{"id":2018,"date":"2021-04-26T13:15:39","date_gmt":"2021-04-26T10:15:39","guid":{"rendered":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/blog\/?p=2018"},"modified":"2022-03-29T20:34:33","modified_gmt":"2022-03-29T17:34:33","slug":"la-metamorphose-et-levenement-comment-penser-sans-fin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/etudes-philosophiques\/la-metamorphose-et-levenement-comment-penser-sans-fin\/","title":{"rendered":"LA M\u00c9TAMORPHOSE ET L\u2019\u00c9V\u00c9NEMENT. COMMENT PENSER SANS FIN ?"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>(In&nbsp;<em>Rue Descartes<\/em>, n\u00b0 64:&nbsp;<em>La m\u00e9tamorphose<\/em>, sous la dir. de Boyan Manchev, 2009 \/2).<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les ontologies modernes, dans la puissante lign\u00e9e h\u00e9g\u00e9lienne, se tissent autour du m\u00eame n\u0153ud : un \u00e9v\u00e9nement final qui \u00e0 la fois ach\u00e8ve et destitue la construction ontologique, en transformant l\u2019ordre de l\u2019\u00eatre.&nbsp;<em>Absolu<\/em>&nbsp;h\u00e9g\u00e9lien ou&nbsp;<em>Ereignis<\/em>&nbsp;heidegg\u00e9rien, cet \u00e9v\u00e9nement se pr\u00e9sente comme l\u2019h\u00e9ritier, l\u00e9gitime ou ill\u00e9gitime \u2013 le b\u00e2tard \u2013 de l\u2019\u00e9v\u00e9nement messianique et\/ou eschatologique, qu\u2019il soit r\u00e9demption ou salut, fin ou ach\u00e8vement de l\u2019\u00eatre. J\u2019appellerai alors ce n\u0153ud, autour duquel se d\u00e9noue le drame de la philosophie dans un monde fini, \u00ab logique messianique&nbsp;<a><em>1<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"la-fin-metamorphose-la-logique-messianique\">LA FIN-M\u00c9TAMORPHOSE. LA LOGIQUE MESSIANIQUE<\/h3>\n\n\n\n<p>La \u00ab logique messianique \u00bb peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme l\u2019invention, la plus puissante qui soit, du monde occidental pour ma\u00eetriser la condition de la finitude : pour r\u00e9soudre l\u2019aporie de la fin. Comment penser la fin ? \u2013 telle est sans doute la hantise de toute la modernit\u00e9 qui, ayant d\u00e9couvert, invent\u00e9 donc, la finitude, succomba du m\u00eame coup au charme de son \u00e9nigme, qui la m\u00e9dusa pour quelques si\u00e8cles en la figeant dans l\u2019instant infini d\u2019un effort colossal et sans limite, ou plut\u00f4t sans issue : l\u2019instant d\u2019une \u00e9conomie totale. Or, les tentatives acharn\u00e9es, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es de se donner la vie par la force de la vie, de poser la vie en la projetant au-del\u00e0 de la vie \u2013 comme vie infinie, vie absolue, vie pure, qui, par la force d\u2019une \u00e9conomie d\u00e9mesur\u00e9e, referme son exc\u00e8s sur soi \u2013 d\u00e9terminent toute l\u2019histoire de la modernit\u00e9. La vie-Sujet dont la structure paradigmatique et la figure ont \u00e9t\u00e9 sans doute scell\u00e9es par Hegel, ne serait-elle pas l\u2019expression conceptuelle exemplaire de l\u2019aporie moderne de la finitude ? Elle y trouve une expression exemplaire : la vie ne peut se poser et \u00eatre \u00e9conomis\u00e9e que par son exc\u00e8s sur soi. Pour se donner \u00e0 soi, la vie-Sujet doit s\u2019exc\u00e9der : le devenir de l\u2019Esprit, la finitude donc, n\u2019est qu\u2019un exc\u00e8s diff\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019infini, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019Infini, l\u2019absolu donc. Or, la vie-Sujet ne se donne \u00e0 soi qu\u2019\u00e0 sa limite absolue, \u00e0 l\u2019instant o\u00f9, courant le risque ultime, elle se transforme en vie sublimement \u00e9pur\u00e9e. Elle comble ainsi la faille ouverte dans le c\u0153ur de l\u2019\u00eatre avec la destitution de son grand sujet transcendant, le garant de la vie \u00e9ternelle, Dieu, pour ouvrir sur une \u00e9conomie totale : l\u2019\u00e9conomie de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. L\u2019\u00e9v\u00e9nement appara\u00eet en ce sens d\u2019abord comme le nom du moment sublime de l\u2019abandon sacrificiel de la vie \u2013 l\u2019instant absolu de la r\u00e9v\u00e9lation, de l\u2019apocalypse.<\/p>\n\n\n\n<p>Telle est donc l\u2019aporie de la fin : afin de s\u2019approprier la fin, il faut l\u2019exc\u00e9der. Comment en faire l\u2019exp\u00e9rience \u2013 et comment penser la fin alors ? La pens\u00e9e messianique a lanc\u00e9 une puissante solution de cette aporie : notamment, l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00e9v\u00e9nement final, \u00e0 la fois pr\u00e9servant et exc\u00e9dant la fin, en la transformant en quelque chose d\u2019autre, tout en cumulant sa puissance. C\u2019est cette matrice structurant la fin que j\u2019appellerai ici&nbsp;<em>\u00e9v\u00e9nement-m\u00e9tamorphose<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exp\u00e9rience moderne de la finitude, en engageant la pens\u00e9e d\u2019un monde fini, a in\u00e9vitablement eu recours \u00e0 la logique messianique, au r\u00e9gime de pens\u00e9e le plus \u00e9labor\u00e9 alors pour faire face \u00e0 la finitude du temps et par cons\u00e9quent du monde. Incontestablement, dans la condition d\u2019un monde fini, l\u2019\u00e9v\u00e9nement, \u00e0 la fois absolu et s\u00e9culier, est vou\u00e9 \u00e0 graver sur le plan conceptuel de la philosophie l\u2019exp\u00e9rience de la finitude. Mais si cette possibilit\u00e9 existe, c\u2019est parce que l\u2019\u00e9v\u00e9nement messianique d\u00e9c\u00e8le une structure originairement double.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 son origine th\u00e9ologique, il fut l\u2019invention cens\u00e9e assurer la double possibilit\u00e9 de l\u2019infini et du fini. Supposons que le messianisme juif ait lanc\u00e9 la premi\u00e8re tentative de structurer la fin de mani\u00e8re ab-<em>solue<\/em>, en s\u2019imposant la t\u00e2che d\u2019<em>injecter<\/em>&nbsp;de la finitude, par l\u2019incise d\u2019un \u00e9v\u00e9nement interruptif \u2013 la venue du messie \u2013, dans le r\u00e9gime de l\u2019\u00eatre infini. \u00c0 sa suite, le christianisme fit face de mani\u00e8re sans doute radicale \u00e0 la finitude. La mort du dieu chr\u00e9tien, cette&nbsp;<em>identit\u00e9 infinie de l\u2019\u00eatre et du Soi<\/em>&nbsp;pour Hegel, en est indubitablement l\u2019\u00e9v\u00e9nement structurant : la double transformation du r\u00e9gime infini en r\u00e9gime fini (la mort de Dieu) et, inversement, du r\u00e9gime fini en r\u00e9gime infini (la r\u00e9surrection, r\u00e9tablissement du r\u00e9gime infini). Cet \u00e9v\u00e9nement est la rel\u00e8ve la plus radicale qui soit de la finitude. Car, pour que la finitude puisse \u00eatre relev\u00e9e d\u2019une mani\u00e8re radicale, elle devrait \u00eatre prise \u00e0 sa propre hauteur : en tant que finitude absolue, ce qui veut dire rien de moins que finitude brisant l\u2019infini,&nbsp;<em>finitude infinie<\/em>. La mort de Dieu en&nbsp;<em>personne<\/em>&nbsp;est, bien \u00e9videmment, cette interruption radicale du r\u00e9gime de l\u2019infini, de m\u00eame que la r\u00e9surrection est la rel\u00e8ve absolue de la finitude. La venue du messie et l\u2019apocalypse, la fin des temps et du monde, ne sont que des \u00e9v\u00e9nements structurellement d\u00e9termin\u00e9s par l\u2019\u00e9v\u00e9nement absolu de la co-position de la finitude et de l\u2019infini : la mort et la r\u00e9surrection de Dieu. Ils sont le sursis, la redondance, voire la tautologie du r\u00e9gime de l\u2019\u00eatre qui s\u2019\u00e9puise, tout en se constituant, dans son moment absolu.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les r\u00e9gimes monoth\u00e9istes, l\u2019\u00e9v\u00e9nement-m\u00e9tamorphose est donc con\u00e7u comme \u00e9v\u00e9nement absolu : l\u2019\u00e9l\u00e9vation du r\u00e9gime fini vers l\u2019infini signifie \u00e9galement l\u2019\u00e9puisement de la puissance m\u00e9tamorphique. L\u2019eschatologie entra\u00eene le monde au&nbsp;<em>nihil<\/em>&nbsp;duquel son sujet infini l\u2019avait extrait, sous forme d\u2019\u00e9ternit\u00e9. L\u2019instant eschatologique pose un temps vertical, fig\u00e9 : l\u2019\u00e9ternit\u00e9, la n\u00e9gation de toute m\u00e9tamorphose. Le christianisme semble expulser ainsi la puissance m\u00e9tamorphique d\u00e9moniaque des anciens rites obscurs dans sa sauvagerie monstrueuse, l\u2019enfer. La m\u00e9tamorphose se voit neutralis\u00e9e d\u2019avance, tandis que sa manifestation unique \u2013 la m\u00e9tamorphose sublime de l\u2019incarnation, invers\u00e9e par la m\u00e9tamorphose de la r\u00e9surrection \u2013 ne consiste peut-\u00eatre qu\u2019\u00e0 r\u00e9duire la puissance m\u00e9tamorphique au figement de l\u2019absolu, \u00e0 son intensit\u00e9 tautologique. C\u2019est bien cette rel\u00e8ve de la m\u00e9tamorphose \u2013 ou bien cette substitution de la puissante machinerie de la rel\u00e8ve \u00e0 la puissance m\u00e9tamorphique \u2013, sa r\u00e9duction \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement transformateur singulier \u2013 absolu \u2013 que je d\u00e9signe comme&nbsp;<em>logique messianique<\/em>, voire comme&nbsp;<em>r\u00e9duction messianique<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019en est-il de l\u2019\u00e9v\u00e9nement-m\u00e9tamorphose dans les ontologies modernes de la finitude ? Si l\u2019\u00e9v\u00e9nement n\u2019appara\u00eet de nouveau \u00e0 la fin que pour sublimer la finitude, le nouvel absolu s\u00e9culier qui lui succ\u00e8de serait-il \u00e9galement une neutralisation de la puissance m\u00e9tamorphique ? La r\u00e9duction interruptive, l\u2019\u00e9conomie de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, ne risque-t-elle pas d\u2019emp\u00eacher le d\u00e9cha\u00eenement de l\u2019\u00e9v\u00e9nement sur des \u00e9chelles multiples d\u2019intensit\u00e9 et sur des vecteurs prolif\u00e9rants ? J\u2019essaierai de proposer d\u2019abord quelques arguments en faveur de l\u2019hypoth\u00e8se du caract\u00e8re \u00e9v\u00e9nementiel des ontologies de la finitude, et, plus particuli\u00e8rement, de contribuer \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler l\u2019horizon \u00e9v\u00e9nementiel du syst\u00e8me h\u00e9g\u00e9lien, en montrant sa proximit\u00e9 aux pens\u00e9es paradigmatiques de l\u2019\u00e9v\u00e9nement du si\u00e8cle dernier.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"l-etre-et-son-exces-hegel\">L\u2019\u00eatre et son exc\u00e8s. Hegel<\/h3>\n\n\n\n<p>Aurais-je tort d\u2019appeler cette structure \u00ab h\u00e9g\u00e9lienne \u00bb ? La structuration de la pens\u00e9e h\u00e9g\u00e9lienne est sans doute redevable \u00e0 la \u00ab logique messianique \u00bb. Hegel, le phare de la s\u00e9cularisation, le penseur d\u2019une v\u00e9ritable r\u00e9volution de la finitude, celui qui, selon Koj\u00e8ve, avait r\u00e9actualis\u00e9 la structure de la pens\u00e9e jud\u00e9o-chr\u00e9tienne ou plut\u00f4t, en l\u2019occurrence, chr\u00e9tienne-juive, dans l\u2019horizon de la finitude&nbsp;<a><em>2<\/em><\/a>, inverse en effet cette structure messianique, en injectant de l\u2019infini dans la finitude. Ainsi, l\u2019Absolu h\u00e9g\u00e9lien appara\u00eet-il comme l\u2019infini sous un r\u00e9gime fini. \u00c9videmment, la pens\u00e9e h\u00e9g\u00e9lienne sur l\u2019histoire s\u2019est structur\u00e9e par la r\u00e9flexion sur le juda\u00efsme et le christianisme, r\u00e9duits progressivement, depuis la p\u00e9riode de Francfort, \u00e0 des types ou des moments oppos\u00e9s&nbsp;<a><em>3<\/em><\/a>. Cependant, tout en les confrontant et en pr\u00e9tendant de les d\u00e9passer, Hegel pense n\u00e9cessairement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du canevas de la pens\u00e9e jud\u00e9o-chr\u00e9tienne. Or, peut-on parler d\u2019une structure \u00e9v\u00e9nementielle sous-jacente au syst\u00e8me total de Hegel ? Le grand r\u00e9cit du devenir de l\u2019Esprit d\u00e9bouche-t-il sur une interruption de type \u00e9v\u00e9nementiel, sur une rel\u00e8ve \u00e9v\u00e9nementielle ?<\/p>\n\n\n\n<p>(Insistons sur le fait qu\u2019ici il ne s\u2019agit pas d\u2019un \u00e9v\u00e9nement historique empirique, de la&nbsp;<em>Begebenheit<\/em>, objet de la raison historique, th\u00e9matis\u00e9 par Hegel, mais d\u2019un&nbsp;<em>noeud<\/em>&nbsp;\u00e9v\u00e9nementiel \u2013 d\u2019une structure interruptive finale, exc\u00e8s de l\u2019ordre de l\u2019\u00eatre. Toutefois, il faut noter la nouveaut\u00e9 de la conception de Hegel de l\u2019\u00e9v\u00e9nement historique qui a eu des cons\u00e9quences d\u00e9terminantes pour l\u2019historiographie moderne. L\u2019\u00e9v\u00e9nement n\u2019est ni une cat\u00e9gorie subjective ni un fait objectif : il est une rupture de l\u2019ordre de la pens\u00e9e tout en \u00e9tant une transformation objective du devenir historique, un op\u00e9rateur interruptif du changement. Il serait \u00e9videmment absurde de ne pas noter dans ce contexte le r\u00f4le structurant de la m\u00e9ditation de Hegel sur la&nbsp;<em>weltgeschichtliche Begebenheit<\/em>&nbsp;de la R\u00e9volution Fran\u00e7aise pour le n\u0153ud \u00e9v\u00e9nementiel suppos\u00e9 au fondement du syst\u00e8me h\u00e9g\u00e9lien.)<\/p>\n\n\n\n<p>Je lance ici encore une hypoth\u00e8se g\u00e9n\u00e9rale : la question de l\u2019\u00e9v\u00e9nement est ins\u00e9parable de la question du r\u00e9cit. La structure \u00e9v\u00e9nementielle est \u00e0 comprendre dans sa tension, non-dialectisable mais constitutive, avec la structure narrative, cens\u00e9e organiser le temps, et donc avec le rapport fini-infini. On ne peut pas comprendre la logique messianique de la philosophie moderne depuis Hegel sans l\u2019aborder dans la perspective d\u2019une&nbsp;<em>narratologie philosophique<\/em>. Si la matrice de la structuration philosophique de la finitude du monde suppose n\u00e9cessairement un \u00e9l\u00e9ment disruptif, le continuum qu\u2019il interrompt est un continuum narratif :&nbsp;<em>l\u2019\u00e9v\u00e9nement est la coupure du continuum narratif<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la perspective de l\u2019anthropologie culturelle, le passage, ou plut\u00f4t le saut de la fable mythique (le&nbsp;<em>mythos<\/em>) \u00e0 la narration au sens propre du terme, appara\u00eetrait comme une transition du rythme cyclique du mythe au mouvement sur l\u2019axe t\u00e9l\u00e9ologique, aboutissant \u00e0 la verticalit\u00e9 du sacr\u00e9, \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation de la v\u00e9rit\u00e9. Ce que nous appelons narration serait alors une invention gr\u00e9co-juive, gouvern\u00e9e par la pens\u00e9e grecque de la manifestation et la tradition monoth\u00e9iste abrahamique, supposant le mode intemporel du divin autant que le finalisme apocalyptique et l\u2019attente messianique. Dans le domaine des \u00e9tudes litt\u00e9raires, l\u2019ouvrage de Frank Kermode&nbsp;<em>The Sense of an Ending<\/em>&nbsp;(1967) fait toujours autorit\u00e9. Kermode y affirme que l\u2019architexte apocalyptique est constitutif de la fiction litt\u00e9raire et du roman en particulier. Toutefois, il est \u00e0 noter que la th\u00e8se de Kermode est influenc\u00e9e elle-m\u00eame par la th\u00e9orie des&nbsp;<em>r\u00e9volutions scientifiques<\/em>&nbsp;de Thomas S. Kuhn, ce qui d\u00e9montre, symptomatiquement, une d\u00e9termination inverse : la th\u00e8se du canevas eschatologique de la fiction narrative moderne et du roman en particulier est \u00e0 son tour d\u00e9termin\u00e9e par un \u00e9v\u00e9nement structurant pour l\u2019exp\u00e9rience moderne du temps : l\u2019\u00e9v\u00e9nement de la R\u00e9volution. De toute fa\u00e7on, ici il ne s\u2019agit pas tant d\u2019un&nbsp;<em>architexte<\/em>&nbsp;au sens de G\u00e9rard Genette, que d\u2019un moment structurel constitutif de la narration m\u00eame. Si l\u2019\u00ab origine \u00bb de la narration est li\u00e9e \u00e0 la tentative d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 transcendante et si la fin de la narration puise dans l\u2019intensit\u00e9 eschatologique, alors la question serait la suivante : que devient la narration apr\u00e8s la \u00ab chute de Dieu \u00bb et donc de l\u2019id\u00e9e de l\u2019Apocalypse, ligne de d\u00e9marcation de la vie \u00e9ternelle, instant de passage au r\u00e9gime vertical de la v\u00e9rit\u00e9 ? (Cette question inverse en fait la supposition de Kermode.) Comment la narration atteint-elle d\u00e8s lors sa limite ? Et que se passe-t-il \u00e0 cette limite ? Ces questions rel\u00e8vent \u00e9videmment de la probl\u00e9matique (h\u00e9g\u00e9lienne) de la s\u00e9cularisation, reprise par plusieurs penseurs au cours du si\u00e8cle dernier, et qui se r\u00e9duit \u00e0 la th\u00e8se : le monde s\u00e9culier de la modernit\u00e9 n\u2019est pas autre chose que l\u2019accomplissement du monde chr\u00e9tien, dans la mesure o\u00f9 le transcendant se voit incarn\u00e9 dans le monde ici-bas, ou, autrement dit, o\u00f9 l\u2019Incarnation est all\u00e9e jusqu\u2019au bout. Et cependant nos questions vont \u00e0 l\u2019encontre de cette th\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut dire que toute la litt\u00e9rature narrative moderne, et en premier lieu ses genres embl\u00e9matiques, le roman et le r\u00e9cit \u2013 genres exemplaires de l\u2019exp\u00e9rience de la finitude \u2013, s\u2019est construite en tant que r\u00e9ponse \u00e0 ces questions. Mais elles ont d\u00e9termin\u00e9 \u00e9galement la structure des \u0153uvres majeures de celui qui, \u00e0 I\u00e9na, fr\u00e9quentait les romantiques, sans attirer trop l\u2019attention, Georg Friedrich Wilhelm Hegel. Hegel a su saisir et exemplifier cette structure narrative profonde, tout en fondant sur elle l\u2019\u00e9difice du syst\u00e8me de l\u2019Esprit et la traduire de la sorte sous un r\u00e9gime conceptuel. Ici, j\u2019ai en vue non seulement ce que la linguistique appelle \u00e0 la suite de Louis Hjelmslev le&nbsp;<em>plan du contenu<\/em>&nbsp;mais \u00e9galement le&nbsp;<em>plan de l\u2019expression<\/em>&nbsp;des \u0153uvres principales de Hegel. Serait-il d\u00e9plac\u00e9 d\u2019affirmer que, depuis&nbsp;<em>La Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019Esprit jusqu\u2019\u00e0 l\u2019Esth\u00e9tique<\/em>, les \u0153uvres magistrales de Hegel se structurent en tant que narration ? Or, si le grand r\u00e9cit h\u00e9g\u00e9lien du devenir de l\u2019Esprit est lui-m\u00eame structurellement inscrit dans une logique chr\u00e9tienne ou du moins \u00ab gr\u00e9co-jud\u00e9o-chr\u00e9tienne \u00bb, ce serait surtout dans la mesure o\u00f9 il est \u00e9labor\u00e9 sous une forme narrative (comprenons la&nbsp;<em>forme narrative<\/em>&nbsp;dans un sens \u00e9largi, non seulement au sens de la fiction litt\u00e9raire mais \u00e9galement du r\u00e9cit historique, de l\u2019organisation historique du temps \u00e9v\u00e9nementiel, et par cons\u00e9quent, dans la perspective h\u00e9g\u00e9lienne, du processus de la conscience historique). Notons d\u2019abord que le sch\u00e8me dialectique se trouve, symptomatiquement, \u00e0 l\u2019unisson de la structure narrative \u00e9l\u00e9mentaire qu\u2019on peut d\u00e9duire de l\u2019\u0153uvre de A.-J. Greimas, sous la forme du trin\u00f4me suivant :&nbsp;<em>rupture du contrat<\/em>&nbsp;\u2013 action \u2013&nbsp;<em>r\u00e9tablissement du contrat<\/em>, o\u00f9 le&nbsp;<em>r\u00e9tablissement du contrat<\/em>&nbsp;n\u2019est jamais un retour \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019origine, une restitution, mais toujours un niveau de stabilit\u00e9 morphologique sup\u00e9rieure, qui ouvre donc la possibilit\u00e9 d\u2019exc\u00e8s et de m\u00e9tamorphose du r\u00e9gime de stabilit\u00e9 pr\u00e9\u00e9tablie. \u00c9labor\u00e9 en tant que r\u00e9cit, par l\u2019encha\u00eenement et le rythme des ruptures et des rel\u00e8ves successives, le syst\u00e8me h\u00e9g\u00e9lien aboutit in\u00e9vitablement \u00e0 la limite de la structure narrative (le r\u00e9tablissement du contrat se pr\u00e9sentant sous la forme du retour de la raison \u00e0 soi, de l\u2019esprit se sachant lui-m\u00eame comme esprit), qui appara\u00eet toujours comme un \u00e9v\u00e9nement disruptif. Le r\u00e9cit h\u00e9g\u00e9lien finit par un v\u00e9ritable \u00e9v\u00e9nement \u2013 la r\u00e9alisation de l\u2019Esprit absolu \u2013 dont la vis\u00e9e et l\u2019attente ont en fait orient\u00e9 toute la construction conceptuelle sur le vecteur narratif. Ainsi, cet \u00e9v\u00e9nement succ\u00e8de \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement eschatologique : il a tous les traits d\u2019un \u00e9v\u00e9nement disruptif, interrupteur. Le Savoir absolu o\u00f9 l\u2019Esprit saisit son concept est une r\u00e9v\u00e9lation, une apocalypse donc : une r\u00e9v\u00e9lation de la v\u00e9rit\u00e9 derni\u00e8re. \u00c9videmment, cette structure a comme fin de soutenir la temporalit\u00e9 d\u2019origine du r\u00e9gime onto(th\u00e9o)logique : sans l\u2019\u00e9v\u00e9nement, la construction de l\u2019\u00eatre \u2013 le temps \u2013 s\u2019effondrerait. Le temps vertical de l\u2019\u00e9v\u00e9nement est l\u2019axe perpendiculaire du temps du monde : l\u2019intensit\u00e9 par laquelle l\u2019\u00eatre se conforme \u00e0 soi. \u00ab [L]\u2019esprit appara\u00eet n\u00e9cessairement dans le temps, et il appara\u00eet dans le temps aussi longtemps qu\u2019il ne&nbsp;<em>saisit<\/em>&nbsp;pas son concept pur, c\u2019est-\u00e0-dire n\u2019\u00e9limine pas le temps \u00bb, selon les mots de Heidegger&nbsp;<a><em>4<\/em><\/a>. C\u2019est bien cette&nbsp;<em>\u00e9limination<\/em>&nbsp;du temps qui exemplifie la structure eschatologique de la r\u00e9alisation de l\u2019Absolu. Heidegger, qui commente en d\u00e9tail cette op\u00e9ration dans l\u2019avant-dernier paragraphe d\u2019<em>\u00catre et temps<\/em>, pour lui opposer sa th\u00e8se de la temporalit\u00e9&nbsp;<em>ekstatique<\/em>&nbsp;originaire de l\u2019\u00catre, a sans doute le grand m\u00e9rite de d\u00e9montrer le caract\u00e8re \u00e9v\u00e9nementiel de la cat\u00e9gorie d\u2019Absolu dans&nbsp;<em>La Ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/em>, et de la traduire ainsi sous un mode \u00e9v\u00e9nementiel, c\u2019est-\u00e0-dire de la lier directement \u00e0 la question principale de la philosophie contemporaine, la question de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Le lien entre l\u2019<em>Ereignis<\/em>&nbsp;qui sonne la fin de l\u2019histoire de l\u2019\u00eatre et l\u2019Absolu h\u00e9g\u00e9lien fut not\u00e9 et d\u00e9battu d\u00e8s la pr\u00e9sentation de la conf\u00e9rence \u00ab Temps et \u00catre \u00bb de Heidegger en 1962. C\u2019est Jean Beaufret, dans le cadre du s\u00e9minaire sur \u00ab Temps et \u00catre \u00bb, qui tra\u00e7a le lien de m\u00eame que le contraste entre les deux concepts, qu\u2019on peut r\u00e9sumer dans l\u2019\u00e9quation suivante: Absolu \/&nbsp;<em>Ereignis<\/em>&nbsp;= Infini \/ Finitude (le rapport entre Absolu et&nbsp;<em>Ereignis<\/em>&nbsp;\u00e9quivaut au rapport entre Infini et Finitude). Son expos\u00e9 fut suivi d\u2019une discussion autour de la question suivante : \u00ab l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019av\u00e8nement signifie-t-elle la fin de l\u2019histoire de l\u2019\u00eatre ? Il semble qu\u2019il y ait l\u00e0 une analogie avec Hegel, qu\u2019il convient toutefois de voir sur le fond d\u2019une diff\u00e9rence fondamentale&nbsp;<a><em>5<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Incontestablement, le n\u0153ud \u00e9v\u00e9nementiel pr\u00e9figure aussi la structure de la rel\u00e8ve h\u00e9g\u00e9lienne et par cons\u00e9quent l\u2019unit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire de son r\u00e9cit du devenir de l\u2019Esprit. Et si cette pr\u00e9figuration structurelle de la rel\u00e8ve est une m\u00e9tamorphose, alors la rel\u00e8ve h\u00e9g\u00e9lienne n\u2019en serait pas moins une, dans la mesure o\u00f9 elle commence par la fin, o\u00f9 elle n\u2019est que l\u2019\u00e9cho r\u00e9troactif de la synth\u00e8se de l\u2019Absolu : ce n\u2019est pas l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui met fin au r\u00e9cit, c\u2019est bien l\u2019\u00e9v\u00e9nement final qui ouvre, r\u00e9trospectivement, la possibilit\u00e9 du r\u00e9cit, du devenir du sens. Ainsi, l\u2019\u00e9v\u00e9nement final chez Hegel est \u00e9v\u00e9nement de la n\u00e9gativit\u00e9 constitutive. (Pour r\u00e9pondre \u00e0 la question de l\u2019\u00ab origine \u00bb de la n\u00e9gativit\u00e9 \u2013 rel\u00e8ve-t-elle de la conscience absolue ou bien est-ce l\u2019inverse, question \u00e9galement discut\u00e9e par Beaufret dans le cadre du s\u00e9minaire sur \u00ab Temps et \u00catre \u00bb \u2013, il faut donc passer par l\u2019examen de la structure du n\u0153ud \u00e9v\u00e9nementiel). L\u2019\u00e9v\u00e9nement de l\u2019ach\u00e8vement de l\u2019\u00eatre \u2013 du devenir de l\u2019Esprit \u2013, la n\u00e9gation de la n\u00e9gation finale est la rel\u00e8ve \u2013 la m\u00e9tamorphose donc \u2013 de tout le r\u00e9gime fini, le r\u00e9gime du devenir. Tout en \u00e9puisant la source, en lui donnant sa v\u00e9rit\u00e9, l\u2019\u00e9v\u00e9nement ouvre sur la ressource infinie. L\u2019exemple paradigmatique en est scell\u00e9 par&nbsp;<em>La Ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/em>. Dans ses derni\u00e8res pages le nouveau commencement est structurellement inscrit dans l\u2019instant absolu de l\u2019ach\u00e8vement : \u00ab Si donc cet esprit, qui para\u00eet partir de soi seulement, recommence sa culture depuis le d\u00e9but, c\u2019est en m\u00eame temps \u00e0 un niveau plus \u00e9lev\u00e9 qu\u2019il commence&nbsp;<a><em>6<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb. Et pourtant, le retour, d\u2019apparence tautologique, de l\u2019Esprit \u00e0 soi dans la spirale du recommencement, est espac\u00e9, au moment de son&nbsp;<em>dernier devenir<\/em>, la Nature, par la force contingente de l\u2019\u00e9v\u00e9nement : \u00ab Savoir sa limite signifie savoir se sacrifier. Ce sacrifice [Aufopferung] est l\u2019ext\u00e9riorisation dans laquelle l\u2019esprit pr\u00e9sente son acte de parvenir \u00e0 l\u2019esprit dans la forme de l\u2019\u00e9v\u00e9nement contingent libre [<em>in der Form des freien zuf\u00e4lligen Geschehens<\/em>&nbsp;<a><em>7<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La fin est la limite ouvrant sur l\u2019infini. L\u2019\u00e9v\u00e9nement qui coupe la source ouvre l\u2019infini de la ressource. Die&nbsp;<em>Sch\u00e4delst\u00e4tte des absoluten Geistes<\/em>, le calvaire de l\u2019Esprit absolu serait-il suivi de l\u2019apoth\u00e9ose de sa r\u00e9surrection ? L\u2019\u00e9v\u00e9nement se pr\u00e9sente ainsi comme fondamentalement \u00e9conomique \u2013 salutaire donc, m\u00eame si son \u00e9conomie n\u2019est autre que celle de la d\u00e9pense sacrificielle ; il est \u00e0 la fois d\u00e9termin\u00e9 par la force formatrice de l\u2019Esprit et ind\u00e9terminable, contingent et libre. La m\u00e9tamorphose de l\u2019\u00e9v\u00e9nement \u2013 la r\u00e9duction messianique&nbsp;<em>de<\/em>&nbsp;la m\u00e9tamorphose \u2013 et l\u2019\u00e9v\u00e9nement de la m\u00e9tamorphose, touchent ainsi l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, sans se recouvrir.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, l\u2019\u00e9v\u00e9nement absolu, \u00e0 la fois fondement et interruption de l\u2019\u00eatre, concentration totalisante du sens, se pr\u00e9sente en fin de compte comme une r\u00e9duction absolue. Car, si le sens du monde est pos\u00e9 par un devenir total, qu\u2019en est-il de l\u2019entropie irr\u00e9versible et de la multiplicit\u00e9 irr\u00e9ductible des \u00e9v\u00e9nements qui sont la mati\u00e8re du monde ? \u00c0 force de songer aux \u00e9v\u00e9nements historiques qui ont marqu\u00e9&nbsp;<em>La Ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/em>&nbsp;\u2013 \u00e0 l\u2019av\u00e8nement de l\u2019Empire sur les brasiers de la R\u00e9volution \u2013, on ne peut pas ne pas exiger de laisser ouverte la possibilit\u00e9 de l\u2019irruption impr\u00e9visible de l\u2019\u00e9meute, de l\u2019invention et de l\u2019institution d\u2019une communaut\u00e9-dans-l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui saura cro\u00eetre sans ombre messianique, de la persistance de l\u2019\u00e9v\u00e9nement r\u00e9volutionnaire ou de l\u2019\u00e9v\u00e9nement-r\u00e9volution en tant qu\u2019an-archie ou d\u00e9mocratie absolue, qui coupe les chemins en arri\u00e8re vers sa rel\u00e8ve en Empire. Le devenir imp\u00e9rial de l\u2019Esprit ou bien la r\u00e9v\u00e9lation extatique de l\u2019\u00eatre sous le mode de quelque nouvel Empire devraient \u00eatre rendus impossibles \u00e0 jamais : c\u2019est encore et toujours la t\u00e2che de la philosophie.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"l-exception-et-le-changement-badiou\">L\u2019EXCEPTION ET LE CHANGEMENT. BADIOU<\/h3>\n\n\n\n<p>La r\u00e9duction messianique, telle qu\u2019elle op\u00e8re au sein du syst\u00e8me h\u00e9g\u00e9lien, r\u00e9v\u00e8le-t-elle l\u2019inconscient onto(th\u00e9o)logique des ontologies modernes de la finitude ? L\u2019\u00e9v\u00e9nement de la philosophie post-h\u00e9g\u00e9lienne, se montre-t-il, \u00e0 l\u2019instar d\u2019<em>Ereignis<\/em>, comme le&nbsp;<em>topos<\/em>&nbsp;paradoxal de la finitude infinie ? L\u2019\u00e9v\u00e9nement fini qui interrompt l\u2019ordre de l\u2019\u00eatre, provient-il de la filiation messianique ? Les ontologies modernes de la finitude sont des ontologies \u00e9v\u00e9nementielles par excellence : telle est du moins l\u2019hypoth\u00e8se qui gouverne ce texte. Dans des nombreux cas l\u2019\u00e9v\u00e9nement, la cat\u00e9gorie d\u00e9terminante de la pens\u00e9e contemporaine, est bien nomm\u00e9 comme tel. Or, serait-ce exag\u00e9r\u00e9 de dire \u2013 alors disons que ce serait une exag\u00e9ration l\u00e9gitime \u2013 que l\u2019Absolu h\u00e9g\u00e9lien, l\u2019\u00c9ternel retour de Nietzsche, l\u2019<em>Ereignis<\/em>&nbsp;heid\u00e9ggerien, la violence divine ou la venue du messie benjaminiennes, la fin de l\u2019histoire koj\u00e9vienne, l\u2019\u00e9v\u00e9nement deleuzien, derridien ou m\u00eame badiousien, parmi d\u2019autres concepts et figures qui ont trac\u00e9 l\u2019histoire de la pens\u00e9e moderne, entretiennent tous des rapports complexes avec la structure interruptive de l\u2019\u00e9v\u00e9nement messianique ?<\/p>\n\n\n\n<p>Cette confrontation des pens\u00e9es philosophiques irr\u00e9ductibles les unes aux autres, souvent incompatibles entre elles, est in\u00e9vitablement r\u00e9ductrice. N\u00e9anmoins, elle semble \u00eatre susceptible d\u2019assurer la possibilit\u00e9 d\u2019une&nbsp;<em>inflammation critique<\/em>&nbsp;des sympt\u00f4mes et, par suite, la d\u00e9duction d\u2019un type. Risquons donc une pr\u00e9sentation sch\u00e9matique du type structurel dont les ontologies n\u00e9gatives seraient les variations : l\u2019\u00e9v\u00e9nement ultime transforme fondamentalement l\u2019ordre de l\u2019\u00eatre, de telle mani\u00e8re que celui-ci appara\u00eet \u00e0 la fin comme le r\u00e9sultat ou plut\u00f4t comme l\u2019effet de cette transformation. La transformation arrive alors \u00e0 la fin, \u00e0 partir de la fin. La fin transformatrice se pose ainsi comme seul moment constitutif de l\u2019ordre de l\u2019\u00eatre. Cet ordre est donc r\u00e9trospectivement pos\u00e9 ; on dirait que la vieille formule scolastique reprend ici ses anciens droits : la fin est le commencement. Cela suppose que, par la force du mouvement transformateur, le r\u00e9gime ontologique s\u2019<em>ouvre<\/em>&nbsp;; et le nom de cette ouverture ne serait autre que l\u2019infini de la finitude, la nouvelle et ultime condition du devenir de l\u2019\u00eatre. Pourtant, pour&nbsp;<em>\u00eatre<\/em>, pour que l\u2019<em>\u00eatre soit<\/em>, il doit s\u2019appuyer sur sa limite, se fonder \u00e0 m\u00eame sa n\u00e9gativit\u00e9. Le commencement \u00e9tant vide, sa trajectoire n\u2019est pas r\u00e9versible. Sans nulle sym\u00e9trie m\u00e9taphysique, il ne reste que la fin comme horizon, c\u2019est-\u00e0-dire comme limite. La fin \u2013 l\u2019horizon de l\u2019\u00eatre-fini. Or, la fin n\u2019est con\u00e7ue ni comme une limite ni comme un passage de la limite, voire comme un passage-limite, mais comme une puissance interruptive et transformationnelle. La fin, c\u2019est la transformation elle-m\u00eame, le changement du mode de l\u2019\u00eatre. L\u2019\u00e9v\u00e9nement ultime se pr\u00e9sente en tant que m\u00e9tamorphose radicale. L\u2019\u00eatre n\u2019est pensable donc qu\u2019\u00e0 partir de son accomplissement qui est en m\u00eame temps son interruption, la transformation radicale de son intensit\u00e9&nbsp;<a><em>8<\/em><\/a>: la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019ontologie se donne \u00e0 sa limite.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, dans les ontologies \u00e9v\u00e9nementielles la dualit\u00e9 de l\u2019\u00eatre et de son exc\u00e8s semble \u00eatre l\u2019effet d\u2019une \u00e9conomie, voire une \u00e9conomie radicale, de la finitude. L\u2019infini de la finitude ne peut se poser que par un exc\u00e8s constitutif. Mais l\u2019exc\u00e8s ne sert au bout du compte qu\u2019\u00e0 refonder le r\u00e9gime ontologique infini dans sa destitution m\u00eame, \u00e0 m\u00eame la faille de la finitude : la finitude exc\u00e8de l\u2019infini ; la finitude pose l\u2019infini. L\u2019instant de cet exc\u00e8s est l\u2019\u00e9v\u00e9nement-m\u00e9tamorphose.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019en est-il alors de la possibilit\u00e9 d\u2019un \u00e9v\u00e9nement qui n\u2019est pas fondateur ? Un \u00e9v\u00e9nement qui encha\u00eene des s\u00e9ries \u00e9v\u00e9nementielles sans modaliser une substance,&nbsp;<em>sans dig\u00e9rer<\/em>, comme le sujet, le devenir \u00e9v\u00e9nementiel, sans transformer la substance en sujet \u00ab Ce devenir pr\u00e9sente un mouvement lent et une succession d\u2019esprits [&#8230;] que le Soi a \u00e0 traverser et \u00e0 dig\u00e9rer cette richesse totale de sa substance&nbsp;<a><em>9<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb ? Ma question est donc : peut-on faire l\u2019exp\u00e9rience de la finitude sans la relever en \u00e9v\u00e9nement absolu \u2013 sans relever, par la force de l\u2019\u00e9conomie de l\u2019intensit\u00e9 \u00e9v\u00e9nementielle, l\u2019exc\u00e8s de la vie, sa d\u00e9pense irr\u00e9versible, en infini de l\u2019horizon du sens, du salut, de l\u2019accumulation des biens et du bien selon l\u2019exigence de la logique \u00e9conomique du projet ? Peut-on penser la possibilit\u00e9 d\u2019un \u00e9v\u00e9nement singulier qui ne serait pas suspension de toute autre singularit\u00e9 et donc, n\u00e9cessairement, un nouvel absolu ? Un \u00e9v\u00e9nement qui ne serait pas \u00e9conomique, qui ne serait ni re-commencement ni re-[s]source de l\u2019\u00eatre, serait-il possible ? En un mot, comment exc\u00e9der la logique messianique ? Cette question-limite n\u2019est pas la question de la m\u00e9tamorphose ontologique, mais celle de l\u2019ontologie de la m\u00e9tamorphose.<\/p>\n\n\n\n<p>Une c\u00e9sure nette s\u00e9pare les philosophies contemporaines des ontologies n\u00e9gatives de Hegel ou de Heidegger. Chez Deleuze et Badiou ainsi que chez Derrida, il ne s\u2019agit aucunement d\u2019un \u00e9v\u00e9nement unique, d\u2019un Dernier \u00e9v\u00e9nement,&nbsp;<em>Absolu<\/em>&nbsp;ou&nbsp;<em>Ereignis<\/em>, qui supprime et\/ou r\u00e9-instaure l\u2019ordre de l\u2019\u00eatre. Il s\u2019agit \u00e0 l\u2019inverse d\u2019une multiplicit\u00e9 d\u2019\u00e9v\u00e9nements, qui ne tissent qu\u2019un tissu de fissures, d\u2019interruptions de l\u2019ordre de l\u2019\u00eatre, et qui constituent alors un r\u00e9gime alternatif et irr\u00e9ductible \u00e0 celui de l\u2019\u00eatre. Cette multiplicit\u00e9 irr\u00e9ductible \u2013&nbsp;<em>multiple extraordinaire<\/em>&nbsp;dans l\u2019idiome math\u00e9matique de Badiou \u2013 suppose non seulement des surfaces ontiques modulables trac\u00e9es par des vecteurs prolif\u00e9rants et non-sch\u00e9matisables qui instituent dans leur diss\u00e9mination des v\u00e9rit\u00e9s singuli\u00e8res mais \u00e9galement un statut diff\u00e9rent du temps et du mouvement par rapport \u00e0 Hegel mais \u00e9galement \u00e0 Heidegger, qui reste toujours \u00e0 examiner dans sa complexit\u00e9. La question se pose donc de savoir si ce r\u00e9gime alternatif fonctionne en tant qu\u2019exception ou exc\u00e8s de l\u2019ordre de l\u2019\u00eatre, en d\u2019autres termes, s\u2019il est toujours gouvern\u00e9 par une logique messianique. On touche ainsi \u00e0 une question fondamentale : celle de la&nbsp;<em>dynamique<\/em>&nbsp;de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour aborder le destin contemporain de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, je partirai du cas exemplaire d\u2019Alain Badiou. Or, m\u00eame la critique radicale de Badiou de la pens\u00e9e de la finitude n\u2019est pas, semble-t-il, exempte de certains aspects de l\u2019h\u00e9ritage messianique. Dans la mesure o\u00f9 Badiou \u00e9labore un r\u00e9gime de pens\u00e9e double o\u00f9 l\u2019ontologie, \u00ab la science de l\u2019\u00eatre en tant qu\u2019\u00eatre \u00bb est compl\u00e9t\u00e9e par un autre domaine, qui ne s\u2019y r\u00e9duit pas et appara\u00eet comme une sorte d\u2019autre de l\u2019\u00eatre, sa pens\u00e9e ontologique n\u2019est pas \u00e0 l\u2019abri, elle non plus, de la logique messianique. Bien s\u00fbr, l\u2019\u00ab autre \u00bb de l\u2019\u00eatre chez Badiou est l\u2019\u00e9v\u00e9nement. L\u2019\u00e9v\u00e9nement appara\u00eet en tant que rupture, exception de l\u2019ordre de l\u2019\u00eatre, non exempt tout \u00e0 fait de la rh\u00e9torique de l\u2019irr\u00e9pr\u00e9sentable propre \u00e0 l\u2019<em>Ereignis<\/em>. Voici comment Badiou parle de l\u2019\u00e9v\u00e9nement dans le cadre d\u2019une analyse critique de l\u2019ontologie spinozienne : \u00ab Spinoza, qui exclut tout \u00e9v\u00e9nement en interdisant l\u2019exc\u00e8s, le hasard et le sujet, opte absolument pour la figure axiomatique \u00bb ; \u00ab Il manque, pour expliciter cet envers du math\u00e9matique, ou ce revers, une cat\u00e9gorie fondatrice, qui s\u2019excepte du \u00ab il y a \u00bb, ou le suppl\u00e9mente. C\u2019est exactement l\u00e0 que devrait venir ce qu\u2019apr\u00e8s d\u2019autres j\u2019ai nomm\u00e9 \u00ab \u00e9v\u00e9nement \u00bb. L\u2019\u00e9v\u00e9nement est aussi ce qui fonde le temps, ou plut\u00f4t, \u00ab \u00e9v\u00e9nement par \u00e9v\u00e9nement, des temps&nbsp;<a><em>10<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb. Pour le Badiou des ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s&nbsp;<em>L\u2019\u00catre et l\u2019\u00e9v\u00e9nement<\/em>, la matrice de la cat\u00e9gorie d\u2019<em>\u00e9v\u00e9nement<\/em>&nbsp;suppose donc le sch\u00e8me de l\u2019<em>exception<\/em>&nbsp;et de l\u2019exc\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques lecteurs avis\u00e9s de Badiou n\u2019ont pas tard\u00e9 \u00e0 rep\u00e9rer dans ce sch\u00e8me le risque d\u2019un rapprochement douteux avec la pens\u00e9e religieuse&nbsp;<a><em>11<\/em><\/a>, th\u00e9matis\u00e9 d\u2019ailleurs explicitement par Badiou dans&nbsp;<em>Saint Paul. La fondation de l\u2019universalisme<\/em>&nbsp;(1997) mais aussi dans&nbsp;<em>L\u2019\u00catre et l\u2019\u00e9v\u00e9nement<\/em>. Insistons n\u00e9anmoins sur le fait que, dans le paysage de la philosophie contemporaine, Badiou n\u2019a pas d\u2019\u00e9gal dans le renoncement obstin\u00e9 et cons\u00e9quent \u00e0 la structure narrative, et par cons\u00e9quent \u00e0 la narration philosophique \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9lienne. Sa critique virulente de ce qu\u2019il appelle le po\u00e8me, qui est pour lui le mode philosophique dominant dans la lign\u00e9e de Nietzsche et de Heidegger, la critique, \u00e0 l\u2019instar de Nietzsche ou de Wittgenstein, de la fiction po\u00ef\u00e9tique des concepts, de la&nbsp;<em>figure<\/em>&nbsp;du concept, serait \u00e9galement une critique du mode narratif de la fiction philosophique, de&nbsp;<em>l\u2019ordre du r\u00e9cit<\/em>&nbsp;philosophique. Pourtant, il existe plus d\u2019un argument en faveur de la supposition du r\u00f4le incontournable du mode narratif, du r\u00e9cit, pour la structuration de l\u2019exp\u00e9rience et du temps. Le scepticisme et la prudence wittgensteinienne et badiousienne quant \u00e0 la fiction et \u00e0 la narration, ne sont-ils pas trop s\u00e9v\u00e8res ? Ne faudrait-il pas, avant de rejeter le r\u00e9cit, poser une question critique pr\u00e9alable : quel(s) r\u00e9cit(s) ?<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, on observe chez Badiou un d\u00e9veloppement significatif de la conception de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Dans&nbsp;<em>Logiques des mondes<\/em>&nbsp;(2006), suivi du&nbsp;<em>Second manifeste pour la philosophie<\/em>&nbsp;(2009), la question du changement appara\u00eet comme question centrale. Il y a sans doute pour cela de bonnes raisons d\u2019ordre conceptuel et structurel : si l\u2019\u00e9v\u00e9nement est une exception de l\u2019ordre de l\u2019\u00eatre, alors la question de la&nbsp;<em>dynamique<\/em>&nbsp;et de l\u2019effectivit\u00e9 de l\u2019\u00eatre reste toujours ouverte. Badiou oriente progressivement la cat\u00e9gorie de l\u2019\u00e9v\u00e9nement vers l\u2019horizon du changement, destin\u00e9 \u00e0 supplanter celui de l\u2019exc\u00e8s ; on peut aller peut-\u00eatre jusqu\u2019\u00e0 dire qu\u2019\u00e0 partir de&nbsp;<em>Logiques des mondes<\/em>&nbsp;l\u2019exc\u00e8s est d\u00e9sormais compris comme changement. Une progression vers la&nbsp;<em>mutation ontologique<\/em>&nbsp;s\u2019op\u00e8re ainsi entre&nbsp;<em>L\u2019\u00catre et l\u2019\u00e9v\u00e9nement et Logiques des mondes<\/em>&nbsp;: de la conception de l\u2019\u00e9v\u00e9nement en tant qu\u2019exception de l\u2019\u00eatre vers la conception de l\u2019\u00e9v\u00e9nement en tant que changement v\u00e9ritable&nbsp;<a><em>12<\/em><\/a>. Toutefois, la question du changement est toujours explicitement trait\u00e9e dans&nbsp;<em>Logiques des mondes<\/em>&nbsp;en tant que question surnum\u00e9raire par rapport \u00e0 l\u2019\u00eatre, immobile selon la th\u00e8se originaire parm\u00e9nid\u00e9enne, confirm\u00e9e par Badiou : \u00ab la pens\u00e9e du changement, ou de la singularit\u00e9, n\u2019est ni ontologique, ni transcendantale. L\u2019\u00eatre, en tant qu\u2019\u00eatre, est multiplicit\u00e9 pure. \u00c0 ce titre, il est absolument immobile, conform\u00e9ment \u00e0 la puissante intuition originaire de Parm\u00e9nide&nbsp;<a><em>13<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb. L\u2019ontologie persiste \u00e0 \u00eatre le r\u00e8gne parm\u00e9nid\u00e9en, tandis qu\u2019on assigne \u00e0 H\u00e9raclite un autre domaine, celui de \u00ab l\u2019\u00eatre-l\u00e0, ou de l\u2019appara\u00eetre, ou des mondes&nbsp;<a><em>14<\/em><\/a>&nbsp;\u00bb. Est-ce suffisant (pour H\u00e9raclite, pour nous autres h\u00e9raclit\u00e9ens) ? Cette s\u00e9paration des \u00ab domaines \u00bb m\u00e9rite sans doute une longue analyse critique qui d\u00e9passe de loin le propos de cet article. Retenons pour le moment la conclusion suivante : il existe deux possibilit\u00e9s d\u2019aborder l\u2019exc\u00e8s de l\u2019\u00eatre, constitutif de l\u2019\u00eatre, et dont l\u2019\u00eatre serait le mode selon Heidegger&nbsp;<a><em>15<\/em><\/a>. D\u2019une part, la logique de l\u2019exception ; d\u2019autre part, la logique du changement, ou de la transformation. Nous autres h\u00e9raclit\u00e9ens, insistons.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"transformer-la-transformation-pour-une-ontologie-de-la-metamorphose\">TRANSFORMER LA TRANSFORMATION : POUR UNE ONTOLOGIE DE LA M\u00c9TAMORPHOSE<\/h3>\n\n\n\n<p>\u00c0 la question de d\u00e9part: \u00ab Comment penser la fin ? \u00bb, une autre question vient s\u2019adjoindre ici en guise de r\u00e9ponse: \u00ab Comment penser sans fin ? \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Penser donc l\u2019exc\u00e8s de l\u2019\u00eatre non pas selon une logique de l\u2019exception \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire de la n\u00e9gativit\u00e9 \u2013, mais selon une logique de la m\u00e9tamorphose : telle est notre t\u00e2che aujourd\u2019hui. Nous avancerons ainsi, entre Marx et H\u00e9raclite, dans la voie d\u2019une ontologie radicale. Je vais tenter, en l\u2019imaginant, de lui donner un nom pr\u00e9alable, \u00e0 la suite de Jean-Luc Nancy, celui d\u2019ontologie modale&nbsp;<a><em>16<\/em><\/a>&nbsp;ou&nbsp;<em>d\u2019ontologie de la m\u00e9tamorphose<\/em>. Avec l\u2019ontologie de la m\u00e9tamorphose, il s\u2019agit de penser la m\u00e9tamorphose comme le r\u00e9gime ontologique m\u00eame : de transformer la m\u00e9tamorphose de l\u2019\u00e9v\u00e9nement en \u00e9v\u00e9nement de la m\u00e9tamorphose, ce qui ne signifie rien de moins que dissocier radicalement la m\u00e9tamorphose du plan \u00e9v\u00e9nementiel. Non pas penser la m\u00e9tamorphose comme une puissance \u00e9v\u00e9nementielle de l\u2019\u00eatre, mais comme sa seule \u00ab substance \u00bb. Toutefois, la&nbsp;<em>m\u00e9tamorphose<\/em>&nbsp;est tout autre chose qu\u2019un flux \u00e9gal et homog\u00e8ne, en d\u2019autres termes tout autre chose qu\u2019une substance. La supposition d\u2019une pens\u00e9e de la m\u00e9tamorphose est inconciliable avec la pens\u00e9e de la substance. Sa plus fid\u00e8le description serait une&nbsp;<em>dynamique<\/em>&nbsp;des singularit\u00e9s \u2013 ce&nbsp;<em>qui fait un monde<\/em>, et rien de moins. Or, penser la m\u00e9tamorphose veut d\u2019abord dire penser le monde : le transformer. C\u2019est chez Marx que la m\u00e9tamorphose du monde se transforme elle-m\u00eame, en devenant immanente au monde. L\u2019homme appara\u00eet comme le mode fini de la dynamique transformatrice, immanente au monde, de la praxis transformatrice et en fin de compte cr\u00e9atrice du monde. On dirait qu\u2019une pens\u00e9e spinoziste de la puissance et des modes rencontre ici le mode totalisant du devenir de l\u2019Histoire, pour exc\u00e9der la dialectique de l\u2019\u00eatre et de son exc\u00e8s. Non pas la m\u00e9tamorphose de l\u2019\u00e9v\u00e9nement pour en finir avec le monde : ce n\u2019est plus la question ni la t\u00e2che de la philosophie. Au contraire, si l\u2019\u00e9v\u00e9nement devient immanent au monde, ce n\u2019est qu\u2019en tant que m\u00e9tamorphose du monde : non pas la m\u00e9tamorphose qui exc\u00e8de le monde pour le poser\/annuler mais la m\u00e9tamorphose qui est son exc\u00e8s immanent. Le seul \u00e9v\u00e9nement sera donc l\u2019\u00e9v\u00e9nement du devenir lui-m\u00eame : l\u2019\u00e9v\u00e9nement-devenir de la m\u00e9tamorphose-\u00e9v\u00e9nement, sans&nbsp;<em>telos<\/em>&nbsp;\u2013 sans le Ziel, qui transcende toujours et oriente le devenir de l\u2019Esprit \u2013, sans fin donc&nbsp;<a><em>17<\/em><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous le savons aujourd\u2019hui : le monde, \u00ab notre \u00bb monde vit une transformation radicale et peut-\u00eatre irr\u00e9versible. Le monde s\u2019alt\u00e8re devant nos yeux. Supposons cependant que ce moment de transformation int\u00e9grale donne une chance inattendue \u00e0 la philosophie, la chance de rouvrir l\u2019horizon ontologique du politique \u2013 non pour le rabattre sur ses anciens fondements ontologiques mais pour syncoper le rythme de la pens\u00e9e sur le monde par une dynamique politique. \u00c0 l\u2019\u00e9poque du discr\u00e9dit du projet de transformation du monde \u2013 l\u2019\u00e9poque&nbsp;<em>post-transformationniste<\/em>&nbsp;qui est en m\u00eame temps l\u2019\u00e9poque d\u2019une transformation peut-\u00eatre irr\u00e9versible de notre monde \u2013, r\u00e9affirmer la praxis transformatrice de la philosophie. L\u00e0 o\u00f9 les forces de la nouvelle r\u00e9action engloutissent chaque jour davantage la puissance de transformation pour la soumettre aux imp\u00e9ratifs de la croissance, ayant engag\u00e9 l\u2019alt\u00e9ration de notre monde, la transformation de la transformation est notre t\u00e2che : philosophique, politique.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img src=\"https:\/\/www.cairn.info\/loadimg.php?FILE=RDES\/RDES_064\/RDES_064_0035\/RDES_id9782130573197_pu2009-02s_sa04_art04_img001.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-rue-descartes-2009-2-page-35.htm\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">https:\/\/www.cairn.info\/revue-rue-descartes-2009-2-page-35.htm<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LA M\u00c9TAMORPHOSE ET L\u2019\u00c9V\u00c9NEMENT. COMMENT PENSER SANS FIN ?<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[239,188],"tags":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2018"}],"collection":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2018"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2018\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3108,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2018\/revisions\/3108"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2018"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2018"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2018"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}