{"id":3097,"date":"2022-09-05T22:23:00","date_gmt":"2022-09-05T19:23:00","guid":{"rendered":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/blog\/?p=3097"},"modified":"2022-03-29T20:34:32","modified_gmt":"2022-03-29T17:34:32","slug":"meteores-le-desir-de-la-matiere-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/etudes-philosophiques\/meteores-le-desir-de-la-matiere-2\/","title":{"rendered":"M\u00c9T\u00c9ORES, LE D\u00c9SIR DE LA MATI\u00c8RE"},"content":{"rendered":"\n<h3 id=\"pour-une-ontologie-dynamique\">Pour une ontologie dynamique<\/h3>\n\n\n\n<p><strong>(In&nbsp;<em>Lignes<\/em>, n\u00b051 :&nbsp;<em>Quels mat\u00e9rialismes ? Pour quels mondes ?<\/em>, Num\u00e9ro pens\u00e9 et con\u00e7u par Martin Crowley &amp; Michel Surya, 2016).<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c0 Fr\u00e9d\u00e9ric Neyrat, avec qui je partage la pens\u00e9e des m\u00e9t\u00e9ores<\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"horizons-du-monde-metamorphoses\">HORIZONS DU MONDE&nbsp;: M\u00c9TAMORPHOSES<\/h3>\n\n\n\n<p>Quel destin pour la mati\u00e8re, l\u00e0 o\u00f9 une substance quasi organique s\u2019impose avec une violence extr\u00eame au monde, \u00e0 \u00ab&nbsp;notre&nbsp;\u00bb monde, ali\u00e9n\u00e9, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9, d\u00e9figur\u00e9, devenant immonde&nbsp;? L\u00e0 o\u00f9 l\u2019ombre monstrueuse d\u2019un L\u00e9viathan immat\u00e9riel avance tous les jours sur la surface de la terre essouffl\u00e9e, que reste-t-il de la mati\u00e8re de nos corps, de notre d\u00e9sir et de notre pens\u00e9e, de la mati\u00e8re du monde tout court&nbsp;? Quelles sont les formes et les modalit\u00e9s selon lesquelles la mati\u00e8re du monde nous traverse toujours, agit en nous, nous entrave, nous gouverne tout en donnant toujours corps \u00e0 la puissance de r\u00e9sistance, de plaisir, de libert\u00e9&nbsp;? Dans ce monde pr\u00e9tendument immat\u00e9riel, une pens\u00e9e mat\u00e9rialiste est-elle toujours possible?<\/p>\n\n\n\n<p>Or la question du mat\u00e9rialisme est la question cruciale pour la philosophie aujourd\u2019hui. Cette question se pose donc, comme toujours, d\u2019urgence, imp\u00e9rativement, mais sous des nouvelles conditions et donc d\u00e9terminations, radicalement transform\u00e9es. Aujourd\u2019hui, on est contraint de prendre en consid\u00e9ration la possibilit\u00e9 \u2013&nbsp;d\u00e9testable m\u00eame sous une forme hypoth\u00e9tique&nbsp;\u2013 d\u2019une \u00ab&nbsp;transformation de l\u2019\u00eatre humain&nbsp;\u00bb, non pas tant au sens des nouveaux \u00ab&nbsp;transhumanismes&nbsp;\u00bb qu\u2019au sens de nouvelles anthropotechniques politiques&nbsp;: les formes de vie, ou, si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, les doubles, les d\u00e9mons des formes de vie, leur plasticit\u00e9 immanente, sont aujourd\u2019hui progressivement capt\u00e9s pour \u00eatre substantialis\u00e9s \u2013&nbsp;r\u00e9duits \u00e0 une substance plastique, matrice d\u2019une nouvelle forme de production standardis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Quel mat\u00e9rialisme donc&nbsp;? Quel mat\u00e9rialisme pour quelle mati\u00e8re&nbsp;? Dans cet essai, gouvern\u00e9 par une exigence fragmentaire et scand\u00e9e, approchons-nous de l\u2019\u00e9nigme de la mati\u00e8re du monde, de ce continent m\u00e9tamorphique, mouvement\u00e9, flamboyant, du c\u00f4t\u00e9 de la mer des pirates, la Mer des d\u00e9sirs inou\u00efs.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"pour-un-materialisme-transformationniste\">POUR UN MAT\u00c9RIALISME TRANSFORMATIONNISTE<\/h3>\n\n\n\n<p>Au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie on a vu l\u2019\u00e9mergence de toute une s\u00e9rie de nouvelles \u00ab&nbsp;tendances&nbsp;\u00bb, souvent bien m\u00e9diatis\u00e9es par les nouveaux outils&nbsp;<em>relationnels<\/em>&nbsp;des \u00e9conomies culturelles en cours, tentant de r\u00e9agir ou r\u00e9pondre \u00e0 cette nouvelle condition&nbsp;: de \u00ab&nbsp;nouveaux&nbsp;\u00bb philosophies empiriques, mat\u00e9rialismes, transhumanismes, etc., qui, m\u00eame si d\u00e9termin\u00e9s par l\u2019exigence de la situation transform\u00e9e qui est la n\u00f4tre, en sont souvent tacitement gouvern\u00e9s voire capt\u00e9s, dans la mesure o\u00f9 les nouvelles \u00e9conomies culturelles auxquelles elles participent en sont le sympt\u00f4me. On peut \u00e9voquer ici en passant l\u2019exemple symptomatique \u2013&nbsp;ce qu\u2019on appelle vaguement \u00ab&nbsp;<em>philosophie orient\u00e9e vers l\u2019objet<\/em>&nbsp;\u00bb, caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019essai de s\u2019opposer \u00e0 l\u2019id\u00e9e kantienne de la corr\u00e9lation entre les objets de connaissance et la conscience humaine, et par cons\u00e9quent entre \u00eatre et existence, tentant de la renverser, en insistant sur l\u2019\u00e9quivalence ontologique des rapports d\u2019objets&nbsp;<a><em>1<\/em><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>En opposition nette avec les nouvelles obsessions para-mat\u00e9rialistes ou bien quasi-mat\u00e9rialistes avec les \u00ab&nbsp;objets&nbsp;\u00bb, la question de la mati\u00e8re du monde, des modes de son extension et de ces intensit\u00e9s transformatrices \u2013&nbsp;y compris la question des \u00ab&nbsp;objets&nbsp;\u00bb ou des \u00ab&nbsp;choses&nbsp;\u00bb dans la veine de Latour, est une question cl\u00e9 aujourd\u2019hui avant tout comme continuation et radicalisation de la question de la subjectivit\u00e9 et, par l\u00e0, de celle des actants et des forces, radicalisant \u00e9galement le probl\u00e8me politique de la d\u00e9cision, de la rupture et du changement. Ces questions ne peuvent \u00eatre examin\u00e9es de fa\u00e7on \u00e9mancip\u00e9e que dans une perspective kantienne radicalis\u00e9e en reprenant et en intensifiant les concepts m\u00eames de sujet, d\u2019objet et leur relation&nbsp;suppos\u00e9e. Nous ne pouvons pas nous d\u00e9barrasser de Kant&nbsp;; au contraire, nous avons besoin d\u2019un nouveau kantianisme radical, o\u00f9 les choses du monde appara\u00eetraient non pas en tant que ph\u00e9nom\u00e8nes pour la conscience humaine mais en tant qu\u2019entit\u00e9s subjectives, en tant que consciences diss\u00e9minantes, n\u00e9buleuses et transformantes, stellaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne sommes pas \u00e0 m\u00eame d\u2019exclure du monde les forces, la dynamique et la n\u00e9gativit\u00e9&nbsp;; nous ne sommes pas \u00e0 m\u00eame de r\u00e9duire la force po\u00ef\u00e9tique et transformatrice du chaos, ou du cosmos. Notre t\u00e2che consiste plut\u00f4t \u00e0 nous dresser contre les choses comme agents de processus simultan\u00e9s complexes ou h\u00e9t\u00e9ro-simultan\u00e9s, des processus que nous essayons de composer en partant de nos propres activit\u00e9s, en fin de compte subjectives. Or il n\u2019y a pas de choses fig\u00e9es. Les choses sont des&nbsp;<em>agents<\/em>&nbsp;\u2013&nbsp;des actes qui m\u00e8nent \u00e0 la transformation d\u2019ensemble de conditions compos\u00e9es de forces. Ainsi notre question centrale est celle du changement, du mouvement, de&nbsp;<em>metabol\u00ea<\/em>&nbsp;et, en cons\u00e9quence, celle du lien dialectique des choses et des processus, de chose et de changement. Telle est la raison pour laquelle je propose pour ma part un mat\u00e9rialisme transformationniste et, respectivement, une ontologie dynamique&nbsp;<a><em>2<\/em><\/a>. Le mat\u00e9rialisme transformationniste \u00e9tablit-il les conditions pr\u00e9alables pr\u00e9sidant \u00e0 la compr\u00e9hension et l\u2019exp\u00e9rimentation du potentiel&nbsp;<em>po\u00ef\u00e9tique et auto-po\u00ef\u00e9tique<\/em>&nbsp;de la mati\u00e8re (des choses). Dans l\u2019optique du mat\u00e9rialisme transformationniste, les choses sont donc con\u00e7ues comme des formes dynamiques&nbsp;: comme des forces. Ce qui fait que les choses peuvent et doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es uniquement comme \u00e9l\u00e9ments d\u2019<em>ontologies dynamiques<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Les questions d\u00e9cisives pour la philosophie, la science et la politique contemporaines sont donc&nbsp;: Qu\u2019est-ce qu\u2019un sujet, ou plus g\u00e9n\u00e9ralement, un&nbsp;<em>agent<\/em>&nbsp;? Qu\u2019est-ce qu\u2019un processus&nbsp;? Qu\u2019est-ce que le changement&nbsp;? Qu\u2019est-ce qui reste inchang\u00e9&nbsp;? Qu\u2019est-ce qu\u2019une mati\u00e8re qui persiste et&nbsp;<em>quelle<\/em>&nbsp;est cette mati\u00e8re&nbsp;? Qu\u2019est-ce que la persistance&nbsp;? Qu\u2019est-ce qu\u2019une d\u00e9cision&nbsp;? Ou quelle est la force du d\u00e9sir&nbsp;? Quel est le d\u00e9sir des choses, le d\u00e9sir de la mati\u00e8re&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le mat\u00e9rialisme transformationniste se pr\u00e9sente donc dans un contraste prononc\u00e9 par rapport au tournant relationnel et\/ou \u00ab&nbsp;social&nbsp;\u00bb des d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes&nbsp;: l\u2019exigence dynamique de la mati\u00e8re (et) des choses s\u2019oppose aux liens performatifs de l\u2019\u00e8re des r\u00e9seaux. L\u2019exigence secr\u00e8te des choses, l\u2019exigence de forces et de d\u00e9sirs tumultueux, s\u2019oppose instamment \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 dominante du&nbsp;<em>capitalisme performant<\/em>&nbsp;<a><em>3<\/em><\/a>. Au lieu de nous fixer sur \u00ab&nbsp;la relationnalit\u00e9&nbsp;\u00bb ou sur les rapports instrumentaux, nous devons aujourd\u2019hui faire face aux processus complexes, aux agents et op\u00e9rations, techniques et formes de production et d\u2019organisation complexes, dont la compr\u00e9hension peut seule rendre possible la transformation des conditions initiales. Au lieu de parler de choses et de relations \u00ab&nbsp;simples&nbsp;\u00bb, substantielles ou quasi-substantielles (transform\u00e9es en produits), il nous faut formuler de nouveau la question des agents et des subjectivit\u00e9s, donc la question des conditions de transformation, de division et, par cons\u00e9quent, de d\u00e9cision.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, penser les&nbsp;<em>m\u00e9t\u00e9ores<\/em>&nbsp;: les choses du monde qui nous traversent, ces corps m\u00e9tamorphiques, dynamiques, fluides, d\u00e9sorganis\u00e9s, inertes, rapides, \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, persistants, qui nous habitent, qui nous poss\u00e8dent, qui nous exc\u00e8dent, astres qui grouillent en nous, qui sont en trop comme les cellules de nos cerveaux, comme les organes inorganiques de nos corps, comme les proth\u00e8ses invisibles qui nous pr\u00e9c\u00e8dent et exc\u00e8dent comme les d\u00e9mons d\u2019un autre temps, de l\u2019autre du temps, comme nos doubles secrets et impatients, al\u00e9atoires, insistants. Les m\u00e9t\u00e9ores, ces corps c\u00e9lestes ou astres terrestres qui ne sont ni choses ni processus, laissons-nous en \u00eatre poss\u00e9d\u00e9s&nbsp;: ils nous portent une autre pens\u00e9e de la mati\u00e8re,&nbsp;<em>sur-atomiste<\/em>, qui part des forces, de l\u2019\u00e9nergie et des modalit\u00e9s d\u2019avant la substance \u2013&nbsp;du&nbsp;<em>clinamen<\/em>, le mouvement propre aux m\u00e9t\u00e9ores, en tant que (leur) seule substance, leur mati\u00e8re \u00e9clatante.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"la-force-du-monde-le-desir\">LA FORCE DU MONDE, LE D\u00c9SIR<\/h3>\n\n\n\n<p>Depuis les mythes des m\u00e9tamorphoses jusqu\u2019\u00e0 la transformabilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e d\u2019aujourd\u2019hui, une question s\u2019impose avec force&nbsp;: la question de la force. Quelle est la force immanente du mouvement&nbsp;? Quelle est la force qui donne l\u2019impulsion de la m\u00e9tamorphose ou de la modalisation&nbsp;? Quelle est leur modalit\u00e9 in-tensive \u2013&nbsp;leur cause efficiente&nbsp;? La modalit\u00e9 propre de la modalisation&nbsp;? Quel est l\u2019<em>agent<\/em>&nbsp;de la m\u00e9tamorphose&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>On ne peut pas poser la question de la mati\u00e8re sans poser la question de la force, la question de tout mat\u00e9rialisme dynamique, contre-substantiel, le mat\u00e9rialisme des forces ou des m\u00e9t\u00e9ores. Or la force qui fait que les formes se transforment, que la mati\u00e8re se d\u00e9cline et fait \u00e9merger des agents, c\u2019est le d\u00e9sir. Pas de mouvement sans changement&nbsp;:&nbsp;<em>metabol\u00ea<\/em>&nbsp;; pas de changement sans m\u00e9tamorphose&nbsp;<a><em>4<\/em><\/a>; pas de m\u00e9tamorphose sans d\u00e9sir. Voil\u00e0 pourquoi la t\u00e2che de la philosophie est la t\u00e2che d\u2019une \u00e9rotique g\u00e9n\u00e9rale&nbsp;: contre les forces stagnantes, contre la fluidit\u00e9 quasi-substantielle des nouveaux pouvoirs \u00ab&nbsp;mondiaux&nbsp;\u00bb, immondes, il faudrait revenir \u00e0 la source de la force mat\u00e9rielle du monde, donc \u00e0 la puissance productrice du d\u00e9sir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le nom mythique mais aussi philosophique, depuis les pr\u00e9socratiques et Platon, \u00e0 travers Aristote et Ficin jusqu\u2019\u00e0 Nietzsche, Bataille et Deleuze, de cette force voire de ce&nbsp;<em>principium individuationis<\/em>&nbsp;n\u2019est autre qu\u2019\u00c9ros. Selon les anciens, \u00c9ros est bel et bien la cause et la force de la m\u00e9tamorphose, la force de la&nbsp;<em>metabol\u00ea<\/em>, une cause motrice immanente. Morceau de toute chose, \u00c9ros est de l\u2019\u00e9nergie qui transperce les choses et les meut jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elles ne finissent jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9ros, dieu ou bien d\u00e9mon tout-puissant de la (<em>r\u00e9-<\/em>)flexion, nomme la force m\u00eame de la r\u00e9flexivit\u00e9. Si Chaos \u00e9tait&nbsp;<em>prima materia<\/em>, \u00c9ros, le vieil \u00c9ros, une des trois entit\u00e9s les plus archa\u00efques et non-g\u00e9n\u00e9r\u00e9es \u2013&nbsp;Chaos, \u00c9ros, Gaia&nbsp;\u2013 serait la force de la modalisation de ce&nbsp;<em>qui est<\/em>&nbsp;: de ce qui est&nbsp;<em>sous-jet\u00e9<\/em>,&nbsp;<em>sub-jectum<\/em>, de la mati\u00e8re-chaos. La mati\u00e8re ne devient active que par le principe \u00e9rotique, m\u00eame si Chaos appara\u00eet lui-m\u00eame comme une force premi\u00e8re de distinction, \u00e0 m\u00eame l\u2019indistinction du hiatus premier. Toutefois, c\u2019est une force pesante, ne retenant pas la puissance dynamique en soi&nbsp;; ce serait \u00c9ros, venant tout juste apr\u00e8s Chaos, qui modaliserait la mati\u00e8re de Gaia. \u00c9ros distingue, trace des formes et des figures, s\u00e9pare et unit, unit en s\u00e9parant&nbsp;; il d\u00e9double, multiplie, compose. L\u2019action de cet \u00c9ros ontologique dont parle H\u00e9siode sera d\u00e9crite de la mani\u00e8re la plus \u00e9loquente dans le fameux fragment&nbsp;17 d\u2019Emp\u00e9docle&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>La r\u00e9union de toutes choses am\u00e8ne une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019existence et la d\u00e9truit&nbsp;; l&#8217;autre cro\u00eet et se dissipe quand les choses se s\u00e9parent. Et ces choses ne cessent de changer continuellement de place, se r\u00e9unissant toutes en une \u00e0 un moment donn\u00e9 par l&#8217;effet de l&#8217;Amour, et port\u00e9es \u00e0 un autre moment en des directions diverses par la r\u00e9pulsion de la Haine. Ainsi, pour autant qu\u2019il est dans leur nature de passer du Plusieurs \u00e0 l&#8217;Un, et de devenir une fois encore Plusieurs quand l\u2019Un est morcel\u00e9, elles entrent \u00e0 l&#8217;existence, et leur vie ne dure pas. [\u2026] \u00c0 un moment donn\u00e9, l\u2019Un se forma du Multiple, \u00e0 un autre moment, il se divisa, et de l\u2019Un sortit le Multiple \u2013&nbsp;Feu, Eau et Terre et la hauteur puissante de l\u2019Air&nbsp;; la Plaine redout\u00e9e aussi, \u00e0 part de ceux-ci, de poids \u00e9gal \u00e0 chacun, et l\u2019Amour parmi eux, \u00e9gal en longueur et en largeur.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voyons ainsi quelques dimensions importantes de la prototechnique ontologique appel\u00e9e \u00c9ros. Tout comme les autres forces originaires, les deux \u00ab&nbsp;entit\u00e9s&nbsp;\u00bb ou choses premi\u00e8res non-engendr\u00e9es, qui \u00e9taient l\u00e0, tout simplement \u2013&nbsp;Chaos et Gaia&nbsp;\u2013, \u00c9ros est une modalit\u00e9 de l\u2019existence, de&nbsp;<em>ce qui est<\/em>&nbsp;\u2013&nbsp;une puissance modale, ou, selon les mots de Porphyre traitant de la question des incorporels, une \u00ab&nbsp;deuxi\u00e8me force&nbsp;\u00bb qui relie les incorporels aux corps \u2013&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>la propension r\u00e9alise une deuxi\u00e8me force, proche des corps<\/em>&nbsp;<a><em>5<\/em><\/a>.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette affirmation, non seulement pose le caract\u00e8re modal d\u2019\u00c9ros, donc pr\u00e9-suppose une&nbsp;<em>ontologie modale<\/em>, mais elle anticipe sur la question de la cristallisation de la force modale en sujet. Le sujet est un produit du d\u00e9sir&nbsp;: le d\u00e9sir est une production de sujet. Le d\u00e9sir est une transformation immanente de la substance qui l\u2019introduit dans la modalit\u00e9 de la corr\u00e9lation. Dans ce sens, le d\u00e9sir \u2013&nbsp;la propension, auto-diff\u00e9renciant la puissance&nbsp;\u2013, ouvre une deuxi\u00e8me puissance en elle, non pas la puissance de r\u00e9alisation de la premi\u00e8re substance, mais de la substance comme-autre, c\u2019est-\u00e0-dire de la relation-\u00e0. Ainsi le d\u00e9sir aboutit \u00e0 produire un objet. Il n\u2019est pas expuls\u00e9 de la substance, il est un r\u00e9sultat de la modalisation de son front&nbsp;: une densification du relief de la limite. Cette stabilisation du front comme limite est nomm\u00e9e corps du d\u00e9sir. Le corps du d\u00e9sir n\u2019est pas un lieu de pr\u00e9sence, mais une d\u00e9clinaison \u2013&nbsp;ou bien&nbsp;<em>d\u00e9clination &#8211; clinamen<\/em>&nbsp;\u2013 de forces&nbsp;<a><em>6<\/em><\/a>. En d\u2019autres termes, la production d\u2019objet est l\u2019\u00e9quivalent de la production de sujet&nbsp;: elles se distinguent par le rapport modalisant de la puissance, d\u00e9clin\u00e9e comme une deuxi\u00e8me puissance, diff\u00e9rente par rapport \u00e0 elle-m\u00eame. Le d\u00e9sir est une alter-puissance&nbsp;: une force qui modalise la puissance, la d\u00e9clinant dans un nouveau front.<\/p>\n\n\n\n<p>Or la mati\u00e8re est beaucoup plus qu\u2019une \u00ab&nbsp;simple&nbsp;\u00bb substance&nbsp;; la mati\u00e8re est un&nbsp;<em>sujet<\/em>. La mati\u00e8re du monde, et donc du d\u00e9sir, est la consistance mat\u00e9rielle de tout processus subjectif.&nbsp;<em>La mati\u00e8re&nbsp;: l\u00e0 o\u00f9 un sujet (un agent) finit par \u00e9merger<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, en accord avec l\u2019hypoth\u00e8se du mat\u00e9rialisme transformationniste, le d\u00e9sir exc\u00e9derait sa matrice structurelle conventionnelle, notamment l\u2019orientation vers un objet (y compris les versions extr\u00eames de cette orientation \u2013&nbsp;la fusion et la d\u00e9chirure&nbsp;: associables, pour ainsi dire, \u00e0 l\u2019exigence excessive de Bataille)&nbsp;; il n\u2019est donc plus caract\u00e9ris\u00e9 par ses traits conventionnels mais par son nouveau caract\u00e8re modal, par ses modalit\u00e9s qui concernent en effet la modalit\u00e9 de la modalit\u00e9 m\u00eame&nbsp;: la&nbsp;<em>modalisation<\/em>&nbsp;et la&nbsp;<em>r\u00e9flexivit\u00e9<\/em>. Cette perspective ontologique \u2013&nbsp;<em>cosmo-\u00e9rotique<\/em>&nbsp;\u2013 nous oblige donc \u00e0 reconfigurer, explicitement ou implicitement, le rapport entre sujet et objet&nbsp;; elle suppose de repenser \u00e0 fond ces cat\u00e9gories, tout comme la logique de la substance qui leur est sous-jacente. Il s\u2019agirait donc d\u2019une \u00e9rotique radicale au sens o\u00f9 le d\u00e9sir ne se conformerait qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00c9ros archa\u00efque, celui qui pr\u00e9c\u00e8de la distinction entre sujet et objet pour les constituer.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"la-matiere-de-la-force-pour-une-erotique-generale\">LA MATI\u00c8RE DE LA FORCE. POUR UNE \u00c9ROTIQUE G\u00c9N\u00c9RALE<\/h3>\n\n\n\n<p>Cette pens\u00e9e de la modalisation puise-t-elle \u00e0 la m\u00eame source que les premi\u00e8res impulsions de la pens\u00e9e philosophique&nbsp;? Le sens commun voit \u00e0 l\u2019origine de la philosophie une pens\u00e9e sur les \u00e9l\u00e9ments ou les principes. Mais en r\u00e9alit\u00e9, chez Anaxim\u00e8ne ou chez H\u00e9raclite il s\u2019agit avant tout de penser une modifiabilit\u00e9 premi\u00e8re de la mati\u00e8re du monde, en lui donnant le nom d\u2019<em>air<\/em>&nbsp;ou de&nbsp;<em>feu<\/em>. \u00ab&nbsp;<em>L\u2019air prend un aspect diff\u00e9rent selon qu\u2019il est condens\u00e9 ou rar\u00e9fi\u00e9, car, lorsqu\u2019il atteint un certain degr\u00e9 de rar\u00e9faction, il devient feu&nbsp;; en revanche, les vents sont de l\u2019air condens\u00e9 et le nuage est form\u00e9 \u00e0 partir de l\u2019air par condensation.<\/em>&nbsp;\u00bb (Anaxim\u00e8ne)&nbsp;; \u00ab&nbsp;<em>[L]es transformations du feu&nbsp;: d\u2019abord, mer, de la mer une moiti\u00e9 terre, une moiti\u00e9 souffle br\u00fblant.<\/em>&nbsp;<a><em>7<\/em><\/a>\u00bb Les anciens ont appel\u00e9 cette modifiabilit\u00e9 de la mati\u00e8re \u00ab&nbsp;<em>densit\u00e9<\/em>&nbsp;\u00bb, avant que le concept scientifique de densit\u00e9 n\u2019apparaisse, deux mill\u00e9naires plus tard, chez Newton. La densit\u00e9 est l\u2019<em>affection<\/em>&nbsp;de la mati\u00e8re qui nomme son caract\u00e8re originairement multiple, non-\u00e9l\u00e9mentaire,&nbsp;<em>divisible indivisible<\/em>, pour reprendre les mots d\u2019H\u00e9raclite. C\u2019est cette pens\u00e9e des modifications \u2013&nbsp;ou plut\u00f4t des modalisations&nbsp;\u2013 qui impulse les premiers pas de l\u2019activit\u00e9 qui va \u00eatre connue plus tard comme \u00ab&nbsp;philosophie&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Posons donc \u00e0 l\u2019instar d\u2019H\u00e9raclite, mais aussi de Bruno, de Spinoza et de Bataille \u2013&nbsp;selon l\u2019exigence de \u00ab&nbsp;<em>la gauche aristot\u00e9licienne<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;\u2013, que cette force est enti\u00e8rement immanente \u00e0 la mati\u00e8re plastique. On peut la d\u00e9crire pr\u00e9cis\u00e9ment en tant que force d\u2019auto-modalisation&nbsp;: l\u2019impossibilit\u00e9 (d\u2019un sujet, ou d\u2019un substrat) de rester identique \u00e0 soi-m\u00eame, de se&nbsp;<em>con-tenir<\/em>&nbsp;en soi. Cette force, la force d\u2019\u00c9ros, est un principe mat\u00e9riel m\u00e9tabolique, autoplastique, automodalisant. Comme le feu h\u00e9raclit\u00e9en est une mati\u00e8re qui n\u2019est pas s\u00e9parable de l\u2019\u00e9nergie ni de l\u2019espace&nbsp;; mati\u00e8re qui se transforme en intensit\u00e9 pure, en \u00e9nergie, \u00c9ros est une force mat\u00e9rielle dynamique dont le front est de l\u2019\u00e9nergie pure.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que Bruno appelait \u00ab&nbsp;<em>les liens<\/em>&nbsp;<a><em>8<\/em><\/a>\u00bb \u2013&nbsp;la force mat\u00e9rielle d\u2019\u00c9ros&nbsp;\u2013 ne serait donc autre chose que les rapports dynamiques des puissances devenant agents de changements, de transformations, d\u2019alt\u00e9rations, de l\u2019\u00e9mergence de nouvelles formes et donc de nouveaux corps. Le d\u00e9sir, bien s\u00fbr, meut la m\u00e9tamorphose, mais tout d\u00e9sir entra\u00eene \u00e9galement une m\u00e9tamorphose du corps. Le corps s\u2019exc\u00e8de dans le d\u00e9sir, il se d\u00e9sorganise, se heurte \u00e0 soi comme mati\u00e8re, s\u2019exc\u00e8de comme une nouvelle forme, se surmonte, se transfigure, se transforme, se chaotise, flamboie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a pas d\u2019autres possibilit\u00e9s pour le monde donc que le d\u00e9sir, le d\u00e9sir du monde. Or la question du mat\u00e9rialisme, la question du monde se pose selon l\u2019exigence de l\u2019<em>\u00e9rotique g\u00e9n\u00e9rale<\/em>&nbsp;<a><em>9<\/em><\/a>. L\u2019\u00e9rotique g\u00e9n\u00e9rale est la t\u00e2che de la philosophie aujourd\u2019hui&nbsp;; mais, bien davantage, c\u2019est la t\u00e2che \u2013&nbsp;et le seul destin possible&nbsp;\u2013 de notre pratique, donc la t\u00e2che de toute pens\u00e9e et de toute pratique politique, voire&nbsp;<em>cosmo-politique<\/em>, une t\u00e2che pour le monde. Lib\u00e9rer donc le d\u00e9sir du monde.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"primus-movens-ou-la-flexion-du-desir\">PRIMUS MOVENS, OU LA FLEXION DU D\u00c9SIR<\/h3>\n\n\n\n<p><em>Le d\u00e9sir d\u00e9sire ce qui d\u00e9sire<\/em>. (cette ligne fait-elle aussi partie de l\u2019intertitre, ou commence-t-elle le paragraphe&nbsp;? Elle commence le paragraphe !)<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9sir, la&nbsp;<em>pulsion<\/em>, la pouss\u00e9e du monde s\u2019affirme donc comme la force m\u00eame du mouvement de la m\u00e9tamorphose, qui n\u2019est pas, cependant, un nouveau nom de l\u2019<em>affection<\/em>&nbsp;aristot\u00e9licienne (\u00ab&nbsp;[u]<em>ne propri\u00e9t\u00e9 selon laquelle on peut \u00eatre modifi\u00e9, comme le clair et l\u2019obscur, le doux et l\u2019amer, la gravit\u00e9 et la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9<\/em>&nbsp;\u00bb,&nbsp;<em>M\u00e9taphysique<\/em>, D, 21). Cette th\u00e8se ne veut pas affirmer que la pulsion est le d\u00e9sir de la mati\u00e8re (donc penser la mati\u00e8re \u00ab&nbsp;simplement&nbsp;\u00bb en tant que sujet, ou substance, ce qui supposerait une auto-affection) mais, inversement, que ce d\u00e9sir \u2013&nbsp;cette pulsion, cette pouss\u00e9e, on peut ajouter&nbsp;: cette intensit\u00e9, cette&nbsp;<em>\u00e9nergie<\/em>&nbsp;\u2013 est la mati\u00e8re du monde elle-m\u00eame. Pour parler avec les mots de Hawking qui, quant \u00e0 lui, parle aujourd\u2019hui avec des mots h\u00e9raclit\u00e9ens&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>La mati\u00e8re n\u2019a aucune substance, elle n\u2019est que le mouvement dynamique et rythmique, spiral\u00e9e de l\u2019\u00e9nergie, qui appara\u00eet et dispara\u00eet.<\/em>&nbsp;<a><em>10<\/em><\/a>\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Supposons que ce \u00ab&nbsp;moment r\u00e9flexif&nbsp;\u00bb est li\u00e9 \u00e0 un probl\u00e8me fondamental propre \u00e0 tout mat\u00e9rialisme, celui du changement. On peut en saisir les enjeux par un retour clarifiant \u00e0 Aristote. Le Stagirite postule dans la&nbsp;<em>M\u00e9taphysique<\/em>&nbsp;qu\u2019il n\u2019existe pas de changement du changement&nbsp;: il n\u2019y a pas de&nbsp;<em>metabol\u00ea<\/em>&nbsp;de la&nbsp;<em>metabol\u00ea<\/em>&nbsp;(Livre&nbsp;XI, 1068 a-b).&nbsp;<em>Metabol\u00ea<\/em>&nbsp;n\u2019est donc pas r\u00e9flexive. Cependant, la pens\u00e9e se pense, le d\u00e9sir se d\u00e9sire et \u00ab&nbsp;<em>la pouss\u00e9e se pousse<\/em>&nbsp;<a><em>11<\/em><\/a>\u00bb. Or, c\u2019est le \u00ab&nbsp;se&nbsp;\u00bb, la r\u00e9flexivit\u00e9 m\u00eame de la force, de la pulsion du d\u00e9sir ou de la&nbsp;<em>pouss\u00e9e<\/em>&nbsp;qui appara\u00eet en tant que cause motrice, la cause du changement&nbsp;: paradoxale cause efficiente immanente. Comme si ce moment r\u00e9flexif pouvait venir en r\u00e9ponse au \u00ab&nbsp;blocage&nbsp;\u00bb aristot\u00e9licien (n\u00e9cessaire pour bien visser la machinerie de l\u2019actualisation). Avec le moment r\u00e9flexif, il ne s\u2019agit aucunement d\u2019une sorte de \u00ab&nbsp;<em>meta-metabol\u00ea<\/em>&nbsp;\u00bb mais du changement \u2013&nbsp;de l\u2019<em>alt\u00e9ration<\/em>&nbsp;\u2013 comme seule immanence&nbsp;du \u00ab&nbsp;flux h\u00e9raclit\u00e9en&nbsp;\u00bb du monde.&nbsp;<em>Mouvoir le mouvement<\/em>&nbsp;veut dire&nbsp;<em>per-sister<\/em>&nbsp;\u00e0 m\u00eame le flux. Or, le flux n\u2019est pas fluidit\u00e9&nbsp;; il est dynamique effective&nbsp;: l\u2019op\u00e9ration alt\u00e9rante s\u2019y effectue. Cette dynamique effective ou bien ce mouvement complexe ou r\u00e9flexif d\u00e9c\u00e8le une puissance plastique, formatrice. La plus fid\u00e8le description de la \u00ab&nbsp;substance&nbsp;\u00bb &#8211; modalisation sera d\u00e8s lors la&nbsp;<em>dynamique<\/em>&nbsp;des singularit\u00e9s irr\u00e9ductibles&nbsp;: la force modale, la propension, le&nbsp;<em>clinamen<\/em>&nbsp;qui fait que les corps \u2013&nbsp;les atomes ou les m\u00e9t\u00e9ores&nbsp;\u2013 arrivent, par-del\u00e0&nbsp;de toute d\u00e9termination ontologique, \u00e0 faire monde.<\/p>\n\n\n\n<p>La cons\u00e9quence de cette th\u00e8se pour une philosophie du sujet est difficile \u00e0 mesurer. Cette force serait donc non seulement une \u00ab&nbsp;simple&nbsp;\u00bb pulsion mat\u00e9rielle ou bien une \u00ab&nbsp;simple&nbsp;\u00bb manifestation de la force plastique de la volont\u00e9&nbsp;; cette pulsion serait l\u2019effet d\u2019une intensit\u00e9 de la mati\u00e8re elle-m\u00eame, ins\u00e9parable de la mati\u00e8re du d\u00e9sir (qui est d\u00e9sir de transformer celle-ci, de l\u2019alt\u00e9rer&nbsp;: celui-ci transporte le d\u00e9sir de celle-l\u00e0). On peut aller jusqu\u2019\u00e0 affirmer que le d\u00e9sir est en effet la puissance modale m\u00eame&nbsp;:&nbsp;<em>la modalit\u00e9 de la modalit\u00e9<\/em>. Une puissance de modalisation et de r\u00e9flexion&nbsp;: la&nbsp;<em>d\u00e9clinaison<\/em>, le&nbsp;<em>clinamen<\/em>&nbsp;m\u00eame de la force par laquelle la force a lieu.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019impulsion complexe, r\u00e9flexive de la&nbsp;<em>meta-metabol\u00ea<\/em>&nbsp;serait donc le point critique disruptif et m\u00e9tamorphosant du monde \u2013&nbsp;l\u2019op\u00e9rateur immanent de son flux, puissance de prolongement et de re-commencement perp\u00e9tuel mais aussi de rupture, et donc de fin ou de nouveau commencement. Ainsi, ce n\u2019est pas le Premier Moteur d\u2019Aristote mais le point modal de la&nbsp;<em>dynamis<\/em>&nbsp;irr\u00e9ductible, point- \u00ab&nbsp;transformateur&nbsp;\u00bb qui transforme&nbsp;<em>l\u2019\u00eatre<\/em>&nbsp;\u00e0 chaque instant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9sir est donc un premier moteur, le premier moteur renvers\u00e9, qui est le contraire du premier moteur de l\u2019action pure dans la mesure o\u00f9 il est une pure puissance, l\u2019\u00e9nergie de la puissance, la puissance de l\u2019activit\u00e9 m\u00eame. Dans un certain sens, \u00c9ros est le contraire de la perfection achev\u00e9e de la divinit\u00e9, qui, d\u2019apr\u00e8s Emp\u00e9docle, ne conna\u00eet pas l\u2019archa\u00efcit\u00e9 du chaos et la multitude de l\u2019existant, les hordes de l\u2019im-perfection, c\u2019est-\u00e0-dire du devenir du non-ach\u00e8vement. En ce sens l\u2019immobilit\u00e9 du premier moteur aristot\u00e9licien n\u2019indiquerait rien d\u2019autre qu\u2019une source ininterrompue de d\u00e9sir, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019attraction et de mise en branle, le \u00ab&nbsp;se&nbsp;\u00bb du d\u00e9sir qui seul persiste en tant que mouvement de la modalisation infinie. C\u2019est bien cette production \u00e9rotique qui est le fondement ontologique du mouvement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mouvement est une production \u00e9rotique&nbsp;: il nomme la productivit\u00e9 du d\u00e9sir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9ros est l\u2019auto-modalisation plastique de la mati\u00e8re qui fait des corps&nbsp;; qui donne corps aux corps&nbsp;; qui donne corps au monde&nbsp;: qui donne le monde au monde en tant que corps.<\/p>\n\n\n\n<h3 id=\"saluons-heraclite\">SALUONS H\u00c9RACLITE<\/h3>\n\n\n\n<p>Saluons donc H\u00e9raclite, notre compagnon de route et d\u2019aventure, notre contemporain. Le lucide qui r\u00e9pond le mieux \u00e0 l\u2019exigence obscure de notre \u00e9poque. Or dans ce monde, \u00ab&nbsp;notre&nbsp;\u00bb monde, le monde du flux g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, la possibilit\u00e9 de l\u2019immanence du feu devient une question br\u00fblante&nbsp;: comment pr\u00e9server la puret\u00e9 de son mouvement&nbsp;? En quoi le feu qui coule et se redresse en soi \u2013&nbsp;le tissu br\u00fblant du monde, sa navette toujours en mouvement&nbsp;\u2013 diff\u00e8re de la liqu\u00e9faction g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e qui peut-\u00eatre ne finirait que par submerger le monde, voire le mettre en feu&nbsp;? Comment persister dans la force indomptable du d\u00e9sir, sans le tourner contre le monde d\u2019o\u00f9 il jaillit&nbsp;? Comment ne pas saturer l\u2019intervalle de sa puissance r\u00e9flexive, de la&nbsp;<em>flexion<\/em>&nbsp;du \u00ab&nbsp;se&nbsp;\u00bb \u2013&nbsp;le double rythme de son c\u0153ur obscur&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, la politique de la plasticit\u00e9 perverse du capitalisme&nbsp;<em>performant<\/em>&nbsp;pr\u00e9tend lib\u00e9rer la puissance des corps, en leur ouvrant pr\u00e9tendument l\u2019acc\u00e8s \u00e0 une puissance (illimit\u00e9e) de modification. Mais elle traite le corps comme sujet (au sens passif) de devenirs multiples typ\u00e9s, codifi\u00e9s \u2013&nbsp;le corps n\u2019est modifiable et donc libre que dans le seul but de reproduire une forme matricielle. Le capitalisme performant d\u00e9-substantialise cette forme matricielle en la pr\u00e9sentant comme le lieu vide d\u2019une \u00ab&nbsp;forme in\u00e9dite&nbsp;\u00bb, n\u00e9cessaire pour nourrir le circuit pervers du march\u00e9. La politique perverse de la plasticit\u00e9 fa\u00e7onne ainsi des techniques vectorielles du devenir du corps, con\u00e7u comme la substance plastique disponible et fa\u00e7onnable des formes de vie&nbsp;: produit marchand ultime tentant de capter, r\u00e9duire, canaliser, exploiter le d\u00e9sir. Comment r\u00e9sister ou plut\u00f4t&nbsp;<em>persister<\/em>&nbsp;d\u00e8s lors dans le flux totalisant, dans la fluidit\u00e9 biopolitique et techno-esth\u00e9tique, comment r\u00e9sister \u00e0 l\u2019absorption de la transformabilit\u00e9 de la vie sans abolir la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9mergence de l\u2019\u00e9v\u00e9nement (du) sujet (de la justice, de la libert\u00e9), sans nier sa mati\u00e8re&nbsp;? Comment pr\u00e9server la dynamique pol\u00e9mique sans la laisser figer par la statique typifiante de la liqu\u00e9faction (ou&nbsp;<em>liquidation<\/em>) g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Or la th\u00e8se du mat\u00e9rialisme transformationniste nous permet d\u2019affirmer que la force qui fait les corps-sujets se transformer \u2013&nbsp;s\u2019exc\u00e9der par le mouvement du d\u00e9sir, de leur mati\u00e8re complexe de m\u00e9t\u00e9ores&nbsp;\u2013 ne peut pas \u00eatre capt\u00e9e jusqu\u2019au bout puisqu\u2019elle est l\u2019immanence m\u00eame de la mati\u00e8re de la vie&nbsp;<a><em>12<\/em><\/a>. La r\u00e9sistance d\u00e9s-organisatrice est la force de la m\u00e9tamorphose de la mati\u00e8re, de la m\u00e9tamorphose du monde&nbsp;: la com-position dynamique des \u00e9v\u00e9nements-singularit\u00e9s. Ainsi la m\u00e9tamorphose est, paradoxalement au premier regard, une r\u00e9sistance contre la fluidit\u00e9 performante et l\u2019effacement des formes (de vie, de subjectivit\u00e9). On ne peut jamais capter cette force de transformation ni le d\u00e9sir qui y agit jusqu\u2019au bout&nbsp;: telle serait la th\u00e8se de la gauche aristot\u00e9licienne, la th\u00e8se qu\u2019il nous incombe de reprendre aujourd\u2019hui pour la porter plus loin, pour affirmer l\u2019avenir immanent de la mati\u00e8re et sa puissance transformatrice dans l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Car, si la modalisation est l\u2019autre nom de la cr\u00e9ation et si, par cons\u00e9quent, la modalisation est la seule mati\u00e8re, alors la mati\u00e8re est elle-m\u00eame cr\u00e9ation. La pens\u00e9e de la modalisation ontologique affirme l\u2019existence de la mati\u00e8re non pas comme principe oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e ou \u00e0 la forme&nbsp;; elle ne se propose pas d\u2019effectuer de nouveau une r\u00e9duction ontologique pour rendre le tout explicable et pour le soumettre au d\u00e9terminisme, toujours fataliste au bout du compte, de la n\u00e9cessit\u00e9. Au contraire, la pens\u00e9e de la modalisation affirme la mati\u00e8re non pas comme substrat assujetti ou bien comme masse dure de la n\u00e9cessit\u00e9 mais comme possibilit\u00e9 de l\u2019\u00e9mergence libre du nouveau, de nouvelles formes in\u00e9dites, de la fermentation de l\u2019avenir, seul \u00ab&nbsp;substrat&nbsp;\u00bb de la cr\u00e9ation du monde \u2013&nbsp;mati\u00e8re-d\u00e9sir, mati\u00e8re-sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>La mati\u00e8re d\u00e9sirante est une mati\u00e8re r\u00e9volutionnaire. Dans la m\u00eame voie, en accord avec les th\u00e8ses radicales de la \u00ab&nbsp;gauche aristot\u00e9licienne&nbsp;\u00bb, Antonio Negri affirme que la mati\u00e8re est elle-m\u00eame r\u00e9volutionnaire&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Le mat\u00e9rialisme est toujours r\u00e9volutionnaire, parce que la mati\u00e8re l\u2019est aussi<\/em>&nbsp;<a><em>13<\/em><\/a>. \u00bb Seule la m\u00e9tamorphose lib\u00e9r\u00e9e de la mati\u00e8re du monde garantirait la r\u00e9volution du monde, la r\u00e9volution ontologique&nbsp;: un mat\u00e9rialisme radical, modal, transformateur, est notre t\u00e2che. Nous autres, h\u00e9raclit\u00e9ens, amis des m\u00e9t\u00e9ores, persisterons toujours.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour une ontologie dynamique (In&nbsp;Lignes, n\u00b051 :&nbsp;Quels mat\u00e9rialismes ? 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