{"id":3720,"date":"2022-10-02T22:06:02","date_gmt":"2022-10-02T19:06:02","guid":{"rendered":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/?p=3720"},"modified":"2022-10-09T13:44:47","modified_gmt":"2022-10-09T10:44:47","slug":"la-litterature-et-la-necessite-de-lexistence-meditations-sury%d0%b5nnes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/la-litterature-et-la-necessite-de-lexistence-meditations-sury%d0%b5nnes\/","title":{"rendered":"La litt\u00e9rature et la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019existence. M\u00e9ditations sury\u0435nnes"},"content":{"rendered":"\n<h2><\/h2>\n\n\n\n<h3><strong>\u0415XP\u00c9RIENCE<\/strong> <strong>ET<\/strong> <strong>LITT\u00c9RATURE<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Une vie efface-t-elle toujours l\u2019autre vie ?<\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature est-elle l\u2019exp\u00e9rience insens\u00e9e, l\u2019exp\u00e9rience qui tente d\u2019extraire la mati\u00e8re spectrale de l\u2019existence, son exc\u00e8s, l\u2019irr\u00e9sistible <em>plus d<\/em><em>\u2019<\/em><em>un<\/em> en tant que grandeur constitutive ?<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle est la subjectivit\u00e9 folle, la forme de vie folle, l\u2019activit\u00e9 \u2013 ou l\u2019inactivit\u00e9 \u2013 folle, sans mesure (\u00e0 moins que la mesure ne soit pas l\u2019exc\u00e8s m\u00eame), d\u00e9mesur\u00e9e et incommensurable, qui permettrait \u00e0 plus d\u2019une vie de persister ? Ou bien, qui lui permettrait de persister dans plus d\u2019une vie ? <\/p>\n\n\n\n<p>Supposons : une telle technique de l\u2019exp\u00e9rience porte depuis quelques si\u00e8cles le nom de&nbsp; <em>po<\/em><em>\u00e9<\/em><em>sie<\/em>, ou bien, apr\u00e8s les romantiques, de <em>litt<\/em><em>\u00e9<\/em><em>rature<\/em>. Saloi n\u2019est donc que celle de la plasticit\u00e9 de la vie \u2013 la loi des choses qui d\u00e9bordent, qui s\u2019exc\u00e8dent par la force du d\u00e9sir d\u2019\u00eatre en pr\u00e9sence, aboutissant ainsi \u00e0 une possibilit\u00e9 <em>autre<\/em> d\u2019\u00eatre et de l&#8217;\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature est-elle cette perversion de l\u2019exp\u00e9rience qui fait vivre la surabondance insupportable de la vie, du<em>plus-qu<\/em><em>\u2019<\/em><em>un<\/em> \u2013 en d\u00e9pit de son impossibilit\u00e9, de tout marasme de l\u2019impuissance. Alt\u00e9ration du monde, d\u00e9sorganisation de la vie, activit\u00e9 transformatrice qui n\u2019abolirait jamais sa puissance d\u00e9moniaque mais qui l\u2019\u00e9prouve comme pure jouissance dans sa d\u00e9pense m\u00eame (m\u00eame sous l\u2019aspect d\u2019insuffisance) la plus ind\u00e9cente.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, la litt\u00e9rature fait mal. Le trop d\u2019existence fait mal. L&#8217;inach\u00e8vement, l\u2019imperfection, l\u2019incompl\u00e9tude, l\u2019insuffisance \u2013 l\u2019exc\u00e8s d&#8217;insuffisance \u2013 font mal. N\u00e9anmoins, l\u2019existence a pris le risque d\u2019inventer une technique ou bien \u2013 plut\u00f4t \u2013 quelques techniques, o\u00f9 tenter de s\u2019exp\u00e9rimenter sans limites. D\u2019autant plus que cette possibilit\u00e9 d\u2019exp\u00e9rimentation ne veut pas dire d\u2019ouvrir un champ \u00ab immunitaire \u00bb , hors de tout danger, c\u2019est-\u00e0-dire de se garantir la sortie de secours par les r\u00e8gles d\u2019une \u00e9conomie restreinte. Au contraire, une telle possibilit\u00e9 n\u2019aurait pas pu voir le jour si elle n\u2019\u00e9tait pas prise tout \u00e0 fait au s\u00e9rieux.La fronti\u00e8re qui s\u00e9pare l\u2019art de la vie devient diffuse \u00e0 partir de la fin du 18\u00e8me si\u00e8cle et ce n\u2019est que ce caract\u00e8re diffus qui, paradoxalement, s\u2019av\u00e8re la condition constitutive de l\u2019autonomie de l\u2019art et du \u00ab sujet artistique \u00bb&nbsp; \u2013 le sujet s\u2019exp\u00e9rimentant lui-m\u00eame de mani\u00e8re souveraine par le geste m\u00eame de mettre la vie \u2013 sa propre vie \u2013 \u00e0 l\u2019\u00e9preuve ; c\u2019est-\u00e0-dire de se d\u00e9sapproprier, en exc\u00e9dant toute propri\u00e9t\u00e9, afin d\u2019aboutir \u00e0 une forme d\u2019exp\u00e9rience <em>tout<\/em> <em>autre<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela n\u2019emp\u00eache pas que cette exp\u00e9rimentation peut prendre des formes parmi les plus normatives et rigides, soumises \u00e0 l\u2019\u00e9conomie restreinte des biens et des valeurs, du pouvoir et du profit, que l\u2019on puisse imaginer. Certes, une situation de d\u00e9part sans condition peut fort probablement d\u00e9clencher toutes formes de forces, y compris des forces normatives ou formatrices de mani\u00e8re forc\u00e9e. Mais cela ne fait qu\u2019affirmer, <em>in contrario<\/em>, la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience. L\u00e0 o\u00f9 nulle possibilit\u00e9 n\u2019est refus\u00e9e de principe, les contre-possibilit\u00e9s ne tarderont pas \u00e0 s\u2019annoncer.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong>LITT\u00c9RATURE ET MAL\u00c9DICTION.<em> LA PART MAUDITE<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p><em>Maudire<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature \u2013 la part maudite de la vie \u2013 est une forme de mal\u00e9diction.<\/p>\n\n\n\n<p>Une forme de dire qui \u2013 sans \u00eatre injure \u2013 doit dire l\u2019autre face de l\u2019existence : non celle qui est soumise \u00e0 l\u2019exigence du bien, et donc \u00e0 son accumulation. L\u2019exigence d\u2019accumulation devenue normative, jusqu\u2019au point o\u00f9 le seul bien identifiable qui reste est l\u2019accumulation elle-m\u00eame. Si l\u2019accumulation normative des biens acquiert une importance constitutive, c\u2019est qu\u2019elle devient l\u2019outil privil\u00e9gi\u00e9 pour fabriquer la cuirasse identitaire,qui prot\u00e8ge contre le dehors insondable, contre la puissance insupportable de la libert\u00e9 : le bien est la fronti\u00e8re fortifi\u00e9e contre l\u2019invasion des hordes du chaos.<\/p>\n\n\n\n<p>En voici la litt\u00e9rature des valeurs enti\u00e8rement soumise \u00e0 l&#8217;exigence de l\u2019accumulation, l\u2019exigence de dire le bien et de bien dire : la bonne litt\u00e9rature aimable, servile, productrice de valeurs et de biens, des capitaux symboliques et mat\u00e9riels, tout \u00e0 fait inscrite dans les circuits de l\u2019\u00e9change. La \u00ab professionalisation \u00bb&nbsp; de la litt\u00e9rature devenue ins\u00e9parable de sa marchandisation. Ce n&#8217;est plus la culpabilit\u00e9 de la litt\u00e9rature \u00e9voqu\u00e9e par Bataille ; c\u2019est sa honte. L\u2019\u00eatre honteux de la litt\u00e9rature, sa d\u00e9gradation dans un monde immonde.<\/p>\n\n\n\n<p>Or la litt\u00e9rature n\u2019est mal\u00e9diction que dans ce sens-l\u00e0 : dire l\u2019autre face de l\u2019existence, sa face obscure, sa part maudite, o\u00f9 les biens se d\u00e9s-accumulent. Si la vie n\u2019est que l\u2019exc\u00e8s de la vie, son accumulation serait la ligne droite \u00e0 sa limite, la mort. L\u2019accumulation en tant que min\u00e9ralisation de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais si l\u2019accumulation n\u2019est que la mort, alors la d\u00e9s-accumulation ne serait-elle pas la forme invers\u00e9e de l\u2019accumulation \u2013 sa forme de capitalisation authentique ? D\u00e8s lors, peut-on penser la litt\u00e9rature sans aucun horizon normatif ? Certes, elle est un espace ouvert d\u2019exp\u00e9rimentation de la vie ; mais dans cet <em>espace<\/em> il semble qu\u2019on ne risque pas trop en convoquant m\u00eame les plus grands dangers, devenus d\u2019un seul coup d\u00e9sirables. Ne seraient-ce pas les ar\u00e8nes infernales, l\u2019abri carnavalesque des corps mesquins terroris\u00e9s par le grand dehors de la vie ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h3><strong>APORIES<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Apories de l\u2019exp\u00e9rience litt\u00e9raire, apories de l\u2019exp\u00e9rience tout court.<\/p>\n\n\n\n<p>La vie n\u2019est-elle pas bien cela : plus d\u2019une vie ? La vie \u2013 plus d\u2019une vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais comment persister dans les temps parall\u00e8les des vies qui s\u2019exc\u00e8dent ? Peut-on toujours aboutir \u00e0 une \u00ab synth\u00e8se transcendantale \u00bb&nbsp; quelconque ou bien, nous faudrait-il \u2013 notre derni\u00e8re chance de d\u00e9cision digne \u2013 se laisser aller dans l\u2019exc\u00e8s, dans le d\u00e9lire, dans le d\u00e9rangement du temps <em>sorti de ses gonds<\/em> pour s\u2019y consumer \u2013 se d\u00e9chirer en d\u00e9chirant son propre d\u00e9chirement, ou bien pour <em>r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>apprendre au corps <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>danser <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>l<\/em><em>\u2019<\/em><em>envers<\/em>, comme le veut Artaud<em>,<\/em> pour inventer de nouvelles fonctions, un corps utopique au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9conomie fonctionnelle et donc de la condition \u00e9conomique de la vie ? L\u2019\u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale est-elle possible ? Ainsi nous aboutissons \u00e0 une v\u00e9ritable antinomie : l\u2019antinomie de l\u2019exc\u00e8s. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s lors la (auto-)destruction ne deviendrait-elle pas le dernier nom \u2013 tranchant avec la force de v\u00e9rit\u00e9 \u2013 de la vie ? Un corps d\u00e9chir\u00e9 pourrait-il toujours passer \u00e0 l\u2019acte, s\u2019exc\u00e9der ? Certainement pas. La vie qui s\u2019exc\u00e8de sans limites ne pourrait-elle pas se contenir dans aucune limite. Apparemment il y a une limite infranchissable au-del\u00e0 de laquelle le retour n\u2019est plus possible et la vie s\u2019ab\u00eeme. Or le discours de l\u2019exp\u00e9rience ou bien du d\u00e9sir illimit\u00e9 est sans doute utopique. (Toutefois, m\u00eame si l\u2019on ne se permets plus de professer des affirmations d\u2019une telle envergure qu\u2019entre parenth\u00e8ses, une fois de plus : cette innocence impossible de l\u2019utopie \u2013 non pas l\u2019innocence perdue mais une innocence \u00e0 atteindre \u2013 ne serait-elle pas la seule <em>v<\/em><em>\u00e9<\/em><em>ritable<\/em> possibilit\u00e9 de la vie ?) Quelques-uns, \u00ab maudits \u00bb&nbsp; ou \u00ab fous \u00bb&nbsp; en ont forg\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9 mais est-ce que c\u2019\u00e9tait une r\u00e9alit\u00e9 vivable ? Ils ont pris le risque de subir le poids extatique de l\u2019exc\u00e8s, en s\u2019exp\u00e9rimentant par et dans des formes inimaginables de l\u2019existence, par et dans des techniques inou\u00efes de <em>l<\/em><em>\u2019<\/em><em>exp<\/em><em>\u00e9<\/em><em>rience<\/em> <em>litt<\/em><em>\u00e9<\/em><em>raire<\/em>.Blake, Hoffmann, Nietzsche, Rimbaud, Lautr\u00e9amont, Walser, Kafka, Bataille, Artaud, Akutagawa, Tsv\u00e9ta\u00efeva, Khlebnikov, Vutimski, Z\u00fcrn, Genet, Burroughs, Mishima, pour ne citer que quelques-uns de ceux qui ont pris ce risque, auraient \u00e0 en dire quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Or voici l\u2019image du vieux Bill Burroughs avec qui tout le monde (c\u2019est-\u00e0-dire le monde d\u00e9cadent-chic des derni\u00e8res d\u00e9cennies du dernier si\u00e8cle) voulait se prendre en photo : la vie sous les auspices de l\u2019Intrus, d\u2019une force qui r\u00e9duit le Moi \u00e0 une proie terroris\u00e9e, fusils charg\u00e9s sur les genoux en pleine nuit, les yeux grand ouverts, sans drogue, sans abstinence, hallucinants. Quand m\u00eame, un sort meilleur que celui de Gogol ou de Nietzsche, et de loin. <\/p>\n\n\n\n<p>La vie ayant exc\u00e9d\u00e9e ses limites irr\u00e9m\u00e9diablement, n\u0435 serait-elle pas au bout du compte une vie invivable ?<\/p>\n\n\n\n<h3><strong>LA MORT \u00c0 L\u2019\u0152UVRE<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>En effet \u2013 depuis des temps imm\u00e9moriaux en effet \u2013 , on nous a cont\u00e9, en nous en donnant la naus\u00e9e, le conte macabre de la faute de l\u2019existence, la face obscure de la vie. Mais en d\u00e9pit de tout, la vie c\u2019est l\u2019exc\u00e8s de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>La vie s\u2019exp\u00e9rimente toujours plus loin ; elle ne va pas au-del\u00e0 de la limite, mais la repousse, l\u2019alt\u00e8re. Elle invente ses possibilit\u00e9s, elle articule sa nouvelle puissance, ses nouveaux organes. Oui, tant qu\u2019ils sont pr\u00e9caires, la mort les habite ; mais la mort est loin d\u2019en \u00eatre le nom. Elle n\u2019en est que la limite, ou l\u2019impossibilit\u00e9 : \u00ab elle \u00bb n\u2019est que la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une d\u00e9rive ; elle n\u2019est ni le but final ni la fin du p\u00e9riple. Plus qu\u2019une limite, elle est une force intrins\u00e8que \u00e0 la mati\u00e8re, y compris \u00e0 la mati\u00e8re organique \u2013 la force de la min\u00e9ralisation. O\u00f9 inversement, ce n\u2019est que la vie qui se min\u00e9ralise en s\u2019accumulant, ou bien ce n\u2019est que la vie qui s\u2019accumule qui se min\u00e9ralise. D\u00e8s lors, comment ne pas accumuler la vie ? La d\u00e9s\u0153uvrer ?<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, si l\u2019on dit <em>d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>s<\/em><em>\u0153<\/em><em>uvrement<\/em>, ce ne serait que dans ce sens-l\u00e0 : le d\u00e9s\u0153uvrement n\u2019est pas l\u2019\u0153uvre de la mort mais la transformation des fonctions de la vie, c\u2019est \u00e0-dire l\u2019invention de nouvelles fonctions, de nouvelles possibilit\u00e9s de vie. <em>La mort <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>l<\/em><em>\u2019\u0153<\/em><em>uvre<\/em> ne veut pas dire : l<em>a mort <\/em><em>\u0153<\/em><em>uvre <\/em>partout, tout est \u0153uvre de la mort, mais : m\u00eame la mort \u0153uvre. M\u00eame \u00e0 la limite, la limite du d\u00e9sastre, de la folie, de la mal\u00e9diction, la derni\u00e8re possibilit\u00e9 persiste, la possibilit\u00e9 de la d\u00e9cision. Lire ainsi Bataille, comme Surya \u00e0 la hauteur de l\u2019exigence qui leur est propre.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, na\u00eetre est un faux d\u00e9part ; na\u00eetre est un exc\u00e8s. La naissance est d\u00e9j\u00e0 un exc\u00e8s de la mati\u00e8re sur elle-m\u00eame ; il n\u2019y a pas lieu de la moraliser, sans courir le risque de tomber dans le ridicule. L\u2019exc\u00e8s de l\u2019exc\u00e8s. On n\u2019en revient pas. La vie est beaucoup plus absurde, plus impossible, plus sid\u00e9rante que la mort. La mort n\u2019est que le retour au possible. La possibilit\u00e9 du monde min\u00e9ral est incontestable, de loin plus certaine que celle de la ligne \u00e9troite entre la cristallisation et la fum\u00e9e. Le min\u00e9ral nous habite, nous poss\u00e8de en profondeur. Cependant, s\u2019il nous habite, ce n\u2019est que pour sortir de \u00ab lui \u00bb -m\u00eame. Le min\u00e9ral est un autre <em>moi<\/em> que le <em>moi<\/em> min\u00e9ral. La r\u00e9alit\u00e9 de la mort n\u2019est donc pas inalt\u00e9rable, elle non plus. Un exc\u00e8s ou un autre, toujours : l\u2019exc\u00e8s du temps faute de temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Car <em>l<\/em><em>\u2019<\/em><em>insuffisance<\/em> de la vie nous fait d\u00e9sirer toujours plus de vie, nous inventons toujours plus de vie que nous ne saurons retenir apr\u00e8s. Comment tenir une vie que est plus d\u2019une vie ? Comment tenir l\u2019exc\u00e8s ? Non pas comment le subir : ma question d\u2019il y a quinze ans : \u00ab Comment subir l\u2019exc\u00e8s ? D\u2019un seul coup. \u00bb&nbsp; Mais comment <em>tenir<\/em> l\u2019exc\u00e8s ? Comment le porter ?<\/p>\n\n\n\n<p>Comment exc\u00e9der l\u2019exc\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Exc\u00e8s, l\u00e9g\u00e8ret\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Tenir ainsi la ligne face au dernier romantisme d\u00e9cadent qui se solde par le mutisme :&nbsp; l\u2019impossibilit\u00e9 de dire, d\u2019\u00e9crire, d\u2019agir ; tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart tous ces chevaliers obscurs de l\u2019impuissance, toutes les m\u00e9nades de la vie impossible. \u00c9crire malgr\u00e9 l\u2019insuffisance qui n\u2019est pas autre chose qu\u2019une condition \u2013 mais surtout une mani\u00e8re d\u2019en saisir la puissance, c\u2019est-\u00e0-dire de la mettre \u00e0 \u0153uvrer en d\u00e9pit de la mort, \u00e0 m\u00eame la mort. Il y a une col\u00e8re intrins\u00e8que \u00e0 la vie, une passion qui pousse. La passion, la rage, m\u00eame la rage de l\u2019(auto-)destruction mart\u00e8lent la possibilit\u00e9 de la vie, \u00e0 la limite du possible, au-del\u00e0 de cette limite.<\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature, bataille pour la vie. Bataille clandestine, souveraine.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong><strong>LA N\u00c9CESSIT\u00c9 DE L\u2019EXISTENCE<\/strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>La chance et la dignit\u00e9 de ce qu\u2019on appelle litt\u00e9rature serait donc aussi, et surtout, l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019intenable et de l\u2019insens\u00e9, ou plut\u00f4t une exp\u00e9rience intenable et insens\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire r\u00e9sistant \u00e0 la dialectique de la valeur: plus d\u2019une vie. Espace au-del\u00e0 de la fin du temps. \u00ab Plus d\u2019espace que de temps \u00bb&nbsp; (Carol Rama). Le temps nous arrive de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de cet espace. La vie pousse en arri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Le contraire du temps, un espace sans temps accumule une puissance cristalline dans laquelle le temps s\u2019est arr\u00eat\u00e9, mais toutefois quelque chose y coule. Quelque chose se passe. C\u2019est une existence qui ne se conna\u00eet pas elle-m\u00eame, mais dont l\u2019ignorance est la forme de r\u00e9flexivit\u00e9 la plus inh\u00e9rente, c\u2019est-\u00e0-dire le fil \u00e0 plomb qui tombe sur lui-m\u00eame. L\u00e0 d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9coule l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le g\u00eete de l\u2019avenir m\u00fbrissent les temps. Les cocons des pr\u00e9dateurs qui vont ronger le cordon de l\u2019ange.<\/p>\n\n\n\n<p>* * *<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ses textes \u00e0 la limite de la litt\u00e9rature, Michel Surya semble nier la perversion polymorphe de la plasticit\u00e9 litt\u00e9raire. Son refus de la fiction r\u00e9v\u00e8le sa face la plus grave, son obstination impersonnelle. Mais dans cette pouss\u00e9e sans figure il y a un pouvoir obscur, le regard d\u2019un visage sans contours, la dignit\u00e9 terrifiante parfois, souvent, d\u2019imaginer l\u2019inimaginable, l\u2019absolument insens\u00e9, plut\u00f4t que de r\u00e9duire le pouvoir \u00e0 l\u2019impuissance et \u00e0 l&#8217;ambigu\u00eft\u00e9. Autrement dit, imaginer le r\u00e9el lui-m\u00eame, \u00e9lever le r\u00e9el \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 de la fiction.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela non seulement \u00e0 cause d\u2019une \u2013 toujours incertaine d\u2019ailleurs, incertaine de mani\u00e8re constitutive \u2013 possibilit\u00e9 de projection intuitive ou intentionnelle des \u00ab faits narratifs \u00bb sur la surface du r\u00e9el ; mais aussi et surtout \u00e0 cause de la consistance et de la gravit\u00e9 de l\u2019instance \u00e9nonciative. Ne serait-ce qu\u2019une illusion, ce serait la plus forte dimension affirmative de la fiction qui d\u00e9passe la dimension du faux pour affirmer l\u2019\u00eatre, m\u00eame si ce n\u2019est que son autre face. \u00ab L\u2019instance \u00e9nonciative \u00bb \u2013 ind\u00e9pendamment des proc\u00e9d\u00e9s complexes des techniques narratives en place (y compris du mode narratif, f\u00fbt-il en premi\u00e8re, troisi\u00e8me, voire en deuxi\u00e8me personne, comme dans <em>Le mort-n<\/em><em>\u00e9<\/em>) \u2013 est le geste le plus puissant de cette fiction. Certes, l\u2019instance narrative est une <em>instance<\/em> ; c\u2019est-\u00e0-dire, elle ne co\u00efncide pas avec l\u2019acte d\u2019\u00e9nonciation r\u00e9elle : il y a un\u0435 diff\u00e9rence structurelle entre elles, comme les th\u00e9ories litt\u00e9raires l\u2019ont constat\u00e9 depuis longtemps, et m\u00eame si elles c\u043e\u00efncident, elles n\u2019en restent pas moins autonomes. Toutefois le rapport entre moment r\u00e9el et moment fictif de l\u2019\u00e9nonciation chez Surya est difficile \u00e0 cerner ; la fiction dispose sans doute de tous les subterfuges pour fausser le r\u00e9el ; mais au sein des instances en question et \u00e0 travers elles, ce qui devient incontestable de mani\u00e8re tangible, c\u2019est que l\u2019existence \u2013 une vie \u2013 est en \u0153uvre. C\u2019est l\u2019instance \u00e9l\u00e9mentaire de l\u2019existence par laquelle l\u2019existence s\u2019affirme m\u00eame dans son retrait le plus radical \u2013 le retrait de la fiction, en tant que fiction \u2013 en affirmant ainsi la fiction comme articulation possible de l\u2019existence.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce refus de la fiction est le geste le plus fort de la fiction, son aspect le plus profond, \u00e0 la fois le plus sombre et le plus affirmatif. Son intransigeance, asc\u00e9tique presque, fait ressortir \u00e0 la surface la face brute des choses, leur aspect obscur qui commence ainsi \u00e0 d\u00e9border et \u00e0 modifier le relief du r\u00e9el. Ou bien plut\u00f4t sa surface : la <em>surface<\/em> du r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>La mati\u00e8re de la vie se d\u00e9cha\u00eene.<\/p>\n\n\n\n<p>La v\u00e9ritable litt\u00e9rature ne traite pas de l\u2019exp\u00e9rience mais de la mati\u00e8re de la vie. <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019existence n\u2019est pas mesurable : c\u2019est le fait de la fiction. Du fil \u00e0 plomb litt\u00e9raire.C\u2019est pourquoi l\u2019exp\u00e9rience litt\u00e9raire de Surya, qui ne se r\u00e9clame pas de la fiction, en restaure la surabondance. La gravit\u00e9 de sa mesure, la ligne qu\u2019il tient avec intransigeance, ligne qui ne perd pas son horizon m\u00eame dans ses tourbillons les plus profonds, tout en se refusant toutes sortes d\u2019ornements. Ni hagiographie m\u00e9diatique, ni mysticisme du retrait. Cette ligne qui traverse sans arr\u00eat possible les espaces flous de ce monde, nous redonne la splendeur s\u00e8che et verticale de l\u2019incommensurable. Tel le solstice d\u2019hiver qui d\u00e9coupe les ombres tout en dessinant une autre surface possible, inimaginable auparavant.<\/p>\n\n\n\n<p>Hurlement brut des sir\u00e8nes de l\u2019\u00eatre. <em>La beaut<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>m<\/em><em>\u00ea<\/em><em>me<\/em>.<strong><br><\/strong><\/p>\n\n\n\n<h3><strong><strong>LE D\u00c9SIR DE L\u2019\u00c9CRITURE, AMITI\u00c9<\/strong> <\/strong><\/h3>\n\n\n\n<h3><strong><em>Fragments pour Michel<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<h3><strong><em>Desiderium<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Il y a des \u00e9toiles \u2013 des astres \u2013 qui pr\u00e9sident les constellations. Elles sid\u00e8rent, souvent, elles nous d\u00e9sirent<a id=\"_ednref1\" href=\"#_edn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9sir n\u2019est pas l\u2019absence de l\u2019astre, l\u2019impuissance de son rayon ; sa part n\u2019est pas le puits obscur du ciel. Ce n\u2019est pas une ligne qui se perd et s\u2019efface \u00e0 la limite de l\u2019horizon, n\u2019ayant plus la puissance de faire figure, de tracer les contours du sens. Non, le d\u00e9sir, c\u2019est la dynamique de l\u2019astre qui se d\u00e9-cha\u00eene, qui se d\u00e9coiffe pour faire com\u00e8te, un astre chevelu et hagard, un astre qui rend visite de mani\u00e8re impr\u00e9vue, qui perturbe et choque parfois, litt\u00e9ralement, les tr\u00e9fonds de la terre, qui terrasse et qui d\u00e9-sire. C\u2019est l\u2019astre devenu plus qu\u2019un astre : m\u00e9t\u00e9ore d\u00e9s-astreux.<\/p>\n\n\n\n<p><em>L<\/em><em>\u2019\u00e9<\/em><em>criture du d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>sastre<\/em> : est-ce l\u2019\u00e9criture du d\u00e9sir ? Contrairement \u00e0 ce qu\u2019aurait pu croire Maurice Blanchot, le d\u00e9sir puise sa puissance dans l\u2019absence d\u2019astre, dans la d\u00e9-sid\u00e9ration. Le d\u00e9sastre donc, l\u2019absence d\u2019astre, serait l\u2019espace m\u00eame du d\u00e9sir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9sir de la litt\u00e9rature ou le d\u00e9sir de l\u2019\u00e9criture est tout autre chose que le d\u00e9sir d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p>La v\u00e9ritable litt\u00e9rature commence l\u00e0 o\u00f9 son d\u00e9sir nous d\u00e9sire.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout comme au coeur de ce que nous voyons il y a un oeil secret qui nous regarde, l\u00e0 o\u00f9 la vis\u00e9e de l\u2019\u00e9criture projette la figure de son astre, elle affronte une lueur scintillant comme un regard sombre mais lucide qui se projette sur nous. Cette projection \u00e0 l\u2019envers est le d\u00e9sir de l\u2019\u00e9criture. \u00c9crire demande un sujet, l\u2019exige m\u00eame. Ce n\u2019est pas le sujet qui se perd, qui s\u2019abandonne ou qui se dissout dans l\u2019espace ambigu de l\u2019\u00e9criture. C\u2019est plut\u00f4t l\u2019inverse qui est vrai : l\u2019\u00e9criture <em>veut<\/em> un sujet, elle le veut, elle le d\u00e9sire. Plus encore, elle l\u2019exige.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9criture est l\u2019espace o\u00f9 le sujet est exig\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sujet est cette projection d\u2019un d\u00e9sir qui l\u2019exc\u00e8de et dans lequel il s\u2019exc\u00e8de, l\u2019exc\u00e8s m\u00eame de l\u2019exc\u00e8s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Comment la litt\u00e9rature peut-elle \u00eatre \u00ab sujet \u00bb ? Le texte litt\u00e9raire, cette constellation de sens, est un champ de forces dont l\u2019agent immanent produit un sujet afin de les figurer. Ses figures sont des constellations qu\u2019on peut lire en tant que signes astraux \u2013 mais aussi comme les hi\u00e9roglyphes de forces qui s\u2019\u00e9prouvent, qui s\u2019exp\u00e9rimentent par le plaisir figural qui leur est propre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a une exigence obscure et indicible et pourtant plus r\u00e9elle que le plus certain des faits de l\u2019exp\u00e9rience ordinaire : elle vient de l\u2019astre du plaisir. L\u2019astre qui veut son sujet, qui nous d\u00e9sire.<\/p>\n\n\n\n<p>Un sujet qui nous tourmente, le sujet que nous exprimons.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong><strong>L\u2019AMITI\u00c9<\/strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>L\u2019amiti\u00e9 : astre dans un ciel sombre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9sastre sous le signe de l\u2019amiti\u00e9 n\u2019est qu\u2019un ciel couvert de nuages, un ciel prot\u00e9g\u00e9. Le vide ne l\u2019ab\u00eeme pas, n\u2019\u00e9puise pas ses figures. L\u2019astre de l\u2019amiti\u00e9, \u00e9toile blanche, corps c\u00e9leste intime, veille sur l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du monde, sur sa partie obscure.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong><strong>SOLSTICE D\u2019HIVER<\/strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Un matin sombre, hivernal, la terre couverte de neige, les merles s\u2019abandonnent \u00e0 leurs jeux graphiques. Le monde s\u2019arr\u00eaterait \u00e0 peine, il est sur le point de s\u2019arr\u00eater.<\/p>\n\n\n\n<p>Le monde est en arr\u00eat, en suspens. Il est en train de recommencer. Le monde va et vient sous la vague de neige.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La fin de l\u2019aventure est une autre aventure.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong><strong>LA CHALEUR DE L\u2019EXISTENCE<\/strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019amiti\u00e9 il n\u2019y a pas de n\u00e9cessit\u00e9. Elle est une possibilit\u00e9 de l\u2019existence m\u00eame, n\u00e9cessit\u00e9 de la possibilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9 : partager la vie quand la vie fait d\u00e9faut.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9 : partager la vie quand il y a trop de vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Amiti\u00e9 veut dire : <em>la justice est possible.<\/em><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a id=\"_edn1\" href=\"#_ednref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> Au sujet du mot latin <em>desiderium<\/em> et du rapport \u00e9tymologique entre <em>d\u00e9sir<\/em> et <em>sid\u00e9ration<\/em>, cf. Pascal Quignard, <em>Vie secr\u00e8te <\/em>(Paris, Editions Gallimard, 1988, p. 170-174), dont je suis l\u2019analyse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u0415XP\u00c9RIENCE ET LITT\u00c9RATURE Une vie efface-t-elle toujours l\u2019autre vie ?&#8230;  <a class=\"excerpt-read-more\" href=\"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/la-litterature-et-la-necessite-de-lexistence-meditations-sury%d0%b5nnes\/\" title=\"Read La litt\u00e9rature et la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019existence. 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