{"id":2007,"date":"2021-04-26T11:10:42","date_gmt":"2021-04-26T08:10:42","guid":{"rendered":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/blog\/?p=2007"},"modified":"2022-03-29T20:34:34","modified_gmt":"2022-03-29T17:34:34","slug":"le-dernier-romantique-ou-de-lanarchie-poetique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/etudes-philosophiques\/le-dernier-romantique-ou-de-lanarchie-poetique\/","title":{"rendered":"LE DERNIER ROMANTIQUE, OU DE L\u2019ANARCHIE PO\u00c9TIQUE"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>(In&nbsp;<em>Philippe Lacoue-Labarthe<\/em>, sous la dir. de Jacob Rogozinski, Paris, Lignes, 2010).<\/strong><\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"la-darstellung-et-la-force-l-exces-de-la-mimetologie\">LA DARSTELLUNG ET LA FORCE. L\u2019EXC\u00c8S DE LA MIM\u00c9TOLOGIE<\/h3>\n\n\n\n<p>\u00c0 la question concernant \u00ab la sp\u00e9cificit\u00e9 r\u00e9elle du romantisme \u00bb, formul\u00e9e dans le cadre de l\u2019<em>Ouverture<\/em>&nbsp;de L\u2019<em>absolu litt\u00e9raire<\/em>, consacr\u00e9e au c\u00e9l\u00e8bre fragment connu comme&nbsp;<em>Le plus ancien programme syst\u00e9matique de l\u2019id\u00e9alisme allemand<\/em>, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy r\u00e9pondent en \u00e9voquant le postulat suivant du \u00ab programme \u00bb : \u00ab&nbsp;<em>la philosophie de l\u2019Esprit est une philosophie esth\u00e9tique<\/em>&nbsp;\u00bb. Lacoue-Labarthe et Nancy commentent : \u00ab la beaut\u00e9 est l\u2019Id\u00e9e unifiante ou la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 de l\u2019Id\u00e9e, l\u2019id\u00e9alit\u00e9 de l\u2019Id\u00e9e, en tant qu\u2019elle rel\u00e8ve toutes les oppositions organiques \u2013 \u00e0 commencer d\u2019ailleurs, il serait facile de le montrer, par la plus fondamentale d\u2019entre elles : l\u2019opposition du Syst\u00e8me et de la libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Or cette rel\u00e8ve, deuxi\u00e8mement, c\u2019est tout au moins ce qui s\u2019inscrit ici en filigrane, a lieu dans, par et comme la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;elle-m\u00eame. (&#8230;) le philosophe doit avoir autant de force esth\u00e9tique que le po\u00e8te. Parce que l\u2019id\u00e9e de la beaut\u00e9, autrement dit, est l\u2019id\u00e9alit\u00e9 m\u00eame de l\u2019Id\u00e9e (&#8230;) La philosophie doit s\u2019accomplir en \u0153uvre d\u2019art ; l\u2019art est l\u2019organon sp\u00e9culatif par excellence. (&#8230;) [L]\u2019id\u00e9e de l\u2019Id\u00e9e, comme Id\u00e9e belle, est la \u00ab pr\u00e9sentabilit\u00e9 \u00bb m\u00eame de la pr\u00e9sentation (comme belle pr\u00e9sentation). C\u2019est la&nbsp;<em>bildende<\/em>&nbsp;Kraft comme&nbsp;<em>aesthetische<\/em>&nbsp;Kraft : la force formatrice est la force esth\u00e9tique. \u00bb Et ils font un peu plus loin une remarque capitale : \u00ab Il reste qu\u2019\u00e0 aucun moment le probl\u00e8me de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;n\u2019est explicit\u00e9 comme tel&nbsp;<a><em>1<\/em><\/a>. \u00bb Ce sera mon point de d\u00e9part : la recherche \u2013 peut-\u00eatre vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec \u2013 d\u2019une&nbsp;<em>explicitation<\/em>&nbsp;de ce probl\u00e8me capital.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi donc la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;? Ici, on ne peut que confirmer la centralit\u00e9 de cette question postul\u00e9e par Lacoue-Labarthe dans&nbsp;<em>Typographie<\/em>, en \u00e9mettant l\u2019hypoth\u00e8se que la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;appara\u00eet et s\u2019affirme comme un concept central non seulement du romantisme mais de toute (l\u2019)<em>eidesth\u00e9tique<\/em>&nbsp;moderne. Dans un sens elle ouvre sur l\u2019\u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale, sur la folie si l\u2019on veut, de la&nbsp;<em>mim\u00e8sis<\/em>&nbsp;\u2013 et la folie, il faut le rappeler, a \u00e9t\u00e9 la question par laquelle s\u2019ouvrait le travail critique intransigeant de Lacoue-Labarthe sur la&nbsp;<em>mim\u00e8sis<\/em>, sa th\u00e8se onto- typologique. La premi\u00e8re phrase de&nbsp;<em>Typographie<\/em>&nbsp;annonce \u00e9loquemment un programme pour le moins&nbsp;<em>excentrique<\/em>&nbsp;: \u00ab \u00c0 long terme, la question ici pos\u00e9e est celle de la \u00abfolie philosophique \u00bb ; l\u2019avant-dernier paragraphe arrive de son c\u00f4t\u00e9 \u00e0 une conclusion&nbsp;<em>folle<\/em>&nbsp;: \u00ab la mim\u00e8sis entra\u00eene la folie, la folie est une affaire de mim\u00e8sis. Peut-\u00eatre m\u00eame: la folie s\u2019imite \u2013 ou \u00abs\u00bb\u2019imite \u00bb&nbsp;<a><em>2<\/em><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon hypoth\u00e8se de d\u00e9part donc : la question de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;ne peut se poser autrement que comme la question de ce qui exc\u00e8de&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;(ou la&nbsp;<em>mim\u00e8sis<\/em>&nbsp;selon le rapprochement complexe de ces notions effectu\u00e9 progressivement par Lacoue-Labarthe d\u00e8s&nbsp;<em>Typographie<\/em>, ce texte prol\u00e9gom\u00e9nal pour sa th\u00e8se mim\u00e9tologique). La question de ce qui exc\u00e8de la&nbsp;<em>mim\u00e8sis<\/em>&nbsp;n\u2019est pas la question d\u2019un au-del\u00e0 ou d\u2019un en de\u00e7\u00e0 de la&nbsp;<em>mim\u00e8sis<\/em>. Une telle question ne serait pas valable dans l\u2019\u00e9conomie de la th\u00e8se mim\u00e9tologique qui postule : il n\u2019y a pas d\u2019autre pr\u00e9sence que la (re)pr\u00e9sentation&nbsp;<a><em>3<\/em><\/a>. Il n\u2019y a d\u2019autre origine que la&nbsp;<em>mim\u00e8sis<\/em>&nbsp;donc. Lacoue-Labarthe d\u00e9voile \u2013 sans pour autant entrer dans le r\u00e9gime \u00e9piphanique de la manifestation du ph\u00e9nom\u00e8ne clair, transportant la lumi\u00e8re de l\u2019<em>eidos<\/em>&nbsp;\u2013 une mim\u00e9tologie \u00ab enfouie \u00bb plus profond\u00e9ment que le discours ou la pens\u00e9e sur l\u2019\u00eatre&nbsp;<a><em>4<\/em><\/a>: la&nbsp;<em>mim\u00e8sis<\/em>&nbsp;comme l\u2019 \u00ab \u00eatre-m\u00eame \u00bb. Th\u00e8se ontologique forte, et comme on peut le supposer de prime abord, constitutivement pessimiste, puisque affirmant en apparence la cl\u00f4ture ind\u00e9passable de la repr\u00e9sentation, ce qui veut dire aussi la cl\u00f4ture de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>La question qui importe ne concerne plus l\u2019origine mais la&nbsp;<em>force<\/em>, la&nbsp;<em>force esth\u00e9tique<\/em>&nbsp;(Kraft : traduisons par&nbsp;<em>force<\/em>, non pas par&nbsp;<em>facult\u00e9<\/em>). Insistons sur ce point donc, car \u2013 telle est du moins mon hypoth\u00e8se \u2013 c\u2019\u00e9tait la question secr\u00e8te, \u00ab enfouie \u00bb si l\u2019on veut, de Lacoue-Labarthe lui-m\u00eame : s\u2019il n\u2019y a que de la re-pr\u00e9sentation, comment penser la force formatrice, la&nbsp;<em>bildende Kraft<\/em>&nbsp;\u2013 la force de la vie tout court ? Quelle est la force de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;? Dans les pages consacr\u00e9es \u00e0 Kant,&nbsp;<em>L\u2019absolu litt\u00e9raire<\/em>&nbsp;parle du \u00ab caract\u00e8re strictement inconnaissable de la vie, de la force formatrice, en tant qu\u2019elle est pour nous sans&nbsp;<em>analogon<\/em>&nbsp;\u00bb, contrairement \u00e0 la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;qui rel\u00e8ve de l\u2019ordre de l\u2019<em>analogique<\/em>&nbsp;(\u00ab le caract\u00e8re seulement analogique de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;\u00bb). Mais quel est l\u2019analogon du sans-analogon ? La question de la Darstellung romantique est rest\u00e9e donc ouverte, et m\u00eame si l\u2019on suppose qu\u2019elle devrait g\u00e9n\u00e9ralement \u00eatre subsum\u00e9e sous la th\u00e8se mim\u00e9tologique de Lacoue-Labarthe (ce que laisse supposer, sous toutes r\u00e9serves, le dernier paragraphe de l\u2019<em>Ouverture<\/em>&nbsp;de&nbsp;<em>L\u2019absolu litt\u00e9raire<\/em>), la question qui se pose avec elle n\u2019est autre que la question de l\u2019exc\u00e8s de la th\u00e8se mim\u00e9tologique elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour aborder ces questions de front, je propose qu\u2019on retourne \u00e0 la question de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;\u00e0 travers quelques fragments de Novalis \u2013 un auteur qui, contrairement \u00e0 H\u00f6lderlin, ne fait pas partie des auteurs centraux du corpus lacoue-labarthien et qui n\u2019occupe qu\u2019une place relativement modeste dans&nbsp;<em>L\u2019absolu litt\u00e9raire<\/em>, m\u00eame si Lacoue-Labarthe connaissait sans aucun doute en d\u00e9tail son \u0153uvre (qui, selon le t\u00e9moignage de Jean-Luc Nancy dans le cadre du colloque, les \u00ab fascinait \u00bb tout en leur paraissant \u00ab dangereux \u00bb). Je tenterai de motiver le choix de Novalis par l\u2019analyse qui suit et qui aboutira \u00e0 une hypoth\u00e8se concernant la th\u00e8se philosophique de Philippe Lacoue-Labarthe.<\/p>\n\n\n\n<p>La notion de&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;appara\u00eet chez Novalis en 1796 dans ses \u00e9tudes sur Fichte, pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque que le \u00ab Plus ancien programme \u00bb. On peut supposer que cette notion est symptomatique de l\u2019\u00e9loignement de Fichte, de la th\u00e9orie des facult\u00e9s de la raison et de la tradition criticiste en g\u00e9n\u00e9ral, qu\u2019elle t\u00e9moigne donc d\u2019une op\u00e9ration sp\u00e9culative en cours dans l\u2019\u0153uvre de Novalis qui n\u2019est rien de moins qu\u2019une op\u00e9ration ontologique. On constatera par la suite, non sans surprise, que la Darstellung appara\u00eet et s\u2019impose chez Novalis comme cat\u00e9gorie essentiellement non-mim\u00e9tique, ce qui est bien visible en premier lieu dans l\u2019usage qu\u2019il en fait dans le cadre de la th\u00e9orie des genres. Le rapport entre&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;et imitation a une dimension g\u00e9n\u00e9rique bien nette \u2013 il correspond au rapport entre la po\u00e9sie et le roman. Novalis oppose le roman \u00e0 la po\u00e9sie en tant que type mimique, mim\u00e9tique, repr\u00e9sentationnel (sous cet aspect, il est plus proche de H\u00f6lderlin, qui consid\u00e8re le genre lyrique comme le genre moderne par excellence, que de Schlegel qui r\u00e9serve cette place au roman) : \u00ab Le roman traite de la vie ; il re-pr\u00e9sente la vie. A c\u00f4t\u00e9 de ce que le po\u00e8te cr\u00e9e, il ne serait qu\u2019un mime. Le roman (&#8230;) est l\u2019expression illustrative d\u2019une id\u00e9e, sa r\u00e9alisation perceptible. Mais une id\u00e9e ne se laisse pas inclure ou enfermer dans un propos, dans une phrase. Une id\u00e9e est une s\u00e9rie&nbsp;<em>infinie<\/em>&nbsp;de propos : une&nbsp;<em>grandeur irrationnelle<\/em>,&nbsp;<em>informulable<\/em>, incommensurable. \u00bb (cf.&nbsp;<em>Fragments pr\u00e9par\u00e9s pour de nouveaux recueils<\/em>, 198&nbsp;<a><em>5<\/em><\/a>).<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voyons que l\u2019ancienne opposition entre po\u00e9sie et prose est ici investie d\u2019un sens sp\u00e9culatif. Or le romancier de Novalis appara\u00eet comme un v\u00e9ritable kantien : le roman, en tant qu\u2019\u00ab expression illustrative d\u2019une id\u00e9e, sa r\u00e9alisation perceptible \u00bb r\u00e9pondrait parfaitement \u00e0 ce que Kant appelle lui-m\u00eame&nbsp;<em>Darstellung<\/em>. La question de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;chez Kant est d\u2019une tr\u00e8s grande complexit\u00e9 et Lacoue-Labarthe et Nancy n\u2019ont pas manqu\u00e9 de souligner le caract\u00e8re d\u00e9cisif des apories kantiennes de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>, voyant en cette notion un essai de r\u00e9solution du probl\u00e8me fondamental de la philosophie kantienne, celui de l\u2019unit\u00e9 du sujet, de son \u00ab \u00eatre-sujet \u00bb m\u00eame (<em>AL<\/em>, p. 44-45). En effet, c\u2019est bien chez Kant que le concept de&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;acquiert un sens sp\u00e9culatif proprement dit. Si le terme&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;s\u2019\u00e9tait impos\u00e9 au cours du XVIIIe si\u00e8cle en tant que concept central de la th\u00e9orie th\u00e9\u00e2trale et de la th\u00e9orie de l\u2019art en g\u00e9n\u00e9ral (y compris de la th\u00e9orie de la po\u00e9sie \u00e0 partir de Klopstock), c\u2019est bien chez Kant qu\u2019il devient un op\u00e9rateur conceptuel philosophique&nbsp;<a><em>6<\/em><\/a>. N\u00e9anmoins, m\u00eame si le concept a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9 syst\u00e9matiquement dans la troisi\u00e8me&nbsp;<em>Critique<\/em>&nbsp;(dans l\u2019Introduction et le \u00a7 59 notamment), il n\u2019est pas relatif exclusivement \u00e0 la sph\u00e8re esth\u00e9tique. Quel est exactement son sens sp\u00e9culatif ? Tout autre chose que la&nbsp;<em>Vorstellung<\/em>&nbsp;(traditionnellement traduit comme \u00ab repr\u00e9sentation \u00bb, m\u00eame si le sens de la notion kantienne d\u00e9passe largement le sens doxique de la reproduction d\u2019un mod\u00e8le, ne d\u00e9signant pas autre chose que l\u2019activit\u00e9 productrice- repr\u00e9sentatrice illimit\u00e9e de la raison), la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;(<em>pr\u00e9sentation<\/em>) d\u00e9signe l\u2019exhibition sensible par laquelle un contenu particulier se voit subsum\u00e9 sous un concept : \u00ab Si le concept d\u2019un objet est donn\u00e9, la besogne de la facult\u00e9 de juger, dans l\u2019usage de ce concept en vue de la connaissance, consiste dans la&nbsp;<em>pr\u00e9sentation<\/em>&nbsp;(<em>exhibitio<\/em>), c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle doit placer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du concept une intuition correspondante&nbsp;<a><em>7<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb Le \u00a7 59 \u00e9tablit de son c\u00f4t\u00e9 une \u00e9quivalence entre la notion de&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;et \u00ab l\u2019<em>hypotypose<\/em>&nbsp;(pr\u00e9sentation,&nbsp;<em>subjectio sub adspectum<\/em>) \u00bb consid\u00e9r\u00e9es comme \u00ab acte de rendre sensible \u00bb (<em>ibid<\/em>., 351, p. 1142).<\/p>\n\n\n\n<p>Il semble que dans le contexte sp\u00e9culatif de la fin du XVIIIe si\u00e8cle Novalis appara\u00eet comme celui qui rend possible la rencontre voire la synth\u00e8se des deux aspects du concept de&nbsp;<em>Darstellung<\/em>. Il est incontestable en tout cas que dans ses fragments th\u00e9oriques la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;est dot\u00e9e d\u2019une double l\u00e9gitimit\u00e9 : d\u2019une part th\u00e9orico-litt\u00e9raire ; d\u2019autre part philosophique, kantienne et\/ou ficht\u00e9enne. On peut supposer que, bien plus que de prolonger son usage typique pour le si\u00e8cle dont la fin sonne \u00e0 son \u00e9poque, Novalis s\u2019engage dans un d\u00e9bat implicite avec les th\u00e8ses kantiennes et ficht\u00e9ennes sur la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>, ce qui d\u00e9termine son caract\u00e8re complexe et pol\u00e9mique. Tentons de suivre cette op\u00e9ration sp\u00e9culative.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019en est-il d\u00e8s lors de la po\u00e9sie, oppos\u00e9e par Novalis au roman en tant que genre non-repr\u00e9sentationnel par excellence ? Si le roman \u00ab kantien \u00bb n\u2019est pour Novalis qu\u2019un&nbsp;<em>mime<\/em>, alors la po\u00e9sie, le genre romantique par excellence, serait en revanche pour lui (et peut- \u00eatre aussi en comp\u00e9tition mim\u00e9tique (in)consciente avec Kant), le genre (du) sp\u00e9culatif lui- m\u00eame. On peut supposer par voie n\u00e9gative que la po\u00e9sie est bien le genre ou le type de l\u2019Id\u00e9e, de l\u2019Id\u00e9e en tant que \u00ab&nbsp;<em>s\u00e9rie infinie<\/em>&nbsp;de propos \u00bb et&nbsp;<em>grandeur incommensurable<\/em>. Cette op\u00e9ration sp\u00e9culative n\u2019est \u00e9videmment pas sans avoir trait au statut radicalement nouveau de l\u2019id\u00e9e chez les romantiques. Comme le remarquent Lacoue-Labarthe et Nancy au sujet du concept sp\u00e9culatif par excellence, l\u2019<em>id\u00e9e<\/em>, \u00ab toute la fonction de l\u2019id\u00e9alisme a \u00e9t\u00e9 d\u2019arracher [<em>l\u2019id\u00e9e<\/em>] au statut analogique et simplement r\u00e9gulateur que lui avait conf\u00e9r\u00e9 Kant \u00bb (<em>AL<\/em>, p. 186). Pour n\u2019\u00e9voquer ici que le fameux fragment 121 de Friedrich Schlegel : \u00ab Une id\u00e9e est un concept accompli jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ironie, une synth\u00e8se absolue d\u2019absolues antith\u00e8ses, l\u2019\u00e9change constant, et s\u2019engendrant lui-m\u00eame \u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 113). Au sein de cette tendance id\u00e9alisante Novalis est celui qui \u00ab infuse \u00bb avec le plus de radicalit\u00e9 le principe du multiple dans l\u2019Id\u00e9e, dans l\u2019universel m\u00eame. La puissance de l\u2019id\u00e9e ne rel\u00e8ve plus que de son caract\u00e8re multiple, de son h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 : \u00ab Plus de pens\u00e9es, de mondes et d\u2019\u00e9tats h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes se croisent dans une id\u00e9e, plus elle est g\u00e9niale, individuelle et attirante \u00bb (Novalis,&nbsp;<em>Po\u00e9tique<\/em>, 1315). Le devenir-id\u00e9e de l\u2019id\u00e9e romantique est un devenir multiple.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e&nbsp;<em>ironique<\/em>&nbsp;d\u00e9termine un type radicalement nouveau de&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;: la pr\u00e9sentation de l\u2019id\u00e9e appara\u00eet d\u00e9sormais comme devenir de l\u2019id\u00e9e \u2013 devenir multiple de l\u2019id\u00e9e qui est son devenir propre, exc\u00e9dant ainsi le paradigme analogique de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;kantienne. De cette mani\u00e8re la po\u00e9sie appara\u00eet comme l\u2019organon de l\u2019Id\u00e9e, en confirmant ainsi le commentaire de&nbsp;<em>L\u2019absolu litt\u00e9raire<\/em>, mais cette fois-ci du point de vue du po\u00e8te-philosophe et non pas des philosophes-po\u00e8tes, et en le pr\u00e9cisant par une apostrophe g\u00e9n\u00e9rique. Nulle surprise d\u00e8s lors si la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;devient le nom de la cr\u00e9ation po\u00e9tique : \u00ab Le v\u00e9ritable conte de f\u00e9es doit \u00eatre \u00e0 la fois une (re)pr\u00e9sentation proph\u00e9tique, une (re)pr\u00e9sentation id\u00e9ale, une (re)pr\u00e9sentation absolument n\u00e9cessaire. \u00bb (Novalis,&nbsp;<em>Po\u00e9tique<\/em>, fragment 1258).<\/p>\n\n\n\n<p>Le devenir-<em>organon<\/em>&nbsp;de l\u2019id\u00e9e ( qu\u2019est-ce que l\u2019organon d\u2019une s\u00e9rie infinie ? ) suppose d\u2019abord que l\u2019id\u00e9e doit s\u2019aventurer dans la voie de la vie ( \u00ab Le roman traite de la vie (&#8230;). Le roman (&#8230;) est l\u2019expression illustrative d\u2019une id\u00e9e \u00bb ; \u00ab Le roman c\u2019est la vie sous forme de livre \u00bb, fragment 1271). Si l\u2019id\u00e9e&nbsp;<em>ne se laisse pas inclure ou enfermer dans un propos<\/em>, c\u2019est parce que la vie ne se laisse pas pr\u00e9senter ou saisir dans une repr\u00e9sentation. Cependant, bien que la vie \u2013 la force formatrice \u2013 reste strictement inconnaissable, \u00ab en tant qu\u2019elle est pour nous sans&nbsp;<em>analogon<\/em>&nbsp;\u00bb (<em>AL<\/em>, p. 45), Novalis semble toujours supposer, en extr\u00eamisant Kant, une telle possibilit\u00e9, possibilit\u00e9 \u00e0 la limite et&nbsp;<em>de<\/em>&nbsp;la limite : d\u2019une part, \u00ab la vie ne peut pas \u00eatre comprise&nbsp;<a><em>8<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb, mais d\u2019une autre, \u00ab [l]a vie ne peut \u00eatre comprise que par la vie \u00bb. La vie serait d\u00e8s lors le concept directif par lequel s\u2019op\u00e8re le passage de la tradition criticiste, de la question du savoir \u00e0 la question de l\u2019\u00eatre&nbsp;<a><em>9<\/em><\/a>. Ainsi, l\u2019Id\u00e9e appara\u00eet comme le nom de la force de la vie, de la vie qui \u0153uvre \u2013&nbsp;<em>grandeur irrationnelle<\/em>,&nbsp;<em>informulable<\/em>,&nbsp;<em>incommensurable<\/em>, s\u00e9rie infinie du multiple ouvert de l\u2019inconnaissable, de la vie tout court.&nbsp;<em>L\u2019absolu litt\u00e9raire<\/em>&nbsp;note la proximit\u00e9 de l\u2019id\u00e9e romantique du concept h\u00e9g\u00e9lien (\u00ab le Concept est la vie \u00bb&nbsp;<a><em>10<\/em><\/a>), tout en soulignant que ce n\u2019est qu\u2019une proximit\u00e9 trompeuse dans la mesure o\u00f9 \u00ab la vie impliqu\u00e9e ici (&#8230;) est, essentiellement, l\u2019<em>\u0153uvre d\u2019art<\/em>&nbsp;\u00bb (<em>AL<\/em>, p. 49). N\u00e9anmoins, il est incontestable que chez Novalis \u2013 bien avant&nbsp;<em>La ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019Esprit<\/em>&nbsp;\u2013 Id\u00e9e et vie co\u00efncident en tant que topos ontologique, et que le lieu de cette co\u00efncidence porte le nom de&nbsp;<em>Darstellung<\/em>. La&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;ne serait donc pas autre chose que l\u2019op\u00e9rateur onto-esth\u00e9tique permettant l\u2019identification de la question de la&nbsp;<em>po\u00efesis<\/em>&nbsp;\u00e0 la question de l\u2019id\u00e9e-vie, et par cons\u00e9quent de l\u2019\u00eatre. Pour n\u2019\u00e9voquer qu\u2019un fragment c\u00e9l\u00e8bre : \u00ab Cr\u00e9er de la po\u00e9sie signifie cr\u00e9er la vie. Toute \u0153uvre po\u00e9tique doit \u00eatre un individu vivant. \u00bb (<em>Po\u00e9tique<\/em>, fragment 1188). Par cons\u00e9quent, il n\u2019est question de rien de moins que d\u2019une op\u00e9ration sp\u00e9culative ouvrant la voie \u00e0 une radicalisation ontologique. La force de l\u2019id\u00e9e-vie est une force ontologique. Ainsi, la synth\u00e8se non-dialectique des deux aspects \u2013 esth\u00e9tique et sp\u00e9culatif \u2013 du concept de&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;chez Novalis donne lieu \u00e0 un concept nouveau. Ce concept n\u2019est ni esth\u00e9tique ni gnos\u00e9ologique ou plus g\u00e9n\u00e9ralement subjectif mais ontologique ou plut\u00f4t onto-esth\u00e9tique. Par cons\u00e9quent, Novalis est le premier \u00e0 penser la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;en tant que concept ontologique, \u00e0 fantasmer donc une ontomim\u00e9tologie de l\u2019\u00eatre. La matrice de l\u2019op\u00e9ration sp\u00e9culative effectu\u00e9e par Novalis appara\u00eet ainsi comme un signe avant-coureur de la th\u00e8se lacoue-labarthienne.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"l-impresentable\"><em>L\u2019IMPR\u00c9SENTABLE<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p>Si, comme on peut le supposer \u00e0 travers Lacoue-Labarthe, la question de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;a \u00e9t\u00e9 l\u2019obsession secr\u00e8te de toute la modernit\u00e9, ce n\u2019est pas \u00e0 cause des structures repr\u00e9sentatives et de la logique de la manifestation, de l\u2019\u00e9conomie du sens, qui y sont sans doute en jeu ; au contraire, c\u2019est bien, pour le r\u00e9p\u00e9ter une fois de plus, \u00e0 cause de la hantise de l\u2019impr\u00e9sentable, de ce qui ne peut pas \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 faute de mod\u00e8le : donc du sans-mod\u00e8le ou de la folie.<\/p>\n\n\n\n<p>La th\u00e8se de Novalis sur la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;se fonde incontestablement sur une appropriation paradoxale de Kant : sur un kantisme fantastique ou miraculeux (les termes novalisiens sont \u00ab fantastique \u00bb ou \u00ab g\u00e9niologie \u00bb). La question d\u2019une cr\u00e9ation&nbsp;<em>anarchique<\/em>&nbsp;et de la force de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>, rel\u00e8ve \u00e9videmment de la question kantienne de l\u2019imagination, de l\u2019<em>Einbildungskraft<\/em>. Plus particuli\u00e8rement, c\u2019est la question de l\u2019impr\u00e9sentable, ou de la limite de la repr\u00e9sentation, qui est en cause. On arrive ainsi, in\u00e9vitablement, \u00e0 la question du sublime. Rappelons-nous la th\u00e8se kantienne. Dans le \u00a7 25 de la Troisi\u00e8me critique on lit : \u00ab rien de ce qui peut \u00eatre objet des sens n\u2019est donc \u00e0 qualifier de sublime. Mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il y a dans notre imagination un effort pour progresser vers l\u2019infini, dans notre raison une exigence de totalit\u00e9 absolue, consid\u00e9r\u00e9e comme une id\u00e9e r\u00e9elle, que l\u2019inad\u00e9quation, par rapport \u00e0 cette id\u00e9e, de notre facult\u00e9 d\u2019\u00e9valuer la grandeur des choses dans le monde sensible suscite le sentiment de la pr\u00e9sence en nous d\u2019une facult\u00e9 suprasensible\u00bb, \u00a7 25, 250, p. 1017). Le sublime en tant qu\u2019inad\u00e9quation qui engage le d\u00e9r\u00e8glement de la facult\u00e9 d\u2019imagination et de l\u2019op\u00e9ration de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>, appara\u00eet donc d\u2019abord comme une inad\u00e9quation des facult\u00e9s \u2013 de la raison et de l\u2019imagination (le&nbsp;<em>sublime math\u00e9matique<\/em>), et par la suite, comme l\u2019inad\u00e9quation de l\u2019id\u00e9e de la raison \u00e0 la mati\u00e8re noum\u00e9nale du monde : \u00ab inad\u00e9quation \u00bb en laquelle consiste le sentiment de sup\u00e9riorit\u00e9 de la raison (le&nbsp;<em>sublime dynamique<\/em>). S\u2019agit-il donc, chez Novalis aussi, d\u2019une facult\u00e9 subjective, malgr\u00e9 tout son \u00e9lan ontologique ? Si pour Kant le sentiment d\u2019une facult\u00e9&nbsp;<em>suprasensible<\/em>&nbsp;\u00e9merge par suite de la faillite de la facult\u00e9 d\u2019imagination, pour Novalis l\u2019imagination productive ou la&nbsp;<em>fantaisie<\/em>, selon son mot pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, n\u2019est pas autre chose qu\u2019un \u00ab sens merveilleux \u00bb qui \u00ab peut remplacer tous les autres sens \u00bb. La fantaisie est donc une force \u00ab extra-m\u00e9canique \u00bb, ce qui est autre chose que le suprasensible au sens kantien : \u00ab L\u2019imagination est ce sens merveilleux qui peut remplacer tous les autres sens \u2013 et qui est d\u00e9j\u00e0 grandement en notre pouvoir. Alors que les sens ext\u00e9rieurs semblent \u00eatre soumis enti\u00e8rement \u00e0 des lois m\u00e9caniques, l\u2019imagination ne semble pas \u00eatre li\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9sence et au contact des stimulations externes&nbsp;<a><em>11<\/em><\/a>. \u00bb La question de l\u2019imagination en tant que sens \u00ab&nbsp;<em>sursensible<\/em>&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire en tant que sens qui englobe tous les autres sens en les transformant en organes productifs, traverse la r\u00e9flexion de Novalis. Ainsi s\u2019op\u00e8re le passage du&nbsp;<em>suprasensible<\/em>&nbsp;au&nbsp;<em>sursensible<\/em>&nbsp;: de la facult\u00e9 suprasensible (la raison kantienne) \u00e0 une facult\u00e9 po\u00ef\u00e9tique \u2013 puissance cr\u00e9atrice sursensible. En d\u2019autres termes, la fantaisie chez Novalis tend \u00e0 d\u00e9passer la diff\u00e9rence entre l\u2019intuition et le concept ; d\u00e9sormais, l\u2019intuition se pr\u00e9sente comme une puissance immanente au concept, comme son immanence aisth\u00e9tique. Or pour Novalis c\u2019est la fantaisie qui produit les id\u00e9es. Le fragment 318 de&nbsp;<em>Das Allgemeine Brouillon<\/em>&nbsp;en t\u00e9moigne par un exemple symptomatique, celui du math\u00e9maticien, le ma\u00eetre des id\u00e9es \u00ab pures \u00bb : \u00ab Le philosophe po\u00e9tique est \u00ab&nbsp;<em>en \u00e9tat de cr\u00e9ateur absolu<\/em>&nbsp;\u00bb (&#8230;) par cons\u00e9quent le math\u00e9maticien aussi, lorsqu\u2019il fait r\u00e9ellement quelque chose d\u2019exact, le fait d\u2019abord en tant que&nbsp;<em>poeta philosophus<\/em>.\u00bb (<em>OC<\/em>, II, p. 284). L\u2019imagination productive, \u00e9rig\u00e9e en imagination cr\u00e9atrice (chez Kant d\u00e9j\u00e0, l\u2019imagination devient cr\u00e9atrice lorsqu\u2019elle \u00ab permet de penser plus que ce que pourra jamais comprendre un concept d\u00e9termin\u00e9, donc qui \u00e9largit de mani\u00e8re esth\u00e9tique et sans limite le concept lui- m\u00eame \u00bb, 315, p. 1098), finit par englober la raison enti\u00e8re, en tant que sa facult\u00e9 ou sa force g\u00e9n\u00e9rique : \u00ab L\u2019<em>imagination cr\u00e9atrice<\/em>&nbsp;se s\u00e9pare en raison, jugement et force sensible. Toutes les choses entrent dans la composition de chaque repr\u00e9sentation (expression de l\u2019imagination productive) \u2013 mais \u00e9videmment dans des rapports, des modes et des grandeurs variables. \u00bb (<em>OC<\/em>, II, p. 286). Ou bien, si l\u2019on formule cette op\u00e9ration, l\u2019op\u00e9ration d\u2019un criticisme fantastique, sur un plan m\u00e9tacritique : \u00ab 328. Un id\u00e9alisme critique est d\u00e9j\u00e0 du&nbsp;<em>criticisme<\/em>&nbsp;po\u00e9tique ou moral \u00bb (<em>OC<\/em>, II, p. 287).<\/p>\n\n\n\n<p>(Il faut \u00eatre sensible \u00e0 cette \u00e9quation : \u00ab po\u00e9tique ou moral \u00bb. Chez Novalis l\u2019imagination envahit syst\u00e9matiquement le r\u00e8gne de la raison pratique. Parmi les premi\u00e8res notes aphoristiques de ses fragments de 1796, on trouve une formule laconique, d\u2019une pr\u00e9tention et d\u2019une \u00e9loquence d\u00e9mesur\u00e9es : \u00ab Raison pratique est pure imagination \u00bb (fragment 47 des&nbsp;<em>Cahiers d\u2019\u00e9tudes philosophiques<\/em>,&nbsp;<em>OC<\/em>, II, p. 14). Cette th\u00e8se persiste dans&nbsp;<em>Das Allgemeine Brouillon<\/em>&nbsp;: \u00ab La libert\u00e9 \u00ab \u00e9lective \u00bb est po\u00e9tique \u2013 c\u2019est pourquoi la morale est po\u00e9sie de fond en comble \u00bb (fragment 324). Il s\u2019agit donc d\u2019un inversement, d\u2019une radicalisation anarcho-fantaisiste de Kant :&nbsp;<em>la loi rel\u00e8ve de l\u2019imagination<\/em>. Ainsi la&nbsp;<em>praxis<\/em>&nbsp;se transforme en po\u00ef\u00e9tique g\u00e9n\u00e9rale, et cette op\u00e9ration po\u00e9tico-conceptuelle aura des cons\u00e9quences inou\u00efes pour la philosophie : c\u2019est elle qui ouvrira le chemin pour penser la philosophie comme praxis transformationniste. Par-del\u00e0 Hegel, Novalis trouvera son double mim\u00e9tique obscur en Marx.)<\/p>\n\n\n\n<p>Comment Novalis r\u00e9pond-il d\u00e8s lors \u00e0 la question \u00ab Comment pr\u00e9senter l\u2019impr\u00e9sentable \u00bb ? En effet, selon Novalis le po\u00e8te ne fait que cela : pr\u00e9senter l\u2019impr\u00e9sentable. L\u2019impr\u00e9sentable se fait pr\u00e9sent par la fantaisie, dans la&nbsp;<em>Dartstellung<\/em>&nbsp;po\u00e9tique. Par cons\u00e9quent, la&nbsp;<em>Dartstellung<\/em>&nbsp;est une pr\u00e9sentation de l\u2019impr\u00e9sentable : \u00ab La disposition pour la po\u00e9sie a beaucoup en commun avec la disposition pour le mysticisme. Il s\u2019agit d\u2019une disposition pour ce qui est particulier, personnel, inconnu, myst\u00e9rieux, pour ce qui est \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler, pour le contingent-n\u00e9cessaire (<em>das Notwendigzuf\u00e4llige<\/em>). Elle pr\u00e9sente l\u2019impr\u00e9sentable (<em>Er stellt das Undarstellbare dar<\/em>). Elle voit l\u2019invisible, sent le non-sensible, etc&nbsp;<a><em>12<\/em><\/a>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><em>La po\u00e9sie pr\u00e9sente l\u2019impr\u00e9sentable<\/em>&nbsp;<a><em>13<\/em><\/a>. Toutefois, si pour Kant la question de l\u2019impr\u00e9sentable est une question d\u2019inad\u00e9quation de la facult\u00e9 d\u2019imagination \u00e0 l\u2019id\u00e9e \u2013 au mod\u00e8le absolu (l\u2019infini), pour Novalis, consid\u00e9rant l\u2019id\u00e9e elle-m\u00eame comme sujet de la&nbsp;<em>po\u00ef\u00e9sis<\/em>&nbsp;ontologique de la fantaisie, la question de l\u2019impr\u00e9sentable serait question d\u2019ad\u00e9quation au&nbsp;<em>sans-mod\u00e8le<\/em>&nbsp;(le multiple ouvert de la s\u00e9rie infinie). Pourtant, l\u2019impr\u00e9sentable est tout autre chose qu\u2019une simple transcendance mystique, qu\u2019un au-del\u00e0 du monde, m\u00eame si la po\u00e9sie se rapproche du mysticisme. L\u2019imagination ne met pas en image un au-del\u00e0 inimaginable du monde. En d\u2019autres termes, l\u2019imagination sublime ne rel\u00e8ve pas de l\u2019interdit sacr\u00e9 de la repr\u00e9sentation, elle ne figure pas l\u2019exc\u00e8s infini de la repr\u00e9sentation. Par contre, l\u2019imagination est une force de ce&nbsp;<em>monde-ci<\/em>&nbsp;: \u00ab tout absolu est oblig\u00e9 de sortir de ce monde, de s\u2019en bannir. Dans le monde, on doit vivre avec le monde. \u00bb (<em>OC<\/em>, II, p. 40). C\u2019est une imagination&nbsp;<em>sublime<\/em>&nbsp;car l\u2019inad\u00e9quation entre&nbsp;<em>Einbildungskraft<\/em>&nbsp;et l\u2019Id\u00e9e est devenue asym\u00e9trie radicale : l\u2019id\u00e9e de la raison est d\u00e9j\u00e0 une id\u00e9e po\u00e9tique, et par cons\u00e9quent une&nbsp;<em>id\u00e9e-monde<\/em>. Or si le monde a une&nbsp;<em>forme po\u00e9tique<\/em>&nbsp;(le fragment 325 du&nbsp;<em>Grand r\u00e9pertoire g\u00e9n\u00e9ral<\/em>&nbsp;parle d\u2019une \u00ab forme po\u00e9tique du monde \u00bb, p. 286), c\u2019est que l\u2019imagination&nbsp;<em>forme<\/em>&nbsp;le monde. Plus qu\u2019une&nbsp;<em>Gestaltung<\/em>&nbsp;transcendantale de provenance ontoth\u00e9ologique, l\u2019imagination cr\u00e9atrice s\u2019affirme comme une force ontologique immanente au monde : la force de la mise en image ou de la vie est la force du monde qui, \u00e0 travers le po\u00e8te, se fait monde. Or cette force&nbsp;<em>extra-m\u00e9canique<\/em>&nbsp;ou&nbsp;<em>sursensible<\/em>&nbsp;est en m\u00eame temps une force organique, la force organique du devenir-organon de la vie. Autrement dit, le po\u00e8te \u2013 ou l\u2019artiste \u2013 n\u2019est pas autre chose que l\u2019<em>op\u00e9rateur<\/em>&nbsp;ou le&nbsp;<em>coop\u00e9rateur<\/em>&nbsp;de cette force ontologique : \u00ab l\u2019artiste a vivifi\u00e9 en ces organes le germe de la vie autoformative, auro-imageante ; il a augment\u00e9 et \u00e9lev\u00e9 leur incitabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019esprit, si bien qu\u2019il se trouve par l\u00e0 en \u00e9tat de faire jaillir \u00e0 travers eux, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, des id\u00e9es selon sa volont\u00e9, sans sollicitation ext\u00e9rieure \u2013 et qu\u2019il peut utiliser ses organes comme des ustensiles, des outils modifiant \u00e0&nbsp;<em>son gr\u00e9<\/em>&nbsp;le monde r\u00e9el. \u00bb (<em>Fragments pr\u00e9par\u00e9s pour de nouveaux recueils<\/em>, fragment 210, p. 92). Le po\u00e8te qui vivifie \u2013 intensifie, transforme \u2013 ses organes pour transformer le monde est&nbsp;<em>l\u2019organe du monde<\/em>&nbsp;; il est l\u2019organe de la force autoformative, auto- imageante, auto-po\u00ef\u00e9tique du monde.***<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne pourrais donc finir ce texte qu\u2019en lan\u00e7ant une hypoth\u00e8se radicale : l\u2019impr\u00e9sentable de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;n\u2019est pas autre chose que la force cr\u00e9atrice elle-m\u00eame. L\u2019impr\u00e9sentable n\u2019est pas autre chose que l\u2019activit\u00e9 pure, \u00e0 moins que ce ne soit la puissance m\u00eame de l\u2019\u00eatre qui se transforme, en passant en acte. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019acte de ce passage qui reste inabordable. La&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;pr\u00e9sente l\u2019impr\u00e9sentable, ce qui veut dire que ce n\u2019est que l\u2019acte de la pr\u00e9sentation, sa force pr\u00e9sente, qui est impr\u00e9sentable.&nbsp;<em>La force est l\u2019impr\u00e9sentable de l\u2019impr\u00e9sentable<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, la&nbsp;<em>Kraft<\/em>&nbsp;n\u2019est pas simplement une&nbsp;<em>facult\u00e9<\/em>&nbsp;au sens kantien (le sens de&nbsp;<em>Verm\u00f6gen<\/em>&nbsp;ou de&nbsp;<em>Facult\u00e4t<\/em>&nbsp;donc :&nbsp;<em>Urteilskraft<\/em>,&nbsp;<em>Einbildungskraft<\/em>) ; elle est une&nbsp;<em>force<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019abord une activit\u00e9. Mais le principe de l\u2019activit\u00e9, la force de la force si l\u2019on veut, reste lui-m\u00eame inconnaissable. De ce fait l\u2019entreprise critique se transforme in\u00e9vitablement en m\u00e9tacritique, et l\u2019op\u00e9ration romantique est d\u2019abord une op\u00e9ration m\u00e9tacritique. Sa t\u00e2che : penser la&nbsp;<em>force<\/em>&nbsp;de la raison. De ce point de vue, la facult\u00e9 de l\u2019imagination kantienne apparaisse comme la facult\u00e9 la plus ad\u00e9quate pour nommer la force po\u00ef\u00e9tique en tant que telle. La&nbsp;<em>Kraft<\/em>&nbsp;serait donc d\u2019abord la force cr\u00e9atrice qui d\u00e9passe les limites du sujet : cette facult\u00e9 qui \u00e9tait cens\u00e9e en saisir les contours constitutifs se lib\u00e8re de la chim\u00e8re constitutive pour s\u2019aventurer dans l\u2019espace qui lui est propre \u2013 l\u2019inconnu du dehors, le vide du monde \u00e0 venir, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 cr\u00e9er.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sublime \u2013 la repr\u00e9sentation emp\u00each\u00e9e \u2013 ne rel\u00e8ve donc pas de la force de la nature et\/ou de l\u2019id\u00e9e, mais de la force de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;elle-m\u00eame&nbsp;<a><em>14<\/em><\/a>. Cette force n\u2019est pas de l\u2019ordre de l\u2019analogique \u2013 elle n\u2019a pas d\u2019analogon ; et si elle n\u2019a pas d\u2019analogon, c\u2019est parce qu\u2019elle est l\u2019organon elle-m\u00eame. Or la&nbsp;<em>mim\u00e8sis<\/em>&nbsp;n\u2019est pas ce qui s\u2019oppose \u00e0 la force, en la r\u00e9duisant ou en la figeant en figures, selon la \u00ab d\u00e9termination subjective de l\u2019\u00eatre \u00bb (<em>Typographie<\/em>, p. 179), ou m\u00eame ce qui se voit exc\u00e9d\u00e9 par la force ; aucune dichotomie entre force et mim\u00e8sis, entre&nbsp;<em>Kraft<\/em>&nbsp;et&nbsp;<em>Darstellung<\/em>. La&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;ne&nbsp;<em>re-pr\u00e9sente<\/em>&nbsp;pas, elle ne fait que pr\u00e9senter sa force.&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;rel\u00e8ve ainsi de l\u2019ordre imm\u00e9diat de l\u2019action directe et non pas de la m\u00e9diation \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019activit\u00e9 d\u2019un sujet (se) r\u00e9fl\u00e9chissant et (se) repr\u00e9sentant \u2013 et se surprenant lui- m\u00eame \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 il voulait s\u2019installer sans mod\u00e8le ni origine. (\u00ab R\u00e9duire ce dont il s\u2019agit, dans la&nbsp;<em>mim\u00e8sis<\/em>, et qui se situe bien \u2013 en effet \u2013 du c\u00f4t\u00e9 de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>, \u00e0 la mise en sc\u00e8ne, \u00e0 la simple th\u00e9\u00e2tralit\u00e9, c\u2019est n\u00e9cessairement s\u2019exposer \u00e0 manquer l\u2019insaisissable jeu par lequel un \u00ab sujet \u00bb est toujours \u00e0 l\u2019avance \u2013 et \u00e0 son insu \u2013 fictionn\u00e9. \u00bb,&nbsp;<em>Typographie<\/em>, p. 268). L\u2019imagination cr\u00e9atrice ou la fantaisie est donc tout autre chose qu\u2019un fa\u00e7onnement, qu\u2019une figuration ou une fixation, ou qu\u2019une mise en sc\u00e8ne ; il ne s\u2019agit pas d\u2019une&nbsp;<em>Gestaltung \u2013 du rapport de la forme \u00e0 ce qu\u2019elle met en forme<\/em>&nbsp;\u00e0 partir d\u2019un mod\u00e8le. Pas de forme d\u2019avant la force. Une conclusion pour le moins surprenante, d\u00e9rangeante m\u00eame, s\u2019impose :&nbsp;<em>la mim\u00e8sis est l\u2019organon de la force<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi l\u2019organon devient le paradigme de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;en d\u00e9tr\u00f4nant le paradigme analogique kantien. Le sans-analogon, c\u2019est l\u2019acte m\u00eame de l\u2019\u0153uvre. L\u2019emploi du terme symbole est symptomatique de ce passage. Dans le \u00a7 59 de troisi\u00e8me&nbsp;<em>Critique<\/em>&nbsp;Kant d\u00e9crit la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;symbolique de la mani\u00e8re suivante : \u00ab Toutes les intuitions que l\u2019on soumet a priori \u00e0 des concepts sont soit des sch\u00e8mes, soit des symboles, dont les premi\u00e8res contiennent des pr\u00e9sentations directes du concept, et les secondes des pr\u00e9sentations indirectes. Les sch\u00e8mes proc\u00e8dent d\u00e9monstrativement, les symboles au moyen d\u2019une analogie \u00bb (<em>ibid<\/em>., \u00a7 59, 351, p. 1142). Si pour Kant le symbole \u2013 la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;indirecte \u2013 proc\u00e8de au moyen d\u2019une analogie, pour Novalis \u00ab le symbole n\u2019est que symbole de soi-m\u00eame \u00bb. C\u2019est bien de l\u00e0 (et non pas d\u2019une autosuffisance constitutive \u2013 c\u2019\u00e9tait la grande erreur de l\u2019appropriation formaliste de la th\u00e8se novalisienne) que proc\u00e8de la th\u00e8se novalisienne sur le caract\u00e8re parfaitement autot\u00e9lique de l\u2019\u0153uvre po\u00e9tique : la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;est l\u2019organon de la force (de l\u2019activit\u00e9, de l\u2019acte). L\u2019\u0153uvre ne&nbsp;<em>symbolise<\/em>&nbsp;\u2013 ne repr\u00e9sente \u2013 rien d\u2019autre que son noyau impr\u00e9sentable : sa force donc. Ou sa folie.<\/p>\n\n\n\n<p>Et si la folie est absence d\u2019\u0153uvre, ce n\u2019est aucunement un hasard que le po\u00e8te soit insens\u00e9&nbsp;<a><em>15<\/em><\/a>: il pose l\u2019absence d\u2019\u0153uvre (l\u2019acte pur, la force de l\u2019imagination \u2013 donc la force cr\u00e9atrice de la vie) en tant que seule possibilit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre. Si l\u2019\u0153uvre est la force elle-m\u00eame, c\u2019est que l\u2019acte est d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u0153uvre. Le d\u00e9s-oeuvrement po\u00e9tique veut employer l\u2019absence d\u2019\u0153uvre en tant qu\u2019\u0153uvre (de la m\u00eame mani\u00e8re que Novalis veut employer l\u2019absence de syst\u00e8me en syst\u00e8me&nbsp;<a><em>16<\/em><\/a>). Ce qu\u2019on appelle folie ou absence d\u2019oeuvre, c\u2019est l\u2019\u00e9nergie de l\u2019\u0153uvre, ou sa force. L\u2019absence d\u2019\u0153uvre est le noyau impr\u00e9sentable de l\u2019\u0153uvre : la force qui le meut tout en l\u2019exc\u00e9dant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab La mim\u00e8sis entra\u00eene la folie, la folie est une affaire de mim\u00e8sis \u00bb. Ce qui veut tout aussi bien dire : la folie entra\u00eene la mim\u00e8sis, la mim\u00e8sis est une affaire de folie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi Novalis n\u2019effectue rien de moins que la g\u00e9n\u00e9ralisation la plus radicale de la tradition criticiste au sein du petit groupe des I\u00e9naens : sa radicalisation ontologique. Il ne s\u2019agit aucunement pour autant d\u2019un retour \u00e0 l\u2019onto(th\u00e9o)logie m\u00e9taphysique, d\u2019une simple r\u00e9gression par rapport \u00e0 Kant et la tradition criticiste (ce que laisse aussi entendre Jean-Marie Schaeffer, parlant du caract\u00e8re \u00ab restaurateur \u00bb de la sacralisation de la po\u00e9sie effectu\u00e9e par Novalis&nbsp;<a><em>17<\/em><\/a>). Il s\u2019agit d\u2019une position ontologique radicalement nouvelle, d\u2019un rapport radicalement nouveau au monde dont la notion novalisienne de&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;est un des \u00e9l\u00e9ments constitutifs \u2013 d\u2019une attitude&nbsp;<em>prospective<\/em>&nbsp;envers le monde, c\u2019est-\u00e0-dire de la&nbsp;<em>praxis<\/em>&nbsp;d\u2019une&nbsp;<em>po\u00ef\u00e9sis<\/em>&nbsp;ontologique : \u00ab Et si la philosophie, par les lois qu\u2019elle donne, pr\u00e9pare d\u2019abord le monde \u00e0 recevoir l\u2019influence efficace des id\u00e9es, alors la po\u00e9sie est en quelque sorte la clef de la philosophie, son sens et son but \u00bb (fragment 29, OC, II, p. 55). La phrase programmatique de Novalis \u00ab le monde doit \u00eatre romantis\u00e9 \u00bb devrait \u00eatre entendue ainsi : le monde doit \u00eatre&nbsp;<em>fait<\/em>, le monde doit \u00eatre&nbsp;<em>cr\u00e9\u00e9<\/em>. Car la philosophie po\u00e9tique est un \u00e9tat de \u00ab cr\u00e9ation absolue \u00bb. Le monde doit \u00eatre cr\u00e9\u00e9, absolument, et cela, en l\u2019oeuvrant, en l\u2019ouvrant toujours plus loin, en l\u2019<em>espa\u00e7ant<\/em>, pour le dire avec le mot de Jean-Luc Nancy, c\u2019est-\u00e0-dire en creusant l\u2019infini de la finitude par la s\u00e9rie infinie des id\u00e9es \u2013 cette infinit\u00e9 impr\u00e9sentable et incommensurable du monde en puissance qui rythme la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"conclusion-sans-cloture\">CONCLUSION :&nbsp;<em>SANS CL\u00d4TURE<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est aucunement un hasard si la question de l\u2019impr\u00e9sentable, en rapport direct avec la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>, a \u00e9t\u00e9 une des questions fondamentales pour Lacoue-Labarthe. Sa r\u00e9ponse \u00e0 cette question a \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e de mani\u00e8re tr\u00e8s nette dans son d\u00e9bat avec Lyotard. Dans le cadre de sa confrontation avec la th\u00e8se lyotardienne sur le sublime dans La&nbsp;<em>po\u00e9sie comme exp\u00e9rience<\/em>, Lacoue-Labarthe affirme : \u00ab De Kant, de la th\u00e9orie kantienne du sublime, J.-F. L. retient le concept, qui appara\u00eet en effet chez Kant, de \u00ab pr\u00e9sentation n\u00e9gative \u00bb (de l\u2019Id\u00e9e). (&#8230;) Il faudrait donc penser, selon le sch\u00e8me (onto-th\u00e9ologique) de la pr\u00e9sentation n\u00e9gative, qu\u2019il y a pr\u00e9sentation, non pas de l\u2019au-del\u00e0 de la pr\u00e9sentation, mais qu\u2019<em>il y a<\/em>&nbsp;un au-del\u00e0 de la pr\u00e9sentation. (&#8230;) Mais cet au-del\u00e0 n\u2019est rien, il n\u2019est pas&nbsp;<em>de<\/em>&nbsp;l\u2019impr\u00e9sentable. (&#8230;) Ce qui se passe lorsque la pr\u00e9sentation s\u2019efforce d\u2019indiquer son au-del\u00e0 ou plut\u00f4t le fond (sans fond) sur lequel elle se d\u00e9tache comme pr\u00e9sentation, ce pur n\u00e9ant ou cette pure ouverture, c\u2019est que se pr\u00e9sente, dans la pr\u00e9sentation ou \u00e0 m\u00eame la pr\u00e9sentation, la diff\u00e9rence du pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9sentation. (&#8230;) Le fond sans fond de la pr\u00e9sentation s\u2019indique dans la difficult\u00e9 m\u00eame de la pr\u00e9sentation, dans un \u00ab \u00e7a ne va pas de soi \u00bb de la pr\u00e9sentation. \u00bb C\u2019est ce que Lacoue- Labarthe appelle \u00ab le hiatus de la pr\u00e9sentation&nbsp;<a><em>18<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pouvons penser ce hiatus comme une puissance de r\u00e9sistance immanente \u00e0 la pr\u00e9sentation, qui ne permet pas son actualisation terminale : une puissance&nbsp;<em>enfouie<\/em>&nbsp;donc, o\u00f9 la force de la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;se re-tire, dans le fond ou plut\u00f4t&nbsp;<em>comme<\/em>&nbsp;le fond, tout en mouvant la pr\u00e9sentation en profondeur, en l\u2019intensifiant \u2013 en la rendant&nbsp;<em>vivante<\/em>, dirait Novalis. Ce hiatus immanent, le moment de r\u00e9sistance active, est le lieu m\u00eame de la force. On se trouve donc devant une homonymie susceptible de provoquer des malentendus : l\u2019impr\u00e9sentable que la&nbsp;<em>Darstellung<\/em>&nbsp;novalisienne est cens\u00e9e pr\u00e9senter est tout autre chose que l\u2019impr\u00e9sentable lyotardien, l\u2019exc\u00e8s infini de la repr\u00e9sentation, op\u00e9rateur de l\u2019effet sublime \u2013 il y est m\u00eame diam\u00e9tralement oppos\u00e9. En revanche, il est proche du hiatus lacoue-labarthien en tant que lieu de la force. Ce qui reste impr\u00e9sentable et exc\u00e8de donc la cl\u00f4ture de la repr\u00e9sentation, ce n\u2019est pas autre chose que sa&nbsp;<em>force<\/em>. Or la&nbsp;<em>mim\u00e8sis<\/em>&nbsp;chez Lacoue-Labarthe n\u2019est pas seulement la r\u00e9duction de l\u2019activit\u00e9 de la force ; c\u2019est surtout une activit\u00e9, un acte. La force fig\u00e9e en types n\u2019est elle-m\u00eame ni un type ni une&nbsp;<em>arkh\u00e8<\/em>. La question de la force co\u00efncide donc avec la question de l\u2019<em>an-arch\u00e9typique<\/em>&nbsp;<a><em>19<\/em><\/a>, de l\u2019<em>anarchie<\/em>&nbsp;tout court \u2013 la question la plus secr\u00e8te peut- \u00eatre de Lacoue-Labarthe : la&nbsp;<em>force<\/em>&nbsp;de sa th\u00e8se mim\u00e9tologique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi on peut affirmer que la th\u00e8se onto-mim\u00e9tologique de Lacoue-Labarthe se situerait entre H\u00f6lderlin et Novalis, entre la trag\u00e9die h\u00f6lderlin\u00e9enne (la mim\u00e8sis, le destin) et le&nbsp;<em>M\u00e4rchen<\/em>&nbsp;ou la po\u00e9sie novalisienne (la force \u2013 l\u2019imagination, la libert\u00e9 \u2013 l\u2019anarchie). Soutenir cette th\u00e8se veut dire tout autre chose qu\u2019accepter le destin et se plier devant sa n\u00e9cessit\u00e9, devant la Loi. Elle veut au contraire aller jusqu\u2019au bout dans la force de l\u2019anarchie, faire face \u00e0 \u00ab la loi d\u2019avant toute Loi \u00bb dont parle&nbsp;<em>Po\u00e9tique de l\u2019histoire<\/em>&nbsp;<a><em>20<\/em><\/a>: \u00ab&nbsp;<em>le temps de l\u2019Anarchie universelle, de l\u2019absence de loi, de libert\u00e9, le temps avant le monde<\/em>&nbsp;\u00bb dont parle Novalis dans son fragment 1258. Le concept typographique est un concept radicalement critique et par cons\u00e9quent fondamentalement affirmatif. Ainsi, Novalis nommerait en fin de compte le non- dit de la th\u00e8se mim\u00e9tologique. La folie de Novalis est non seulement ce qui rend possible le syst\u00e8me h\u00e9g\u00e9lien \u2013 l\u2019id\u00e9e de l\u2019\u0153uvre totale de l\u2019Esprit, la folie de la raison absolue \u2013, mais aussi l\u2019id\u00e9e d\u2019une&nbsp;<em>Darstellung<\/em>, d\u2019une pr\u00e9sentation libre, d\u2019une \u0153uvre anarchique de la libert\u00e9 \u2013 d\u2019une&nbsp;<em>eidesth\u00e9tique<\/em>&nbsp;tout autre. Le dernier romantique est non pas celui qui ach\u00e8ve mais celui qui transforme (le romantisme), \u00e0 moins que le romantisme ne soit rien d\u2019autre que le nom d\u2019une transformation d\u00e9cisive et irr\u00e9versible de la pens\u00e9e et de la cr\u00e9ation : d\u00e8s lors, Novalis l\u2019est tout aussi bien que Lacoue-Labarthe.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exp\u00e9rience de la philosophie de Lacoue-Labarthe \u2013 sa philosophie comme exp\u00e9rience \u2013 ne s\u2019articule donc pas \u00e0 partir de l\u2019id\u00e9e d\u2019une cl\u00f4ture primaire, d\u2019un caract\u00e8re concentrationnaire de l\u2019\u00eatre, mais \u00e0 partir de l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une anarchie, d\u2019une libert\u00e9 ou m\u00eame d\u2019une justice irr\u00e9ductibles. Il part de l\u2019id\u00e9e anarchique de la force de la&nbsp;<em>mim\u00e8sis<\/em>, pour combattre la r\u00e9duction de cette id\u00e9e ou de cet id\u00e9al par tout id\u00e9alisme m\u00e9taphysique et sp\u00e9culatif&nbsp;<a><em>21<\/em><\/a>. C\u2019est cette force anarchique que la pulsion mim\u00e9tique, la pulsion de l\u2019\u00e9conomie de la finitude, a tent\u00e9 d\u2019\u00e9touffer \u2013 et pourtant elle reste, tragiquement, dans la d\u00e9chirure, in\u00e9touffable. Et si Lacoue-Labarthe \u00e9tait le&nbsp;<em>dernier romantique<\/em>, ce ne serait en rien d\u2019autre et en rien de moins qu\u2019en cette r\u00e9volte en faveur d\u2019une libert\u00e9 impossible \u00e0 jamais si ce n\u2019est dans la force et dans la folie de la r\u00e9volte elle-m\u00eame \u2013 la libert\u00e9 \u00e0 venir. Il nous a laiss\u00e9 ainsi un exemple \u2013 sans pour autant constituer un mod\u00e8le, un&nbsp;<em>type<\/em>&nbsp;\u2013 dont l\u2019intensit\u00e9 et le courage posent devant nous une mesure, une exigence critique \u2013 po\u00e9tique, philosophique, romantique \u2013 qui, tout en ayant la puissance de nous figer, ne saura que nous donner le courage d\u2019avancer apr\u00e8s lui dans cette voie \u00e0 la fois d\u00e9sol\u00e9e et fastueuse qui \u00e9tait la sienne&#8230; La voie du dernier romantique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LE DERNIER ROMANTIQUE, OU DE L\u2019ANARCHIE PO\u00c9TIQUE<\/p>\n<p>In Philippe Lacoue-Labarthe, sous la dir. de Jacob Rogozinski, Paris, Lignes, 2010<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[239,188],"tags":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2007"}],"collection":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2007"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2007\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3114,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2007\/revisions\/3114"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2007"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2007"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2007"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}