa force productrice et des moyens de production : les techniques et les instruments qu\u2019il d\u00e9veloppe \u00e0 m\u00eame ses sens et ses organes. Le po\u00e8te \u2013 le&nbsp;<em>poetus philosophus<\/em>&nbsp;<a><em>9<\/em><\/a>&nbsp;\u2013 est le mod\u00e8le de l\u2019ouvrier non ali\u00e9n\u00e9 qui transforme le monde. La lutte est non seulement le moyen de l\u2019\u00e9mancipation, la solution du d\u00e9s\u00e9quilibre ontologique, mais la condition m\u00eame de l\u2019activit\u00e9 de l\u2019ouvrier-sujet, le d\u00e9s\u00e9quilibre en tant que condition ; elle est le mouvement de transformation du corps et du monde, s\u2019\u00e9mancipant de la n\u00e9cessit\u00e9 : le Destin n\u2019est pas autre chose que la paresse de l\u2019esprit, pose Novalis.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce mouvement qui ignore la forme de la lutte connue par Marx, il se pose un probl\u00e8me d\u00e9cisif, le probl\u00e8me du sujet et du d\u00e9sir, probl\u00e8me remobilis\u00e9 par Nietzsche, Bataille, Lacan et Deleuze. Et ce probl\u00e8me ne saurait \u00eatre compris qu\u2019\u00e0 condition de comprendre ce que transformation signifie ici. La transformation est toujours division et par cons\u00e9quent production de diff\u00e9rence. La transformation ne se pr\u00e9sente pas comme le re-moulage incessant d\u2019une mati\u00e8re brute et passive. Au contraire, c\u2019est la prolif\u00e9ration, la multiplication des sujets \u2013 et des organes \u2013 du moulage, des forces qui sont par n\u00e9cessit\u00e9 forces subjectives agissant dans la mati\u00e8re, qui la composent, qui en sont la con-sistance. Ainsi la transformation est toujours augmentation de complexit\u00e9, perp\u00e9tuation de l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, recomposition d\u2019un champ tensif de forces. Certes, les utopies romantiques sont souvent idylliques, et le flux des m\u00e9tamorphoses pourrait s\u2019y manifester comme un flux continu, la succession rythm\u00e9e des flots comme dans le vitalisme d\u2019Ovide ou le transformisme lamarckien, contemporain de Novalis. Mais le germe nietzsch\u00e9en y pousse d\u00e9j\u00e0 : car seul un corps en exc\u00e8s sur soi se transforme, c\u2019est-\u00e0-dire s\u2019exc\u00e8de. Ce qui plus est, la m\u00e9tamorphose de ce corps, de cette \u00ab nature \u00bb, s\u2019exerce selon l\u2019exigence explicite de changer le monde, non pas de le conna\u00eetre ou de l\u2019interpr\u00e9ter. La transformation est d\u2019abord scission, rupture ; la d\u00e9couverte de la n\u00e9gativit\u00e9 de la force active, de la n\u00e9gativit\u00e9&nbsp;<em>en tant que<\/em>&nbsp;force active, est \u00e0 l\u2019ordre du jour.<\/p>\n\n\n\n<p>La force de la m\u00e9tamorphose est le d\u00e9sir. La mani\u00e8re dont le d\u00e9sir agit dans le processus d\u2019auto-formation n\u00e9gatrice bouche toute possibilit\u00e9 de r\u00e9gression r\u00e9tro- utopique, d\u2019un infantilisme final de r\u00e9-assimilation de l\u2019objet en tant qu\u2019un corps maternel archa\u00efque \u2013 le communisme primitif du&nbsp;<em>mir<\/em>&nbsp;russe des lettres \u00e0 Vera Zasulich du Marx tardif, ou la Chose du corps maternel de la psychanalyse. La transformation est toujours excessive \u2013 l\u2019\u00e9ternel retour est l\u2019exc\u00e8s du d\u00e9sir, \u00e9ternel retour du d\u00e9sir \u2013 car elle ne cesse de produire-projeter une \u00ab chose \u00bb, le germe d\u2019un monde. Projection at\u00e9lique qui \u00e9tend l\u2019horizon du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>La logique du d\u00e9sir ne comporte pas de dialectique. La logique du d\u00e9sir est une logique sans exode, sans catharsis, puisque l\u2019inversement, le retour en soi ne sont pas possibles. C\u2019est pourquoi le monstre, cet \u00eatre qui \u00e9merge dans la m\u00e9tamorphose, ne cessera pas d\u2019avancer vers la limite. Le monstre c\u2019est ce qui porte la limite, le terme. Il ne parviendra pas \u00e0 soi, donc la limite sera toujours rejet\u00e9e plus loin. Le travail du d\u00e9sir est un incessant travail de subversion visant \u00e0 annihiler toute possibilit\u00e9 de rivage ou de port. Le d\u00e9sir c\u2019est une vie persistante qui se propulse toujours plus en avant, va au-del\u00e0, se pro-jette, pro-m\u00e9th\u00e9e, dans cet exc\u00e8s sans limite de la cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"litterature-pensee-organes\">LITT\u00c9RATURE, PENS\u00c9E, ORGANES<\/h3>\n\n\n\n<p>Le drame du d\u00e9sir peut porter \u00e9galement le nom de po\u00e9sie, car la po\u00e9sie c\u2019est l\u2019exc\u00e8s de la langue mue par le d\u00e9sir, l\u2019exc\u00e8s qui n\u2019aboutit pas \u00e0 la limite, qui retourne en soi sans s\u2019\u00eatre atteint. La po\u00e9sie n\u2019est pas la mise en sc\u00e8ne de ce processus, mais sa r\u00e9alit\u00e9 effective. La fiction est le proc\u00e8s m\u00eame de transformation \u2013 la production de nouvelles formes et de nouvelles subjectivit\u00e9s \u00e0 m\u00eame la mati\u00e8re technique, o\u00f9 l\u2019op\u00e9ration subjective, l\u2019op\u00e9ration des instruments organiques, a lieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Par cons\u00e9quent la po\u00e9sie (ou la litt\u00e9rature \u2013 terme qui est toujours un n\u00e9ologisme, au moins dans son sens actuel, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Novalis) \u2013 est une pratique o\u00f9 la pens\u00e9e exp\u00e9rimente ses nouveaux organes. La d\u00e9sorganisation du corps-pens\u00e9e appara\u00eet ainsi comme le mouvement fondateur immanent de la litt\u00e9rature. Voici pourquoi, in\u00e9vitablement, la pens\u00e9e radicale sur la litt\u00e9rature, entam\u00e9e par Novalis pour \u00eatre vite abandonn\u00e9e jusqu\u2019au d\u00e9but du si\u00e8cle dernier, la pens\u00e9e sur la litt\u00e9rature en tant qu\u2019organe du monde \u2013 s\u2019est articul\u00e9e \u00e0 travers cette pens\u00e9e \u00abfolle\u00bb des organes. La litt\u00e9rature \u2013 la po\u00e9sie \u2013 appara\u00eet d\u00e9sormais comme force de la d\u00e9sorganisation elle-m\u00eame, champ d\u2019exp\u00e9rimentation et de radicalisation des organes comme des armes pour armer un nouveau monde, comme des organes du monde. La po\u00e9sie \u2013 technique de la puissance des nouveaux organes qui se r\u00e9veillent pour \u00e9merger dans le corps du monde, soit pour en d\u00e9chirer les tissus et le mettre en p\u00e9ril, soit pour augmenter davantage, en le transformant, sa complexit\u00e9 organique : une mutation ontologique.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"a-venir\">A VENIR<\/h3>\n\n\n\n<p>Nous avons d\u00e9laiss\u00e9 la question du changement du monde et le changement nous a d\u00e9laiss\u00e9s \u00e0 son tour. Ne redoutons plus le collapsus de l\u2019avenir, la surcharge des projets et des utopies, nous n\u2019avons d\u2019autre chance que de sortir par l\u00e0. Seulement \u00e0 travers cette issue nous entrerons de nouveau dans le monde, nous traverserons le seuil du d\u00e9sert immonde o\u00f9 le sable se recouvre soi-m\u00eame comme le mirage des flots rejaillissants.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, ce dont nous avons besoin aujourd\u2019hui \u2013 \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019accaparement de l\u2019imagination, du dess\u00e8chement de la folie d\u00e9cha\u00een\u00e9e des images, de son immunisation par l\u2019entreprise du tourisme ontologique ; \u00e9poque de l\u2019anesth\u00e9sie de l\u2019imagination par la production bio-esth\u00e9tique g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e d\u2019images de la vie \u2013 c\u2019est d\u2019une&nbsp;<em>fantastique philosophique<\/em>. Aujourd\u2019hui, plus que jamais, nous avons besoin de fantastique philosophique, de fantastique po\u00e9tique, de fantastique de la pens\u00e9e, de fantastique tout court, pour enflammer l\u2019imagination, pour r\u00e9veiller les images qui nous frappent comme la peste de l\u2019avenir, le magma et l\u2019incendie qui br\u00fble ce monde-ci, la seule promesse, la promesse de l\u2019immanence de sa force. Enflammer l\u2019imagination qui engendre les images d\u2019un nouveau monde, images qui cr\u00e9ent des instruments, qui poussent de nouveaux organes, de nouveaux corps pour un monde nouveau. D\u00e9sorganiser le corps-pens\u00e9e, po\u00e9tiser le monde : former des images pour le monde qui sauront le peupler \u2013 les images en tant qu\u2019un nouveau peuple ; images d\u2019un peuple nouveau.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour une fantastique philosophique (In&nbsp;Lignes, n\u00b038 :&nbsp;Litt\u00e9rature et pens\u00e9e, sous&#8230;  <a class=\"excerpt-read-more\" href=\"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/etudes-philosophiques\/poesie-et-desorganisation\/\" title=\"Read PO\u00c9SIE ET D\u00c9SORGANISATION\">Read more &raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[239,188],"tags":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2004"}],"collection":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2004"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2004\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3115,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2004\/revisions\/3115"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2004"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2004"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2004"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}