{"id":3726,"date":"2022-10-02T22:17:45","date_gmt":"2022-10-02T19:17:45","guid":{"rendered":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/?p=3726"},"modified":"2022-10-09T13:45:46","modified_gmt":"2022-10-09T10:45:46","slug":"le-desir-du-monde-jean-luc-nancy-et-leros-ontologique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/etudes-philosophiques\/le-desir-du-monde-jean-luc-nancy-et-leros-ontologique\/","title":{"rendered":"Le d\u00e9sir du monde. Jean-Luc Nancy et l\u2019Eros ontologique"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>(<strong>In <em>Cahiers philosophiques de Strasbourg<\/em>, dir. par Jacob Rogozinski et J\u00e9r\u00f4me L\u00e8bre, Octobre 2017.<\/strong>)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">\u201cUn monde est possible ? Mais \u00e0 la condition que ce ne soit pas un trafic qui se territoriales sur les places ma\u00eetresses du march\u00e9 et qui affame et qui fait travailler pour rien la moiti\u00e9 du monde, o\u00f9 l\u2019on vend aussi \u00e0 des salauds les seins et les fesses des gosses. Mais un monde, c\u2019est toujours une protestation contre l\u2019immonde. Un monde est une volont\u00e9 de monde, une exigence cosmologique absolue inou\u00efe.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; (Jean-Luc Nancy, <em>La Naissance des seins<\/em>, p. 49)<\/p>\n\n\n\n<p>La question du d\u00e9sir se pose selon l\u2019exigence d\u2019une <em>\u00e9rotique philosophique<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Luc Nancy introduit le th\u00e8me ou plut\u00f4t la notion d\u2019<em>\u00e9<\/em><em>rotique philosophique<\/em> dans \u201cNudit\u00e9\u201d, l\u2019ouverture de <em>La pens<\/em><em>\u00e9<\/em><em>e d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>rob<\/em><em>\u00e9<\/em><em>e<\/em> : le syntagme \u201c<em>\u00e9<\/em><em>rotique philosophique<\/em>\u201d<strong> <\/strong>appara\u00eet elle-m\u00eame dans une note en bas de la page 18, \u201crenvoyant \u00e0 ce qui fut dit plus haut de l\u2019\u00e9rotiquephilosophique\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit ici de beaucoup plus que d\u2019une note de passage lan\u00e7ant un concept prometteur, voire potentiellement explosif : mon hypoth\u00e8se de d\u00e9part est que dans le corpus de l\u2019\u0153uvre de Nancy il existe un noyau de limites incertaines, secret mais d\u00e9terminant, d\u00e9terminant secr\u00e8tement la prolif\u00e9ration conceptuelle et th\u00e9matique qui s\u2019effectue dans son oeuvre \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990. Ce noyau est un corpus ou plut\u00f4t une n\u00e9buleuse \u00e9rotique : ce qui fait du corpus un corps (et ce n\u2019est aucunement un hasard si le livre central de cette \u201cn\u00e9buleuse\u201d ne porte autre titre que <em>Corpus<\/em>)<a id=\"_ednref1\" href=\"#_edn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. Non, il ne s\u2019agit pas simplement d\u2019un nombre d\u2019oeuvres traitant de th\u00e8mes \u00e9rotiques, donc introduisant le \u201cdomaine\u201d de l\u2019\u00e9rotique en tant qu\u2019objet de la philosophie, tout \u00e0 fait l\u00e9gitime d\u2019ailleurs ; il s\u2019agit d\u2019essais, de livres o\u00f9 l\u2019\u00e9rotique appara\u00eet en tant que modalit\u00e9 dominante &#8211; des ouvrages o\u00f9 l\u2019\u00e9rotique s\u2019invite ou plut\u00f4t se d\u00e9ploie, s\u2019<em>\u00e9<\/em><em>cl<\/em><em>\u00f4<\/em><em>t<\/em> en tant que modalit\u00e9 de la pratique philosophique <em>stricto sensu<\/em>.Non pas comme <em>objet<\/em> mais comme <em>mode<\/em> philosophique si j\u2019ai recours \u00e0 la distinction de la <em>Po<\/em><em>\u00e9<\/em><em>tique<\/em> aristot\u00e9licienne. L\u2019\u00e9rotique en tant que modalit\u00e9 de la pratique philosophique, en tant que sa mani\u00e8re ou son caract\u00e8re donc, son <em>ethos<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette nouvelle modalit\u00e9 mobilise r\u00e9troactivement et reconfigure dans un nouvel horizon une grande partie des rapports conceptuels et des enjeux philosophiques des oeuvres nanciennes des pr\u00e9c\u00e9dentes d\u00e9cennies<strong>. <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se de ce texte va se d\u00e9cliner donc en trois phases qui d\u00e9termineront les trois parties \/ phases de mon expos\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<ol type=\"1\"><li>Le d\u00e9sir sera approch\u00e9 d\u2019abord comme force constitutive de la philosophie : la <em>pulsion<\/em> de la pens\u00e9e philosophique, son \u00e9lan, <em>philein, <\/em>ou bien son exc\u00e8s m\u00eame ;<em><\/em><\/li><li>Ensuite, le d\u00e9sir sera abord\u00e9 comme une force ontologique : comme d\u00e9sir <em>du<\/em> monde ;<\/li><li>Pour aboutir enfin \u00e0 la question : Quel rapport entre le d\u00e9sir de la philosophie et le d\u00e9sir du monde? S\u2019agit-il d\u2019un mim\u00e9tisme structurel ? La volont\u00e9 philosophique se greffe-t-elle sur la volont\u00e9 du monde ?<\/li><\/ol>\n\n\n\n<h3> <strong>LE D\u00c9SIR EN PHILOSOPHIE ET LE D\u00c9SIR DE LA PHILOSOPHIE : LE CAS DE NANCY <\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>L\u2019 \u201couverture\u201d de <em>La pens\u00e9e d\u00e9rob\u00e9e<\/em>, \u201cNudit\u00e9\u201d, est ouverte par un paragraphe de Christian Prigent, modulant la fameuse phrase de Bataille, qui appara\u00eet en exergue du livre &#8211; \u201cJe pense comme une fille enl\u00e8ve sa robe\u201d : \u201cLa libre variation de Christian Prigent sur une phrase o\u00f9 Bataille s\u2019effor\u00e7a de capter l\u2019\u00e9lan de sa pens\u00e9e module la double tonalit\u00e9 de cette phrase, ou les deux aspects de sa fi\u00e8vre : une gaiet\u00e9, une all\u00e9gresse, et une tension douloureuse. Ce double ton est celui du d\u00e9sir, en g\u00e9n\u00e9ral, et il est donc aussi celui du d\u00e9sir de la pens\u00e9e, ou plut\u00f4t de <em>la pens\u00e9e comme d\u00e9sir<\/em>, autrement dit de ce que depuis presque deux mill\u00e9naires nous autres Occidentaux auront nomm\u00e9 \u201c<em>philosophie<\/em>\u201d.\u201d Deux pages plus loin il frappe encore plus fort : \u201cL\u2019instant et le geste de la robe qui tombe forment l\u2019exp\u00e9rience qui, d\u00e8s qu\u2019elle a lieu, ne cesse de se r\u00e9p\u00e9ter, et dont la r\u00e9p\u00e9tition est elle-m\u00eame, identiquement, le d\u00e9sir et la v\u00e9rit\u00e9 &#8211; v\u00e9rit\u00e9 du d\u00e9sir et d\u00e9sir de la v\u00e9rit\u00e9, <em>philosophie<\/em> qui d\u2019elle-m\u00eame ne peut que passer outre elle-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire encore d\u00e9sirer et penser, penser <em>comme<\/em> d\u00e9sirer. Hors ce d\u00e9sir, et le mouvement qui retire la robe, il n\u2019y a pas de pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est parfaitement possible, et il est m\u00eame n\u00e9cessaire de commenter le mot de Bataille par les textes de l\u2019\u00e9rotique platonicienne. L\u2019\u00e9lan de l\u2019\u00e2me philosophique &#8211; son <em>philein<\/em> m\u00eame &#8211; s\u2019\u00e9veille et s\u2019\u00e9l\u00e8ve, se dresse ou se r\u00e9pand comme l\u2019\u00e9lan de la fi\u00e8vre sensuelle, mais non pas seulement \u00e0 son image : c\u2019est <em>comme<\/em> agitation des sens qu\u2019il commence, \u00e0 m\u00eame l\u2019ardeur amoureuse et \u00e0 travers elle.\u201d<a id=\"_ednref2\" href=\"#_edn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne pouvons pas nous arr\u00eater ici sur la g\u00e9n\u00e9alogie du d\u00e9sir en philosophie, ce qui serait un parcours passionnant et r\u00e9v\u00e9lateur en soi, des pr\u00e9socratiques, \u00e0 travers Platon et Aristote jusqu\u2019\u00e0 Kant, les romantiques, Nietzsche, Freud, Bergson, Bataille, Deleuze. Insistons donc sur la singularit\u00e9 du d\u00e9sir philosophique chez Nancy et tout d\u2019abord sur la modulation philosophique du d\u00e9sir (du d\u00e9sir \u2018proprement\u2019 \u00e9rotique, donc de l\u2019\u00e9rotique-\u2018objet\u2019 du discours philosophique). D\u2019abord, l\u2019Eros de Nancy est tr\u00e8s diff\u00e9rent de l\u2019Eros violent et tragique de Bataille : il est ondulant, modulant, il s\u2019imprime dans les nuances, les variations, les vibrations, les imbrications de la mati\u00e8re d\u00e9sirante, tout en s\u2019excr\u00e9tant des diff\u00e9rences infimes, au lieu de se manifester par l\u2019apoth\u00e9ose virile des d\u00e9chirures ou de la rupture. <em>La Naissance des seins, <\/em>ce livre assez particulier ne parlerai au fond que de cela : Eros est une auto-modalisation plastique de la mati\u00e8re qui fait des corps; qui donne corps aux corps : qui donne corps au monde : qui donne le monde au monde en tant que corps. Je ne pourrais songer \u00e0 un meilleur exemple que celui du premier paragraphe de <em>La Naissance des seins <\/em>: \u201cUne \u00e9l\u00e9vation interminable, insensible mais appuy\u00e9 sans h\u00e9sitation, un soul\u00e8vement, une tension l\u00e9g\u00e8re et souple jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de sa propre terminaison qui ne l\u2019arr\u00eate pas mais l\u2019\u00e9l\u00e8ve encore et qui la resserre soudain, que la colore et qui la fonce, qui la fronce et qui la strie m\u00e9ticuleusement pour r\u00e9soudre sa saillie en la r\u00e9plique close, sym\u00e9trique, d\u2019une bouche ouverte tendue, desserr\u00e9e pour prononcer le mot qui se d\u00e9tache \u00e0 lui seul &#8211; le sein &#8211; comme la pr\u00e9sence nue, hors et tr\u00e8s loin de tut langage, de l\u2019\u00e9l\u00e9vation elle-m\u00eame en soi simplement accomplie, apais\u00e9e, d\u2019une pes\u00e9e l\u00e9g\u00e8re et mobile &#8211; un accomplissement lui-m\u00eame toujours en devenir, ne cessant de se r\u00e9p\u00e9ter\u201d<a id=\"_ednref3\" href=\"#_edn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9sir chez Nancy exc\u00e8de donc sa matrice structurelle, notamment l\u2019orientation vers un objet (y compris les versions extr\u00eames de cette orientation &#8211; la fusion et la d\u00e9chirure : associables, pour ainsi dire, \u00e0 l\u2019exigence excessive de Bataille); il n\u2019est donc plus caract\u00e9ris\u00e9 par ses traits conventionnels mais par son nouveau caract\u00e8re modal, par ses modalit\u00e9s qui concernent en effet la modalit\u00e9 de la modalit\u00e9 m\u00eame : la <em>modalisation<\/em> et la <em>r\u00e9flexivit\u00e9<\/em>. On peut aller jusqu\u2019\u00e0 affirmer que le d\u00e9sir chez Nancy est en effet la puissance modale m\u00eame : <em>la modalit\u00e9 de la modalit\u00e9<\/em>. Une puissance de modalisation et de r\u00e9flexion : la <em>d\u00e9clinaison, <\/em>le <em>clinamen<\/em> m\u00eame de la force par laquelle la force a lieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, dans \u201cNudit\u00e9\u201d, Nancy est d\u00e9j\u00e0 suffisamment clair : \u201cCet \u00e9lan sans r\u00e9serve &#8211; <em>philosophia aphthonos<\/em>, sans retenue, qui ne se refuse rien &#8211; est \u00e0 lui-m\u00eame, plus que tout autre accomplissement, sa destination et son but d\u2019embl\u00e9e situ\u00e9 au-del\u00e0 des buts en g\u00e9n\u00e9ral. (\u2026) la nudit\u00e9 se retire toujours plus loin que toute mise \u00e0 nu, et c\u2019est ainsi qu\u2019elle est nudit\u00e9. Elle n\u2019est pas un \u00e9tat, mais un mouvement, et le plus vif des mouvements &#8211; vif jusque dans la mort, derni\u00e8re nudit\u00e9.\u201d (<em>ibid<\/em>., p. 12). Nous pouvons comprendre donc cette force, la force \u00e9rotique, aussi comme un \u201c\u00e9lan sans r\u00e9serve\u201d, comme un \u201c\u00e9lan vital\u201d <em>fini<\/em> qui est un sch\u00e9ma dynamique, voire technique (techno-\u00e9rotique) du corps, la force m\u00eame de la finitude, ou bien de la finitude en tant que force : hypoth\u00e8se qui transformerait radicalement toute id\u00e9e de transcendance. La pens\u00e9e d\u00e9rob\u00e9e se fonde donc sur un sch\u00e9ma dynamique, et l\u2019archisch\u00e8me de cette dynamique n\u2019est \u00e9videmment autre qu\u2019Eros.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9rotique g\u00e9n\u00e9rale serait donc \u00e9galement un <em>m\u00e9tabolisme<\/em> g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9&nbsp; (<em>metabol\u00e9<\/em> : changement ; m\u00e9tamorphose) : un processus de transformation immanent au corps. Sans le d\u00e9sir, rien ne peut changer : le d\u00e9sir est la force m\u00eame du changement ; mais changement veut dire mouvement complexe, modal, r\u00e9flexif.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong>ONTOLOGIE MODALE<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Le sch\u00e9ma dynamique ou modal de la pens\u00e9e du corps, de <em>Corpus<\/em> et <em>La pens\u00e9e d\u00e9rob\u00e9e <\/em>\u00e0 <em>La<\/em> <em>Naissance des seins<\/em> et <em>Noli me tangere<\/em> appara\u00eetrait en fin de compte, de mani\u00e8re surprenante ou pas, \u00e9galement comme un sch\u00e9ma (quasi-)ontologique (cf. mes analyses). J\u2019ai fait de mon mieux en tant qu\u2019arch\u00e9ologue de la figure dynamique, pour parvenir \u00e0 la d\u00e9crire par une formule de passage de Nancy de <em>Corpus<\/em>, en tant que \u201contologie modale\u201d, en correspondance avec mes propres arch\u00e9ologies et obsessions philosophiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Le concept d\u2019<em>ontologie modale<\/em> est trac\u00e9e dans le chapitre de <em>Corpus<\/em> \u00ab&nbsp;Corpus&nbsp;: autre d\u00e9part&nbsp;\u00bb o\u00f9 le terme \u00ab&nbsp;modal&nbsp;\u00bb appara\u00eet en tant qu\u2019attribut possible d\u2019une ontologie, \u00e9videmment dans le contexte de la r\u00e9flexion sur le corps : \u00ab&nbsp;<em>Ici<\/em>, l\u2019ontologie est <em>modale<\/em> \u2013 ou modifiable et modifiante \u2013 de mani\u00e8re essentielle, enti\u00e8re et exclusive.&nbsp;\u00bb<a id=\"_ednref4\" href=\"#_edn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> Avec \u00ab&nbsp;l\u2019ontologie modale&nbsp;\u00bb il s\u2019agit donc d\u2019une possibilit\u00e9 qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9, \u00e0 ma connaissance, examin\u00e9e \u00e0 la hauteur de son exigence et dont les enjeux sont d\u00e9cisifs pour toute pens\u00e9e philosophique et politique qui se propose d\u2019articuler la puissance comme principe <em>actif<\/em> : la possibilit\u00e9 d\u2019une pens\u00e9e sur le monde qui ne proc\u00e9derait pas de l\u2019id\u00e9e d\u2019une actualisation de la puissance, mais de l\u2019id\u00e9e d\u2019une <em>modalisation<\/em> pure, d\u2019une puissance de transformation. Avec \u00ab&nbsp;l\u2019ontologie modale&nbsp;\u00bb il ne s\u2019agit pas d\u2019autre chose que de penser la m\u00e9tamorphose comme le r\u00e9gime ontologique m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Je reviendrai ici bri\u00e8vement sur un paragraphe de <em>Corpus<\/em> dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 essay\u00e9 d\u2019aborder les enjeux et les cons\u00e9quences conceptuels et o\u00f9 cette dynamique s\u2019annonce sous le r\u00e9gime singulier de la <em>modalisation<\/em>, s\u2019associant \u00e0 son tour au concept d\u2019une <em>ontologie<\/em> <em>modale<\/em><a id=\"_ednref5\" href=\"#_edn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>. Il s\u2019agit du chapitre \u00ab&nbsp;Corps glorieux&nbsp;\u00bb, singulier dans sa richesse et sa puissance mais aussi dans son \u00e9nigme, chapitre qui trace une image in\u00e9dite de la cr\u00e9ation du monde&nbsp;: \u00ab&nbsp;Que Dieu cr\u00e9e le <em>limon<\/em> [la terre, la glaise, la boue], et que du <em>limon<\/em> il fa\u00e7onne le <em>corps<\/em>, cela veut dire que Dieu <em>se<\/em> modalise ou <em>se<\/em> modifie, mais que son <em>soi<\/em> n\u2019est lui-m\u00eame rien d\u2019autre que l\u2019extension et l\u2019expansion ind\u00e9finie des modes. Cela veut dire que la \u00ab&nbsp;cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb n\u2019est pas la production d\u2019un monde \u00e0 partir d\u2019on ne sait quelle mati\u00e8re de n\u00e9ant, mais qu\u2019elle est ceci que <em>la<\/em> mati\u00e8re (cela m\u00eame qu\u2019il y a) essentiellement <em>se modifie<\/em>&nbsp;: elle n\u2019est pas une substance, elle est l\u2019extension et l\u2019expansion des \u00ab&nbsp;modes&nbsp;\u00bb, ou bien, pour le dire de mani\u00e8re plus exacte, elle est l\u2019exposition de ce qu\u2019il y a.&nbsp;\u00bb <a id=\"_ednref6\" href=\"#_edn6\"><sup>[6]<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>On le voit bien&nbsp;: le moment modal est non seulement directement li\u00e9 \u00e0 une vision in\u00e9dite de la cr\u00e9ation, mais il en est le seul principe : la cr\u00e9ation du monde est <em>modalisation<\/em> et, par cons\u00e9quent, le monde n\u2019est qu\u2019une auto-modalisation. C\u2019est vrai que le \u00ab&nbsp;sujet&nbsp;\u00bb ou le principe d\u2019auto-modalisation est d\u00e9sign\u00e9 ici par le nom <em>Dieu<\/em>, le plus charg\u00e9 qui soit<em>&nbsp;<\/em>; supposons cependant que cette d\u00e9signation n\u2019a d\u2019autre t\u00e2che que d\u2019affirmer irr\u00e9ductibilit\u00e9 de la puissance ou plut\u00f4t de la <em>force<\/em> auto-modalisante \u00e0 un principe totalisant. Elle est affirm\u00e9e comme la force d\u2019un monde&nbsp;absolument immanent, mais dont l\u2019immanence \u00ab&nbsp;absolue&nbsp;\u00bb n\u2019est que celle de son exc\u00e8s illimit\u00e9 sur soi. Non sans surprise, dans le paragraphe cit\u00e9 <em>Dieu<\/em> se rapproche d\u2019un autre terme \u2013 la mati\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;cela veut dire que Dieu <em>se<\/em> modalise et <em>se<\/em> modifie, mais que son <em>soi<\/em> n\u2019est lui-m\u00eame rien d\u2019autre que l\u2019extension et l\u2019expansion ind\u00e9finie des modes. [&#8230;]&nbsp;[<em>L<\/em>]<em>a<\/em> mati\u00e8re (cela m\u00eame qu\u2019il y a) essentiellement <em>se modifie<\/em>&nbsp;: elle n\u2019est pas une substance, elle est l\u2019extension et l\u2019expansion des \u201cmodes\u201d&nbsp;\u00bb (<em>Corpus<\/em>, p. 55). R\u00e9p\u00e9tition ou plut\u00f4t r\u00e9sonance tout \u00e0 fait frappante, saisissante&nbsp;: Dieu <em>est<\/em> la mati\u00e8re, la mati\u00e8re <em>est<\/em> Dieu. Et en effet oui&nbsp;: bien avant que le dieu unique du monoth\u00e9isme ne les expulse, les anciens dieux multiples se m\u00e9tamorphosent sans arr\u00eat, lieux divins ou singularit\u00e9s-modes irr\u00e9ductibles, non totalisables \u00e0 une substance, \u00e0 un principe absolu sacr\u00e9. On ne s\u2019\u00e9tonnera donc pas \u00e0 la proposition radicale de Nancy, formul\u00e9e plus loin&nbsp;: \u00ab&nbsp;Donc, oublions Dieu&nbsp;\u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 119).<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est sous cet aspect que se trace un rapport important avec la pens\u00e9e de Lacoue-Labarthe, le penseur exemplaire de la plasticit\u00e9, son arch\u00e9ologue m\u00eame (concept aujourd\u2019hui identifi\u00e9 avec le travail de Catherine Malabou, dans la plupart des cas sans r\u00e9f\u00e9rence directe \u00e0 l\u2019oeuvre consid\u00e9rable de Lacoue-Labarthe). Cependant, \u00e0 travers les propositions m\u00e9tacritiques majeures de Lacoue-Labarthe se pose un probl\u00e8me qui parfois a l\u2019air d\u2019aporie insoluble &#8211; notamment, la question de la force \u201cderri\u00e8re\u201d la figure, la question si vous voulez du <em>restant <\/em>(si l\u2019on prend appui sur un concept important de Jacob Rogozinski<a id=\"_ednref7\" href=\"#_edn7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>) de la forme, de la <em>Gestalt<\/em>, de ce qui meut la figure, ce qui la fait se tracer ou bien \u00e9merger, sur un fond : la question de la puissance plastique, ou bien de la force formatrice qui produit la forme.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 consacr\u00e9 \u00e0 ce probl\u00e8me une \u00e9tude, dont la premi\u00e8re version \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e toujours \u00e0 Strasbourg, il y a 6 ans, au colloque consacr\u00e9 \u00e0 Philippe Lacoue-Labarthe en 2009, toujours \u00e0 l\u2019invitation de Jacob Rogozinski autour de la question de la <em>force<\/em> de la <em>Darstellung <\/em>&#8211; de son exc\u00e8s ou de sa <em>folie<\/em><a id=\"_ednref8\" href=\"#_edn8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>. Je peux \u00e9galement \u00e9voquer ici de m\u00e9moire une intervention spontan\u00e9e de Nancy dans le cadre des discussions au m\u00eame congr\u00e8s (\u00e0 ma connaissance il n\u2019existe pas d\u2019enregistrement, je cite donc de m\u00e9moire): il a tent\u00e9 d\u2019\u00e9tablir une distinction entre Lacoue-Labarthe et lui-m\u00eame, en mettant l\u2019accent pr\u00e9cis\u00e9ment sur la question de la forme : \u201cLacoue \u00e9tait toujours du c\u00f4t\u00e9 de la forme (de la pens\u00e9e de la forme) tandis que moi (Nancy) &#8211; de la transformation\u201d (th\u00e8se formul\u00e9e aussi en rapport avec mon effort m\u00e9ta-critique de cette \u00e9poque). Cependant, \u00e0 \u00e9tudier de pr\u00e8s les textes de Nancy, on peut nuancer historiquement cette affirmation sans aucun doute r\u00e9v\u00e9latrice : cette distinction ne devient nette qu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 &#8211; d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 quand ce que je viens d\u2019appeler \u201csch\u00e9ma dynamique\u201d s\u2019impose de force chez Nancy, <em>modalisant<\/em> de mani\u00e8re singuli\u00e8re les questions du monde, de la pr\u00e9sence et de la finitude, avec les <em>Lieux divins<\/em>, <em>Corpus<\/em>, <em>La pens\u00e9e d\u00e9rob\u00e9e, La naissance des seins.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Cette distinction entre forme et transformation, ajoute donc un \u00e9l\u00e9ment crucial : la question de la <em>force<\/em> comme question implicitement centrale chez Nancy. La force, ce qui exc\u00e8de la forme et ce qui a donc la puissance de provoquer le changement ou bien la transformation de la forme. Ce qui fait la forme s\u2019exc\u00e9der &#8211; mais aussi ce qui fait la forme tout court. Ce qui <em>forme<\/em> la forme. Ce qui, de la forme m\u00eame, force la forme se former.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong><strong>LA FORCE DU MONDE, LE D<strong>\u00c9<\/strong>SIR<\/strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Une question s\u2019impose donc de force : la question de la force. Quelle est la force qui donne la pulsion de la m\u00e9tamorphose ou de la modalisation ? Quelle est la modalit\u00e9 in-tensive qui cause l\u2019extension des modes &#8211; leur cause efficiente ? La modalit\u00e9 propre de la modalisation ?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans mon paragraphe favori de <em>Corpus<\/em>, que j\u2019ai cit\u00e9 \u00e0 maintes reprises, paragraphe d\u2019un spinozisme cryptique et d\u2019un mat\u00e9rialisme radical jamais r\u00e9p\u00e9t\u00e9 (o\u00f9 m\u00eame Dieu, \u00e0 l\u2019instar de Spinoza ou de Bataille, est r\u00e9duit \u00e0 un principe mat\u00e9riel m\u00e9tabolique, autoplastique, automodalisant), cette force est enti\u00e8rement immanente \u00e0 la mati\u00e8re plastique. On peut la d\u00e9crire pr\u00e9cis\u00e9ment en tant que force d\u2019auto-modalisation : l\u2019impossibilit\u00e9 de (d\u2019un sujet, ou d\u2019un substrat de) rester identique \u00e0 soi-m\u00eame, de se <em>con-tenir <\/em>en soi.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9voquerai ici un texte o\u00f9 Jean-Luc Nancy formule de mani\u00e8re nette et directe cette question voire cette exigence pour la pens\u00e9e, la question du d\u00e9sir, en tant que question ontologique : il s\u2019agit de notre entretien \u201cLa m\u00e9tamorphose, le monde\u201d, publi\u00e9 dans le num\u00e9ro 67 de <em>Rue Descartes<\/em>, \u201cLa m\u00e9tamorphose\u201d. Je cite une r\u00e9ponse de Nancy : \u00ab&nbsp;Si tu demandes&nbsp;: \u00ab&nbsp;que nous veut le monde&nbsp;?&nbsp;\u00bb je crois que je r\u00e9pondrais&nbsp;: il se veut en nous, comme nous, \u00e0 travers nous et tous nos mondes. Mais \u00ab&nbsp;il se veut&nbsp;\u00bb n\u2019est alors ni subjectif, ni volontaire. Autant dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e7a pousse&nbsp;\u00bb (o\u00f9 on peut d\u2019ailleurs entendre \u00ab&nbsp;pousser&nbsp;\u00bb au sens de la force directionnelle et au sens de la croissance biologique). La pouss\u00e9e se pousse&nbsp;: c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle pousse, tout simplement. Elle exerce la pression, la tension qui provoque un \u00e9cart et par cet \u00e9cart un rapport. \u00bb<a id=\"_ednref9\" href=\"#_edn9\"><sup>[9]<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Ici, il n\u2019est d\u00e9cid\u00e9ment pas question d\u2019une simple r\u00e9duction psychologisante de la question&nbsp;du monde ; au contraire, il s\u2019agit d\u2019une th\u00e8se sur la mati\u00e8re du monde elle-m\u00eame. Or l\u2019insistance de Nancy sur le moment r\u00e9flexif n\u2019est donc aucunement al\u00e9atoire. Supposons qu\u2019elle est li\u00e9e \u00e0 un probl\u00e8me fondamental propre \u00e0 la probl\u00e9matique de la m\u00e9tamorphose. On peut en saisir les enjeux par un retour clarifiant \u00e0 Aristote. Or, le Stagirite postule dans la <em>M\u00e9taphysique<\/em> qu\u2019il n\u2019existe pas de changement du changement&nbsp;: il n\u2019y a pas de <em>metabol\u00e9<\/em> de la <em>metabol\u00e9<\/em> (Livre XI, 1068 a-b). <em>Metabol\u00e9<\/em> n\u2019est donc pas r\u00e9flexive. Cependant, selon Nancy \u201c<em>la pouss\u00e9e <\/em>se<em> pousse<\/em>\u201d. Or, c\u2019est le \u201cse\u201d, la r\u00e9flexivit\u00e9 m\u00eame de la pouss\u00e9e, qui appara\u00eet en tant que cause motrice, la cause du changement : paradoxale cause efficiente immanente.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme si le moment r\u00e9flexif chez Nancy venait en r\u00e9ponse au \u00ab&nbsp;blocage&nbsp;\u00bb aristot\u00e9licien&nbsp;(n\u00e9cessaire pour bien visser la machinerie de l\u2019actualisation). Avec le moment r\u00e9flexif chez Nancy il ne s\u2019agit aucunement d\u2019une sorte de \u00ab&nbsp;<em>meta<\/em>&#8211;<em>metabol\u00e9<\/em>&nbsp;\u00bb mais du changement \u2013 de l\u2019<em>alt\u00e9ration<\/em> \u2013 comme seule immanence&nbsp;du \u00ab&nbsp;flux h\u00e9raclit\u00e9en&nbsp;\u00bb du monde. <em>Mouvoir le mouvement<\/em> veut dire per-sister \u00e0 m\u00eame le flux. Or, le flux n\u2019est pas fluidit\u00e9&nbsp;; il est dynamique effective&nbsp;:l\u2019op\u00e9ration alt\u00e9rante s\u2019y effectue. Cette dynamique effective ou bien ce mouvement complexe ou r\u00e9flexif d\u00e9c\u00e8le une puissance plastique, formatrice (ou bien, une <em>cause formelle<\/em><strong>)<\/strong>: \u00ab&nbsp;Forme veut dire que le corps s\u2019articule (\u2026) comme un rapport \u00e0 autre chose que lui-m\u00eame. Le corps est un rapport \u00e0 un autre corps \u2013 ou un rapport \u00e0 soi.&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;De l\u2019\u00e2me&nbsp;\u00bb, <em>Corpus<\/em>, p. 115)<\/p>\n\n\n\n<p>Ce d\u00e9placement du <em>motif<\/em> <em>modal, <\/em>la transformation du mouvement modalisant en mouvement <em>r\u00e9flexif<\/em> affecte aussi la figure de Dieu, qui n\u2019appara\u00eet de nouveau que pour se transformer \u00e0 son tour en op\u00e9ration r\u00e9flexive : \u00ab&nbsp;Dieu se voit comme ce corps, le mien, le v\u00f4tre. (\u2026) Si Dieu est la pens\u00e9e de l\u2019\u00e9tendue, c\u2019est parce qu\u2019il est l\u2019\u00e9tendue de la pens\u00e9e.&nbsp;\u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 119) Cette transformation d\u2019envergure permet de mieux comprendre aussi le retour \u00ab&nbsp;r\u00e9flexif&nbsp;\u00bb \u00e0 la substance spinozienne dans <em>Corpus<\/em>. La substance ne serait pas autre chose que cette capacit\u00e9 de se rapporter \u00e0, le ferment du \u00ab&nbsp;se&nbsp;\u00bb qui est aussi, en m\u00eame temps, la puissance de l\u2019\u00ab&nbsp;ex&nbsp;\u00bb, de la sortie de soi, et donc de la m\u00e9tamorphose. En un mot, la substance n\u2019est que le moment auto-r\u00e9flexif du corps&nbsp;: de l\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;\u00e9tendue&nbsp;\u00bb (et) de la \u00ab&nbsp;pens\u00e9e&nbsp;\u00bb. Mais (se) rapporter \u00e0, c\u2019est-\u00e0-dire sortir de soi, c\u2019est-\u00e0-dire s\u2019exposer ou \u00eatre expos\u00e9(e) veut dire s\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;individuer&nbsp;\u00bb. Ainsi la substance \u2013 en tant que libert\u00e9 \u2013 est mue par un <em>principium<\/em> <em>individuationis<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;la libert\u00e9 mat\u00e9rielle&nbsp;\u00bb est, on l\u2019a vu, celle \u00ab&nbsp;de l\u2019extension ind\u00e9finie d\u2019un <em>principium individuationis<\/em> tel que les individus eux-m\u00eames <em>ne cessent pas de s\u2019in-dividuer<\/em>, toujours plus diff\u00e9rents d\u2019eux-m\u00eames, toujours donc plus semblables et plus substituables entre eux, jamais pourtant confondus en substances sans que la substance, avant que de rien soutenir, ni soi, ni autre, ne vienne \u00e0 \u00eatre expos\u00e9e <em>ici<\/em>&nbsp;: au monde.&nbsp;(\u2026) (C\u2019est-\u00e0-dire&nbsp;: la libert\u00e9). \u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 34). La plus fid\u00e8le description de la \u00ab&nbsp;substance&nbsp;\u00bb-modalisation sera alors la <em>dynamique<\/em> des singularit\u00e9s irr\u00e9ductibles, tandis que la comparution sera le nom de la&nbsp;totalit\u00e9 non totalisable&nbsp;des rapports-expositions. Pour parler avec les mots de Bailly et de Nancy&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019ontologie du \u201ccommun\u201d et du \u201cpartage\u201d ne serait pas autre chose que l\u2019ontologie de l\u2019\u201c\u00eatre\u201d radicalement soustrait \u00e0 toute ontologie de la substance, de l\u2019ordre et de l\u2019origine.&nbsp;\u00bb<a id=\"_ednref10\" href=\"#_edn10\"><sup>[10]<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Sans surprise, ce concept fort de la <em>substance-modaisation <\/em>appara\u00eet \u00e9galement dans un paragraphe-cl\u00e9 de <em>La Naissance des seins<\/em>, paragraphe qui \u00e9labore de mani\u00e8re \u00e0 la fois po\u00e9tiquement libre et syst\u00e9matiquement rigoureuse, radicalement critique, suivant l\u2019exigence romantique, le <em>topos<\/em> du \u201csoi\u201d, de la <em>r\u00e9flexivit\u00e9<\/em> : \u201cSoi surgissant, lev\u00e9 et par l\u00e0 m\u00eame hors de soi mais tout autant et identiquement recourb\u00e9 sur soi. La vague n\u2019est pas une modification, ni de l\u2019eau ni de l\u2019air. L\u2019\u00eele n\u2019est pas une modification, ni de la terre ou du feu, ni de l\u2019air ou de l\u2019eau. Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9l\u00e9ments suivis de leurs modifications. Mais la modification est \u00e9l\u00e9mentaire.<\/p>\n\n\n\n<p>La pens\u00e9e est la modification : la lev\u00e9e d\u2019un mode, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une mesure, cadence, rythme, scansion, forme, contour, motif, figure, fa\u00e7on, tournure, mani\u00e8re. Ce qui, de soi, se modalise, se mesure et se d\u00e9coupe. Ce qui se modifie sans avoir encore \u00e9t\u00e9 rien de modifiable &#8211; ou bien : rien que le modifiable, la substance \u00e9tale sans soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui se\u2026 &#8211; un saut dans soi l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait pas d\u2019\u00eatre pour soi. Un saut hors de soi dans soi, et qui se saute aussi, passe par-dessus soi, se manque ou s\u2019\u00e9lide ou s\u2019\u00e9vide en m\u00eame temps. Ni as\u00e9it\u00e9, ni pers\u00e9it\u00e9, ips\u00e9it\u00e9 peut-\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais dans <em>ipse<\/em>, il n\u2019y a pas de se, pas de soi-m\u00eame. <em>Ipse<\/em>, c\u2019est <em>is<\/em> (celui-ci) avec&nbsp; <em>pse<\/em> (\u201cparticule de reforcement\u201d). Celui-ci particuli\u00e8rement renforc\u00e9. Lui <em>m\u00eame<\/em>, ainsi accentu\u00e9, relev\u00e9, dress\u00e9, distingu\u00e9, s\u00e9par\u00e9. Flexion sans r\u00e9flexion. Pr\u00e9reflexif, irr\u00e9fl\u00e9chi, surgi.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>(<em>La Naissance des seins<\/em>, pp. 36 &#8211; 37)<\/p>\n\n\n\n<p>Cette <em>flexion<\/em> sans r\u00e9-flexion, ce pli, ce changement ou modulation, serait un autre nom de la pouss\u00e9e se poussant, ou du d\u00e9sir se d\u00e9sirant et ainsi ouvrant les modes, s\u2019ouvrant, s\u2019\u00e9tendant, se donnant corps, forme et temps : <em>se donnant monde.<\/em> Comme le dit Nancy dans un livre tout r\u00e9cent, l\u2019entretien avec Mathilde Girard <em>Proprement dit <\/em>: \u201cNon plus \u201cd\u00e9sir de soi\u201d mais <em>soi comme d\u00e9sir<\/em>. En tant que d\u00e9sir, \u201csoi\u201d \u00e9chappe \u00e0 la probl\u00e9matique du \u201cretour sur soi\u201d\u201d<a id=\"_ednref11\" href=\"#_edn11\"><sup>[11]<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9sir, la <em>pulsion<\/em>, la pouss\u00e9e du monde vient ici donc comme un autre nom, r\u00e9v\u00e9lateur, de l\u2019extension des modes du monde, du mouvement de la m\u00e9tamorphose, qui n\u2019est pas, cependant, un nouveau nom de l\u2019<em>affection<\/em> aristot\u00e9licienne (\u00ab&nbsp;[u]ne propri\u00e9t\u00e9 selon laquelle on peut \u00eatre modifi\u00e9, comme le clair et l\u2019obscur, le doux et l\u2019amer, la gravit\u00e9 et la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 \u00bb, <em>M\u00e9taphysique<\/em>, D, 21). Cette th\u00e8se ne veut pas affirmer que la pulsion est le d\u00e9sir <em>de<\/em> la mati\u00e8re (donc la mati\u00e8re en tant que sujet, ou substance \u2013 une auto-affection donc) mais, inversement, que ce d\u00e9sir \u2013&nbsp;cette pulsion, cette pouss\u00e9e, on peut ajouter \u2013 cette intensit\u00e9, cette <em>\u00e9nergie<\/em>&nbsp;\u2013 est la mati\u00e8re du monde elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Le <em>ton<\/em> de cette pens\u00e9e \u00e9tonnante de la modalisation puise-t-il \u00e0 la m\u00eame source que les premi\u00e8res impulsions de la pens\u00e9e philosophique&nbsp;? Le sens commun voit \u00e0 l\u2019origine de la philosophie une pens\u00e9e sur les \u00e9l\u00e9ments ou les principes. Mais en r\u00e9alit\u00e9, chez Anaxim\u00e8ne ou chez H\u00e9raclite il s\u2019agit avant tout de penser une modifiabilit\u00e9 premi\u00e8re de la mati\u00e8re du monde, en lui donnant le nom d\u2019<em>air<\/em> ou de <em>feu<\/em>. \u00ab&nbsp;L\u2019air prend un aspect diff\u00e9rent selon qu\u2019il est condens\u00e9 ou rar\u00e9fi\u00e9, car, lorsqu\u2019il atteint un certain degr\u00e9 de rar\u00e9faction, il devient feu&nbsp;; en revanche, les vents sont de l\u2019air condens\u00e9 et le nuage est form\u00e9 \u00e0 partir de l\u2019air par condensation.&nbsp;\u00bb (Anaxim\u00e8ne)&nbsp;; \u00ab&nbsp;[L]es transformations du feu&nbsp;: d\u2019abord, mer, de la mer une moiti\u00e9 terre, une moiti\u00e9 souffle br\u00fblant.&nbsp;\u00bb<a id=\"_ednref12\" href=\"#_edn12\"><sup>[12]<\/sup><\/a> Les anciens ont appel\u00e9 cette modifiabilit\u00e9 de la mati\u00e8re \u00ab&nbsp;densit\u00e9&nbsp;\u00bb, avant que le concept scientifique de densit\u00e9 n\u2019apparaisse, deux mill\u00e9naires plus tard, chez Newton. La densit\u00e9 est l\u2019<em>affection<\/em> de la mati\u00e8re qui nomme son caract\u00e8re originairement multiple, non-\u00e9l\u00e9mentaire, <em>divisible indivisible<\/em>, pour reprendre les mots d\u2019H\u00e9raclite. C\u2019est cette pens\u00e9e des modifications \u2013 ou plut\u00f4t des modalisations \u2013 qui impulse les premiers pas de l\u2019activit\u00e9 qui va \u00eatre connue plus tard comme \u00ab&nbsp;philosophie&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019agit-il d\u00e8s lors, avec <em>Corpus<\/em> de Nancy, d\u2019un retour \u00e0 la pens\u00e9e pr\u00e9scientifique de la mati\u00e8re \u2013 la pens\u00e9e sur la modalisation mat\u00e9rielle&nbsp;? M\u00eame plus que cela. Car, si la modalisation est l\u2019autre nom de la cr\u00e9ation (telle est la pointe de l\u2019affirmation du chapitre \u00ab&nbsp;Corps glorieux&nbsp;\u00bb) et si par cons\u00e9quent la modalisation est la seule mati\u00e8re, alors, la mati\u00e8re est elle-m\u00eame cr\u00e9ation. La pens\u00e9e de la modalisation ontologique affirme l\u2019existence de la mati\u00e8re non pas comme principe oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e ou \u00e0 la forme&nbsp;; elle ne se propose pas d\u2019effectuer de nouveau une r\u00e9duction ontologique pour rendre le tout explicable et pour le soumettre au d\u00e9terminisme, toujours fataliste au bout du compte, de la n\u00e9cessit\u00e9. Au contraire, la pens\u00e9e de la modalisation affirme la mati\u00e8re non pas comme substrat assujetti ou bien comme masse dure de la n\u00e9cessit\u00e9 mais comme possibilit\u00e9 de l\u2019\u00e9mergence libre du nouveau, de la fermentation de l\u2019avenir, seul \u00ab&nbsp;substrat&nbsp;\u00bb de la cr\u00e9ation du monde \u2013 m\u00e9tamorphose sans substance. \u00ab&nbsp;[L]a libert\u00e9 mat\u00e9rielle \u2013 la mati\u00e8re comme libert\u00e9 \u2013 n\u2019est pas celle d\u2019un geste, encore moins d\u2019une action volontaire, sans \u00eatre aussi celle de deux nuances de mica, de millions de coquilles dissemblables, et de l\u2019extension ind\u00e9finie d\u2019un <em>principium<\/em> <em>individuationis<\/em>&nbsp;\u00bb (<em>Corpus<\/em>, op. cit., p. 34).<\/p>\n\n\n\n<p>Si je puis me permettre de r\u00e9p\u00e9ter ici une affirmation de <em>L\u2019alt\u00e9ration du monde<\/em><a id=\"_ednref13\" href=\"#_edn13\"><em><sup><strong><sup>[13]<\/sup><\/strong><\/sup><\/em><\/a><em>, <\/em>la <em>pulsion<\/em> serait donc non seulement une \u00ab simple \u00bb pulsion mat\u00e9rielle ou bien une \u00ab simple \u00bb manifestation de la force plastique de la volont\u00e9 ; cette pulsion serait l\u2019effet d\u2019une intensit\u00e9 de la mati\u00e8re elle-m\u00eame, ins\u00e9parable de la mati\u00e8re du d\u00e9sir (qui est d\u00e9sir de transformer celle-ci, de l\u2019alt\u00e9rer : celui-ci transporte le d\u00e9sir de celle-l\u00e0).<\/p>\n\n\n\n<h3><strong>POUR UNE EROSOPHIE<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Le nom mythique mais aussi philosophique, depuis Platon, \u00e0 travers Aristote et Ficin jusqu\u2019\u00e0 Nietzsche, Bataille et Deleuze, de cette force voire de ce <em>principium<\/em> <em>individuationis <\/em>n\u2019est autre qu\u2019Eros. Selon les anciens, Eros est bel et bien la cause et la force de la m\u00e9tamorphose, la force de la <em>metabole<\/em>, une cause motrice immanente.<\/p>\n\n\n\n<p>Eros, dieu ou bien d\u00e9mon tout-puissant de la <em>flexion<\/em>, nomme la force m\u00eame de la r\u00e9flexivit\u00e9. Si Chaos \u00e9tait <em>prima materia<\/em>, Eros, le vieux Eros, une des trois entit\u00e9s les plus archa\u00efques et non-g\u00e9n\u00e9r\u00e9es &#8211; Chaos, Eros, Gaia &#8211; serait la force de la modalisation de <em>ce qui est<\/em> : de ce qui est <em>sous-jet\u00e9<\/em>, de la mati\u00e8re-chaos.<strong> <\/strong>La mati\u00e8re ne devient active que par le principe \u00e9rotique, m\u00eame si Chaos appara\u00eet lui-m\u00eame comme une force premi\u00e8re de distinction, \u00e0 m\u00eame l\u2019indistinction du hiatus premier. Toutefois, c\u2019est une force pesante, ne retenant pas la puissance dynamique en soi ; ce serait Eros, contemporain de Chaos, qui modaliserait la mati\u00e8re de Gaia. Eros distingue, trace des formes et des figures, s\u00e9pare et unit, unit en s\u00e9parant; il d\u00e9double, multiplie, compose. (Sa puissance serait donc le paradigme de la \u201ccomparution\u201d, de ce que j\u2019ai d\u00e9crit en tant que \u201cdynamique des singularit\u00e9s irr\u00e9ductibles\u201d. )<\/p>\n\n\n\n<p><em>Eros<\/em> n\u2019est que le nom d\u2019une force multiple et au bout du compte irr\u00e9ductible \u00e0 un nom : la force ou la puissance m\u00eame du multiple. Sa formule est : \u201cJe suis L\u00e9gion\u201d (Marc 5,9) &nbsp;&#8211; la formule paradigmatique du <em>d\u00e9monique<\/em>. Eros \u00e9tant lui-m\u00eame le paradigme du d\u00e9monique (non du d\u00e9moniaque), le <em>daimon<\/em> de l\u2019exc\u00e8s et de l\u2019exc\u00e8s sur soi, o\u00f9 seulement le \u201csoi\u201d d\u2019un sujet pourrait appara\u00eetre : <em>flexion<\/em> d\u00e9monique. (<em>Les lieux divins<\/em> de Nancy seraient donc \u00e9galement des lieux d\u00e9moniques ou bien des lieux \u00e9rotiques, ce qui revient au m\u00eame. Ils disent l\u2019irr\u00e9ductibilit\u00e9 de la force et de la mati\u00e8re d\u00e9sirante &#8211; d\u2019Eros \u00e0 un sch\u00e9ma, \u00e0 une figure, \u00e0 une matrice transcendante ou \u00e0 un rapport matriciel du sujet \u00e0 l\u2019objet).<\/p>\n\n\n\n<p>Parlons donc, comme je l\u2019ai propos\u00e9 ailleurs, d\u2019Erosophie. <em>Erosophie<\/em> au lieu de Philosophie : Eros serait la force de <em>plus-que-philein, <\/em>la force qui exc\u00e8de la pens\u00e9e toujours \u00e0 la d\u00e9mesure du monde, du d\u00e9sir du monde, du d\u00e9sir qui fait monde, du d\u00e9sir-monde.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019<em>Erosophie<\/em> : toucher \u00e0 la sagesse et non seulement aspirer \u00e0 elle ; <em>erao <\/em>[Grec : <em>d\u00e9sirer, aimer passionn\u00e9ment<\/em>] au lieu de <em>phileo <\/em>[<em>aspirer \u00e0 ;<\/em> <em>aimer ; aimer bien<\/em>]. Mais que veut dire toucher \u00e0 la sagesse ? Que veut dire avoir un rapport avec la sagesse ? Est-ce possible ? Cela veut dire avoir acc\u00e8s \u00e0 ce noyau de puissance qui agit <em>dans<\/em> la sagesse : comprendre la puissance, l\u2019\u00e9prouver ; agir \u00e0 m\u00eame la puissance. Et si la sagesse ne consistait que dans &#8211; n\u2019\u00e9tait autre chose que&nbsp; ce creusement, cette <em>flexion<\/em> du d\u00e9sir sur soi, ce toucher qui se plie sur soi pour se donner forme, ou corps, et donc pour augmenter sa puissance ? Le sch\u00e8me dynamique de cette op\u00e9ration ne serait autre que l\u2019<em>alt\u00e9ration, <\/em>l\u2019<em>alloiosis<\/em>, le devenir-autre, la d\u00e9finition m\u00eame de l\u2019<em>aisthesis<\/em>, de l\u2019\u00e2me sensible, d\u00e9sirant, et donc \u00e9rotique dans <em>Peri<\/em> <em>Psykhe<\/em> d\u2019Aristote ; l\u2019activit\u00e9 qui d\u00e9clenche la sagesse du toucher m\u00eame, de ce \u201cse\u201d qui touche en se rapportant \u00e0 \u201csoi\u201d, en se rapportant tout court : <em>con<\/em>&#8211;<em>sonnant,<\/em> <em>r\u00e9sonnant <\/em>(comme le veut Jean-Christophe Bailly) ; le ton, la touche et le toucher en tant que r\u00e9sonance, flexion, <em>clinamen<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Or quand Nancy formule la phrase de laquelle proc\u00e8de ce texte, parlant de \u201c<em>la pens\u00e9e comme d\u00e9sir<\/em>, autrement dit de ce que depuis presque deux mill\u00e9naires nous autres Occidentaux auront nomm\u00e9 \u201c<em>philosophie<\/em>\u201d\u201d, il prend sans aucun doute un risque conceptuel important : il sait parfaitement que <em>philo-sophia<\/em> veut dire \u201caspirer \u00e0 la philosophie\u201d, \u201caimer la philosophie\u201d (suivant l\u2019inventeur du mot \u2018philosophe\u2019, H\u00e9raclite ou Pythagore, dont le but \u00e9tait sans doute de tracer une ligne de d\u00e9marcation nette par rapport aux sophistes, exprimant ainsi une certaine humilit\u00e9 ; le mot qui a \u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 par la suite de toute probabilit\u00e9 par Platon en tant que <em>philosophie<\/em>). Toutefois, Nancy sans doute sait tr\u00e8s bien aussi que le verbe <em>phileo<\/em> veut dire non seulement \u2018aimer\u2019 (\u2018aimer bien\u2019) mais qu\u2019il s\u2019approche dans sa deuxi\u00e8me signification d\u2019<em>erao<\/em> &#8211; le verbe o\u00f9 r\u00e9sonne le nom d\u2019Eros &#8211; notamment \u2018embrasser\u2019, \u2018caresser\u2019, \u2018toucher\u2019. Embrasser Sophia ? De ce point de vue <em>erao<\/em> appara\u00eetrait en tant qu\u2019un degr\u00e9 d\u2019intensit\u00e9 sup\u00e9rieure de <em>phileo. <\/em>La philosophie ne pourrait donc pas \u00eatre d\u00e9clar\u00e9e, sans crier gare, en tant que co-substantielle du d\u00e9sir ; toutefois, comme le dit Nancy \u00e0 juste titre, c\u2019est une affaire de d\u00e9sir ; le d\u00e9sir y fait son travail. Ce \u201clapsus conceptuel\u201d est donc incontestablement sinon pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9, du moins symptomatique. Il a sa propre logique : et elle n\u2019est autre que la logique de <em>l\u2019\u00e9rosophie<\/em>. Telle est la v\u00e9rit\u00e9 secr\u00e8te de <em>La pens\u00e9e d\u00e9rob\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ose dire donc que Nancy \u00e9tait et reste toujours un de ceux qui portent l\u2019empreinte des touchers de Sophia tout comme d\u2019Eros, de ce double toucher se touchant soi, le touchant <em>lui, <\/em>Jean-Luc Nancy ; un messager &#8211; un dernier ou un premier &#8211; un ange ou un d\u00e9mon donc &#8211; de cette <em>\u00e9rosophie<\/em> qui nous inspire ou qui, au juste, nous d\u00e9sire.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref1\" id=\"_edn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> En voici le corpus : <em>Corpus <\/em>(1992), <em>La<\/em> <em>Naissance des seins <\/em>(2006 [1996]), <em>La Pens<\/em><em>\u00e9<\/em><em>e d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>rob<\/em><em>\u00e9<\/em><em>e <\/em>(2001), <em>L<\/em><em>\u2019<\/em><em> <\/em><em>\u201c<\/em><em>il y a<\/em><em>\u201d<\/em><em> <\/em><em>du rapport sexuel <\/em>(2001), <em>Nus sommes<\/em> (avec Federico Ferrari, 2002), <em>Je t<\/em><em>\u2019<\/em><em>aime, un peu, beaucoup, passionn<\/em><em>\u00e9<\/em><em>ment<\/em><em>\u2026<\/em><em> <\/em><em>Petite conf<\/em><em>\u00e9<\/em><em>rence sur l<\/em><em>\u2019<\/em><em>amour<\/em> (2008) et, dans un sens plus large <em>Les Muses <\/em>(1994), <em>La visitation <\/em>(2001),&nbsp; et <em>Noli me tangere <\/em>(2003).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref2\" id=\"_edn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> Jean-Luc Nancy, <em>La pens<\/em><em>\u00e9<\/em><em>e d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>rob<\/em><em>\u00e9<\/em><em>e<\/em>, Paris, Galil\u00e9e, 2001, p. 11; p. 13.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref3\" id=\"_edn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> Jean-Luc Nancy, <em>La Naissance des seins<\/em>, suivi de <em>P<\/em><em>\u00e9<\/em><em>an pour Aphrodite<\/em>, 2006 [1996], Paris, Galil\u00e9e, p. 11.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref4\" id=\"_edn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> Jean-Luc Nancy, <em>Corpus<\/em>, Paris, M\u00e9taili\u00e9, 2000 [1992], p. 48.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref5\" id=\"_edn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> Cf. Boyan Manchev, \u00ab&nbsp;La m\u00e9tamorphose du monde. Jean-Luc Nancy et les sorties de l\u2019ontologie n\u00e9gative&nbsp;\u00bb, <em>Europe<\/em>, avril 2009, sous la dir. de Ginette Michaud et Boyan Manchev, \u201cLa mati\u00e8re du monde et l\u2019<em>aisthesis<\/em> du commun\u201d,in <em>Figures du dehors. Autour de Jean-Luc Nancy<\/em>, sous la dir. de Gis\u00e9le Berkman et Danielle Cohen-Levinas, Paris, Editions C\u00e9cile Defaut, 2012.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref6\" id=\"_edn6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> Jean-Luc Nancy, <em>Corpus<\/em>, op. cit., p. 55.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref7\" id=\"_edn7\"><sup>[7]<\/sup><\/a> Cf. Jacob Rogozinski, <em>Le moi et la chair. Introduction <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>l<\/em><em>\u2019<\/em><em>ego-analyse<\/em>, Paris, Editions du Cerf, 2006.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref8\" id=\"_edn8\"><sup>[8]<\/sup><\/a> Cf. Boyan Manchev, \u201cLe dernier romantique ou De l\u2019anarchie po\u00e9tique\u201d, in<em>Philippe Lacoue-Labarthe. La c<\/em><em>\u00e9<\/em><em>sure et l<\/em><em>\u2019<\/em><em>impossible,<\/em>Textes recueillis par Jacob Rogozinski), Paris, Nouvelles \u00e9ditions Lignes, 2010.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref9\" id=\"_edn9\"><sup>[9]<\/sup><\/a> \u00ab&nbsp;La m\u00e9tamorphose, le monde. Entretien avec Jean-Luc Nancy&nbsp;\u00bb, <em>Rue Descartes<\/em> n 64&nbsp;: \u00ab&nbsp;La m\u00e9tamorphose&nbsp;\u00bb, Paris, PUF\/CIPh, 2009.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref10\" id=\"_edn10\"><sup>[10]<\/sup><\/a> \u00ab&nbsp;La comparution&nbsp;\u00bb, in Jean-Christophe Bailly, Jean-Luc Nancy, <em>La comparution<\/em>, Paris, Christian Bourgois \u00c9diteur, 1991,&nbsp;p. 57.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref11\" id=\"_edn11\"><sup>[11]<\/sup><\/a> Mathilde Girard et Jean-Luc Nancy, <em>Proprement dit. Entretien sur le mythe<\/em>, Paris, Lignes, 2015, p. 59.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref12\" id=\"_edn12\"><sup>[12]<\/sup><\/a> H\u00e9raclite, <em>Fragments (Citations et t\u00e9moignages)<\/em>, Traduction et pr\u00e9sentation Jean-Fran\u00e7ois Pradeau,&nbsp; Paris, Flammarion, 2002, p. 131.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_edn13\" href=\"#_ednref13\"><sup>[13]<\/sup><\/a> Cf. Boyan Manchev, <em>L\u2019alt\u00e9ration du monde. Pour une esth\u00e9tique radicale<\/em>, Paris, Lignes, 2009.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(In Cahiers philosophiques de Strasbourg, dir. par Jacob Rogozinski et&#8230;  <a class=\"excerpt-read-more\" href=\"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/etudes-philosophiques\/le-desir-du-monde-jean-luc-nancy-et-leros-ontologique\/\" title=\"Read Le d\u00e9sir du monde. 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