{"id":3755,"date":"2022-10-03T12:12:54","date_gmt":"2022-10-03T09:12:54","guid":{"rendered":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/?p=3755"},"modified":"2022-10-09T13:47:50","modified_gmt":"2022-10-09T10:47:50","slug":"letat-dexception-salutaire-et-lavenir-du-politique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/critique\/letat-dexception-salutaire-et-lavenir-du-politique\/","title":{"rendered":"L\u2019\u00e9tat d\u2019exception salutaire et l\u2019avenir du politique"},"content":{"rendered":"\n<h2>Consid\u00e9rations m\u00e9tacritiques<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>(<strong>In <em>Lignes <\/em>n\u00b065, \u00ab \u00c9tats de l&#8217;exception \u00bb, Paris, 2021.<\/strong>)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Salus populi suprema lex esto<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Cic\u00e9ron, <em>De legibus<\/em>, III, 3, \u00a7 8<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Ce court essai ne pourrait pas se poser des t\u00e2ches trop ambitieuses. Je me limiterai donc \u00e0 \u00e9claircir quelques pr\u00e9misses, d\u2019ordre g\u00e9n\u00e9alogique et critique, du probl\u00e8me de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception, afin d\u2019aboutir \u00e0 la d\u00e9finition de quelques hypoth\u00e8ses m\u00e9tacritiques. Si toute une lign\u00e9e de la pens\u00e9e critique actuelle tend \u00e0 se structurer autour du motif, de la figure ou du paradigme de l\u2019exception, il nous faut d\u00e8s lors une <em>m<\/em><em>\u00e9<\/em><em>tacritique<\/em> de l\u2019exception.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong><strong>\u00c9TAT D\u2019EXCEPTION ET SALUT PUBLIC : REINACH<\/strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Le point de d\u00e9part de mon analyse sera la th\u00e8se sur le rapport entre l\u2019\u00e9tat d\u2019exception et le moment fondateur du politique, th\u00e8se d\u00e9velopp\u00e9e dans le livre <em>Logique du politique<\/em><a id=\"_ednref1\" href=\"#_edn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. Bien s\u00fbr, par \u00ab&nbsp;moment fondateur du politique \u00bb, j\u2019entends une fiction th\u00e9orique de nature quasi-mythique, d\u00e9velopp\u00e9e de Platon \u00e0 Hobbes et Rousseau, sinon aux auteurs de ladite \u00ab R\u00e9volution conservatrice&nbsp;\u00bb ou des (r\u00e9tro-)utopies \u00e9mancipatrices de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du si\u00e8cle dernier. En m\u00eame temps, cette fiction est indubitablement productive : elle fournit la base abstraite de l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00e9tat d\u2019exception, compris comme violence immanente au droit, c\u2019est-\u00e0-dire comme une force dont la manifestation n\u2019est qu\u2019une r\u00e9actualisation de la puissance constitutive de l\u2019ordre l\u00e9gal lui-m\u00eame. Je r\u00e9sumerai synth\u00e9tiquement certaines des th\u00e8ses de <em>Logique<\/em> <em>du<\/em> <em>politique<\/em>, en me concentrant sur les auteurs cl\u00e9s du d\u00e9bat actuel \u2013 Carl Schmitt et Walter Benjamin, avant de me concentrer sur un ouvrage fondamental presque compl\u00e8tement oubli\u00e9 \u2013 <em>De<\/em> <em>l<\/em><em>\u2019\u00e9<\/em><em>tat de si<\/em><em>\u00e8<\/em><em>ge et des institutions de salut public <\/em>(1885) de Th\u00e9odore Reinach, sans manquer d\u2019ajouter quelques consid\u00e9rations m\u00e9tacritiques sur la reprise des concepts de Schmitt et de Benjamin de la part de Giorgio Agamben pendant le dernier quart de si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>Th\u00e9odore Reinach, lui-m\u00eame une figure <em>exceptionnelle<\/em> \u2013 v\u00e9ritable polymathe, connu comme arch\u00e9ologue, hell\u00e9niste, papyrologue, juriste, math\u00e9maticien, musicologue, numismate et bri\u00e8vement, homme politique (il a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu deux fois d\u00e9put\u00e9 de Savoie, en 1906 et en 1910, en tant que repr\u00e9sentant duBloc des gauches) \u2013 a publi\u00e9 son \u00e9tude \u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt-cinq ans, apr\u00e8s avoir d\u00e9fendu un doctorat en droit. La toute premi\u00e8re phrase du livre de Reinach introduit une \u00e9quation conceptuelle qui a des implications significatives non seulement pour la philosophie du droit mais aussi pour la pratique politique de la modernit\u00e9 : \u00ab Les mesures d\u2019exception sont, dans le droit public, l\u2019\u00e9quivalent des actes de l\u00e9gitime d\u00e9fense dans le droit priv\u00e9 \u00bb<a id=\"_ednref2\" href=\"#_edn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. Cette formule significative met en \u00e9vidence une pr\u00e9misse structurelle cruciale, \u00e0 savoir : l\u2019\u00e9tat d\u2019exceptionn\u2019est pas actif mais r\u00e9actif ; il est le r\u00e9sultat d\u2019une situation de crise. Autrement dit, m\u00eame s\u2019il appara\u00eet comme un acte paradigmatique d\u2019action juridiquement active \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire comme une d\u00e9cision (par exemple, gouvernement par d\u00e9cret \u2013 une forme courante dans l\u2019histoire politique post-r\u00e9volutionnaire de la France, en particulier apr\u00e8s la guerre franco-prussienne et la Commune de Paris \u2013 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Reinach a grandi), il se pr\u00e9sente comme une forme r\u00e9active de protection du fondement l\u00e9gitime de l\u2019\u00c9tat de droit, comme le salut du peuple selon les termes de Cic\u00e9ron. Cette \u00e9quation peut \u00eatre comprise comme une cons\u00e9quence directe de l\u2019axiome exprim\u00e9 par le sous-titre du livre (qui est omis, accidentellement ou non, dans les r\u00e9f\u00e9rences bibliographiques des lecteurs de Reinach comme Schmitt et Benjamin): l\u2019\u00e9tat d\u2019exception est essentiellement li\u00e9 au salut public. <em>Salus populi suprema lex esto<\/em>. La phrase des <em>Lois<\/em> de Cic\u00e9ron, qui sert d\u2019\u00e9pigraphe \u00e0 ce texte, appara\u00eet dans le premier paragraphe de l\u2019introduction du livre de Reinach, soutenant apparemment son axiome de d\u00e9part. Sans recourir \u00e0 une analogie h\u00e2tive avec la situation actuelle, dans laquelle \u00e9videmmentle<em> salus populi,<\/em> au premier sens de <em>salus<\/em> \u2013 \u00ab sant\u00e9 \u00bb, motive les mesures d\u2019exception au nom de la sant\u00e9 des populations, donnons quelques d\u00e9tails historiques clarifiant les dimensions juridiques et politiques du concept.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me partie du livre de Reinach, \u00ab De l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge en France \u00bb, se concentre logiquement sur la R\u00e9volution fran\u00e7aise comme moment constitutif du paradigme moderne de l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge. Dans la perspective de l\u2019histoire de la R\u00e9volution, le <em>salut public<\/em> n\u2019est pas seulement un horizon l\u00e9gitimateur de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception, mais aussi un organe l\u00e9gitime du pouvoir r\u00e9volutionnaire : le terme <em>salut<\/em> <em>public<\/em> a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9 par le Comit\u00e9 de salut public pendant la Convention. Rappelons bri\u00e8vement quelques d\u00e9tails historiques. Le gouvernement r\u00e9volutionnaire, issu de la Convention nationale \u00e9lue le 21 septembre 1792 et instituant la R\u00e9publique un jour plus tard, suspend la Constitution de l\u2019an I afin de faire face \u00e0 la force majeure de l\u2019\u00e9poque de la guerre. La Constitution de l\u2019an I ne fut jamais appliqu\u00e9e, la convention ayant d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 le 10 octobre 1793 que la R\u00e9publique sera gouvern\u00e9e par un gouvernement r\u00e9volutionnaire jusqu\u2019au r\u00e9tablissement de la paix. Le gouvernement r\u00e9volutionnaire se compose de deux organes centraux : le Comit\u00e9 de salut public et le Comit\u00e9 de s\u00fbret\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. Le Comit\u00e9 de salut public, cr\u00e9\u00e9 le 6 avril 1793, a \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 de faire face \u00e0 la situation difficile caus\u00e9e par l\u2019invasion militaire de la Prusse et du Saint-Empire, la r\u00e9sistance royaliste, l\u2019aggravation de la crise \u00e9conomique et, le plus urgent, l\u2019insurrection de Vend\u00e9e. Le gouvernement par d\u00e9crets conduit \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019exception g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 de la p\u00e9riode de la Terreur (qui n\u2019a dur\u00e9 qu\u2019un an et demi \u2013 de mars 1793 \u00e0 juillet-ao\u00fbt 1794 \u2013 9 thermidor et la chute de Robespierre). Dans le but d\u2019exercer un contr\u00f4le sur la crise politique, militaire et \u00e9conomique, les autorit\u00e9s r\u00e9volutionnaires ont \u00e9mis environ dix mille d\u00e9crets entre 1789 et 1795.<\/p>\n\n\n\n<p>Le livre de Reinach a \u00e9t\u00e9 le pionnier de l\u2019\u00e9tude de la dimension juridique de la transformation r\u00e9volutionnaire et de la forme r\u00e9volutionnaire de gouvernement, un sujet qui reste \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan de la th\u00e9orie politique \u00e0 ce jour. Reinach a identifi\u00e9 sans \u00e9quivoque la R\u00e9volution fran\u00e7aise comme le contexte historique d\u2019\u00e9tablissement des m\u00e9canismes juridiques de l\u2019exception \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne. Dans le sous-chapitre \u00ab Origine de l\u2019institution de l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge.<\/p>\n\n\n\n<p>Constitutions r\u00e9volutionnaires \u00bb, le juriste-polymathe note : \u00ab L\u2019histoire des lois de salut public commence en France avec la R\u00e9volution de 1789 \u00bb (p. 89). En m\u00eame temps, la l\u00e9gislation r\u00e9volutionnaire qui a inclus les situations d\u2019exception dans le cadre juridique a eu une cons\u00e9quence significative pour la ma\u00eetrise du caract\u00e8re volontariste et arbitraire des tribunaux extraordinaires de la monarchie : \u00ab Une des plus grandes conqu\u00eates de la R\u00e9volution fut l\u2019abolition des tribunaux d\u2019exception et des commissions extraordinaires, institu\u00e9es au gr\u00e9 du souverain. \u00bb (p. 174) Ainsi, dans la situation d\u2019exception qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la p\u00e9riode de la Terreur, les dirigeants de la R\u00e9volution ont abouti \u00e0 leur invention juridique fondamentale : le <em>gouvernement r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>volutionnaire.<\/em> La mission du gouvernement r\u00e9volutionnaire \u00e9tait de combler le vide juridique r\u00e9sultant du fait que les constitutions de 1791 et de 1793 ne pr\u00e9voyaient pas de solutions \u00e0 des circonstances extraordinaires comme celles de 1792-1793. C\u2019est dans cette situation que les dirigeants de la R\u00e9volution se sont tourn\u00e9 <em>in extremis<\/em> vers le \u00ab droit militaire \u00bb, qui leur a permis de faire face \u00e0 la situation extraordinaire, en utilisant \u00ab la technique juridique de la fiction pour inventer un gouvernement r\u00e9volutionnaire \u00bb<a href=\"#_edn3\" id=\"_ednref3\"><sup>[iii]<\/sup><\/a>. Ainsi l\u2019\u00e9tat d\u2019exception est originairement li\u00e9 \u00e0 l\u2019abolition r\u00e9volutionnaire de l\u2019ordre juridico-politique et \u00e0 l\u2019instauration d\u2019un nouvel ordre.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela nous am\u00e8ne \u00e0 conclure, \u00e0 la base de l\u2019analyse historique de Reinach, que, bien que l\u2019\u00e9tat d\u2019exception ait \u00e9t\u00e9 traditionnellement associ\u00e9 \u00e0 des connotations autoritaires ou totalitaires, on peut en effet consid\u00e9rer son m\u00e9canisme juridico-politique comme le r\u00e9gime fondateur de la R\u00e9publique : la suspension de la Constitution est paradoxalement le seul moyen possible de la rendre politiquement pertinente. Ainsi, d\u2019un point de vue juridique, la Terreur peut \u00eatre d\u00e9crite comme un \u00e9tat d\u2019exception <em>fictif<\/em> tandis que la Directoire se pr\u00e9sente comme un \u00e9tat d\u2019exception militaire <em>r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>el<\/em>. Il s\u2019ensuit que, m\u00eame si la R\u00e9volution est le contexte historique incontestable dans lequel l\u2019arm\u00e9e se distingue de la sph\u00e8re civile, cette distinction est aussit\u00f4t mise en suspens par l\u2019hybride juridico-politique de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception fictif, dans la mesure o\u00f9 il r\u00e9v\u00e8le la loi martiale comme la matrice du droit civil se manifestant en \u00e9tat d\u2019urgence. Telles sont donc les origines r\u00e9volutionnaires de la distinction juridique entre un \u00e9tat d\u2019exception <em>fictif<\/em> et un \u00e9tat d\u2019exception <em>r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>el<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>En conclusion de cette introduction g\u00e9n\u00e9alogique, je formulerai une premi\u00e8re hypoth\u00e8se m\u00e9tacritique. Compte tenu du \u00ab tournant juridique \u00bb qui s\u2019exerce dans la th\u00e9orie et la pratique r\u00e9volutionnaires, j\u2019insisterai \u2013 en opposition ac\u00e9r\u00e9e avec la th\u00e8se d\u2019Agamben, dont \u00ab l\u2019exception \u00bb reste finalement inscrite dans la \u00ab norme de l\u2019exception \u00bb de Schmitt \u2013 sur le r\u00f4le fondamental du \u00ab&nbsp;droit extraordinaire \u00bb \u2013 traditionnellement pr\u00e9sent\u00e9 comme une exception anomique et dont l\u2019\u00e9poque historique de la Terreur est \u00e9videmment le nom paradigmatique \u2013 pour le syst\u00e8me du droit moderne. Les analyses de Reinach montrent d\u2019une part sans \u00e9quivoque que le r\u00e9gime r\u00e9publicain est bas\u00e9 sur un <em>r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>gime d<\/em><em>\u2019<\/em><em>exception<\/em>, mais que, d\u2019autre part, ce r\u00e9gime s\u2019efforce incessamment \u00e0 inventer ses propres fondements juridiques, ce qui donne une formidable impulsion au d\u00e9veloppement du syst\u00e8me juridique moderne. En d\u2019autres termes, l\u2019inf\u00e2me \u00ab \u00e9tat d\u2019exception permanent \u00bb peut \u00eatre vu au bout du compte comme une base latente du r\u00e9gime r\u00e9publicain lui-m\u00eame, dont la normativit\u00e9 est finalement toujours situationnelle et pr\u00e9serve une plasticit\u00e9 latente dans le but de pouvoir contr\u00f4ler voire r\u00e9glementer diverses situations <em>allonomiques<\/em> (terme que je propose de substituer \u00e0 <em>anomique<\/em>) complexes. Autrement dit, derri\u00e8re la pr\u00e9tendue universalit\u00e9 de loi r\u00e9publicaine transparaissent des diff\u00e9rents r\u00e9gimes de l\u00e9gitimit\u00e9 et d\u2019auto-l\u00e9gitimation, reposant sur des bases juridiques concurrentes et souvent contradictoires. Autrement dit, au lieu d\u2019envisager \u2013 comme le fait Agamben \u00e0 la suite de Schmitt \u2013 un \u00e9tat d\u2019anomie comme fond n\u00e9gatif et condition fondatrice du r\u00e9gime juridico-politique (l\u2019\u00e9tat de guerre de tous contre tous, \u00e9tat qui, comme Hobbes l\u2019affirme lui-m\u00eame, n\u2019est qu\u2019une&nbsp; fiction), il faudrait penser d\u2019abord la lutte de l\u00e9gitimation et de l\u00e9gitimit\u00e9 : la lutte sur le statut m\u00eame de la l\u00e9gitimit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire, en fin de compte, sur ce qui est l\u00e9gitime d\u2019exister et d\u2019imposer un certain ordre d\u2019existence et \u00e0 l\u2019existence. Le moment fondateur du r\u00e9gime juridico-politique (du moins du r\u00e9gime juridico-politique paradigmatique de la modernit\u00e9 \u2013 le r\u00e9gime r\u00e9publicain) n\u2019est pas une anomie, mais un agon <em>allonomique<\/em>, une lutte incessante d\u2019h\u00e9g\u00e9monie.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong><strong>VIOLENCE FONDATRICE ET VIOLENCE INTERRUPTRICE. \u00c9TAT D\u2019EXCEPTION PERMANENT OU \u00c9TAT D\u2019EXCEPTION&nbsp;EFFECTIF ?<\/strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>La perspective de l\u2019analyse historique de Reinach a \u00e9t\u00e9 repris par Carl Schmitt dans <em>La dictature <\/em>[<em>Die Diktatur, <\/em>1921]etla<em> Th<\/em><em>\u00e9<\/em><em>ologie politique <\/em>[<em>Politische Theologie, <\/em>1922], transformant de mani\u00e8re normative la modalit\u00e9 historique de l\u2019analyse de Reinach. Schmitt reprend la th\u00e8se centrale de Reinach, notamment : l\u2019\u00e9tat d\u2019exception, r\u00e9action \u00e0 une menace majeure pour l\u2019\u00e9tat et la population, est un outil n\u00e9cessaire, sinon imp\u00e9ratif, du salut public. Lorsque l\u2019ordre juridico-politique est menac\u00e9 dans son int\u00e9gralit\u00e9, l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge (qui deviendrait chez Schmitt <em>Ausnahmezustand<\/em> \u2013 litt\u00e9ralement, \u00ab \u00e9tat extraordinaire \u00bb, <em>\u00e9<\/em><em>tat<\/em> <em>d<\/em><em>\u2019<\/em><em>exception<\/em>), formellement pr\u00e9sent\u00e9 comme une exception \u00e0 la norme, comme sa suspension partielle ou totale,entre en vigueur pour pr\u00e9server le principe constitutif de l\u2019ordre normatif : le <em>salus<\/em> <em>populi<\/em> appara\u00eet \u00e0 nouveau comme <em>suprema lex<\/em>. Toutefois, Schmitt transcende l\u2019horizon historique de l\u2019\u00e9tude de Reinach dans le sens d\u2019une ontologie de la violence. Dans une voie structurellement proche, et cependant avec des enjeux diam\u00e9tralement oppos\u00e9s, l\u2019h\u00e9ritage de Reinach a \u00e9t\u00e9 repris par Walter Benjamin dans sa \u00ab Critique de la violence \u00bb la m\u00eame ann\u00e9e (1921).<\/p>\n\n\n\n<p>Le programme politique radical de Benjamin qui traverse toute son \u0153uvre, c\u2019est, ni plus ni moins, d\u2019en finir avec la matrice profonde du pouvoir juridico-politique \u00e9tabli. Dans la \u00ab&nbsp;Critique de la violence&nbsp;\u00bb il ass\u00e8ne ce programme ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;notre t\u00e2che est donc d\u2019en finir avec elle&nbsp;[la force de droit \/ la violence mythique] \u00bb<a id=\"_ednref4\" href=\"#_edn4\"><sup>[iv]<\/sup><\/a>.Benjamin propose un appareil conceptuel pour l\u2019examen critique du lien immanent entre violence et politique. Les axes de cet appareil conceptuel sont trois oppositions qui se superposent d\u2019une fa\u00e7on complexe, notamment&nbsp;: <em>ordre du profane \/ ordre divin<\/em> [royaume de Dieu], introduite dans le \u00ab&nbsp;Fragment th\u00e9ologico-politique&nbsp;\u00bb ; <em>\u00e9<\/em><em>tat d<\/em><em>\u2019<\/em><em>exception virtuel <\/em>ou <em>fictif<\/em> <em>\/ <\/em><em>\u00e9<\/em><em>tat d<\/em><em>\u2019<\/em><em>exception v<\/em><em>\u00e9<\/em><em>ritable <\/em>ou <em>effectif<\/em> [\u00ab&nbsp;\u00e9tat d\u2019exception&nbsp;\u00bb \/ v\u00e9ritable \u00e9tat d\u2019exception]dans \u00ab&nbsp;Sur le concept d\u2019histoire&nbsp;\u00bb<a id=\"_ednref5\" href=\"#_edn5\"><sup>[v]<\/sup><\/a> ; et <em>violence mythique \/ violence divine<\/em>, introduite dans \u00ab&nbsp;Critique de la violence&nbsp;\u00bb. Benjamin int\u00e8gre dans son sch\u00e9ma \u2013 et c\u2019est bien l\u00e0 le v\u00e9ritable enjeu de sa \u00ab&nbsp;Critique&nbsp;\u00bb \u2013 un \u00e9l\u00e9ment \u00ab&nbsp;sauvage&nbsp;\u00bb qui exc\u00e8de radicalement l\u2019emprise du droit, \u00e9l\u00e9ment que Benjamin d\u00e9signe en tant que <em>violence<\/em> <em>divine<\/em>. Ainsi la dichotomie siey\u00e8sienne-schmittienne <em>pouvoir constituant <\/em><em>\u2013 <\/em><em>pouvoir constitu<\/em><em>\u00e9<\/em> se transforme chez Benjamin en triade (<em>violence<\/em><em>&nbsp;<\/em><em>mythique fondatrice<\/em> \/ <em>violence conservatrice de droit <\/em>\/ <em>violence divine interruptrice<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le contexte actuel de la discussion sur l\u2019\u00e9tat d\u2019exception, il est in\u00e9vitable de revenir bri\u00e8vement sur les th\u00e8ses de Giorgio Agamben. Ces th\u00e8ses, d\u00e9velopp\u00e9es par le philosophe italien il y a un quart de si\u00e8cle dans <em>Homo Sacer<\/em>, sont bien connues depuis deux d\u00e9cennies. Ce qui est d\u2019habitude consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019atout critique d\u2019Agamben, c\u2019est avant tout la reprise de l\u2019opposition benjaminienne entre <em>\u00e9<\/em><em>tat d<\/em><em>\u2019<\/em><em>exception permanent<\/em> et \u00e9tat d\u2019exception <em>v<\/em><em>\u00e9<\/em><em>ritable <\/em>ou <em>effectif <\/em>dans le contexte actuel. Il s\u2019agit sans doute d\u2019une forte intuition critique qui a saisi une structure symptomatique et peut-\u00eatre d\u00e9terminante de l\u2019actuel. Cependant, il semble que cette intuition touche \u00e0 sa limite critique d\u00e8s qu\u2019elle tente d\u2019 \u00ab appliquer \u00bb les concepts de Benjamin \u00e0 la situation actuelle<a href=\"#_edn6\" id=\"_ednref6\"><strong><sup><strong><sup>[vi]<\/sup><\/strong><\/sup><\/strong><\/a>. Je r\u00e9sumerai bri\u00e8vement ma position m\u00e9tacritique sur la th\u00e8se de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception permanent. Tout d\u2019abord, il convient de noter un malentendu : Agamben attribue \u00e0 Reinach l\u2019introduction de la distinction entre \u00e9tat d\u2019exception <em>r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>el<\/em> et \u00e9tat d\u2019exception <em>fictif <\/em><a href=\"#_edn7\" id=\"_ednref7\"><strong><sup><strong><sup>[vii]<\/sup><\/strong><\/sup><\/strong><\/a><em>,<\/em> alors que, comme nous l\u2019avons vu, Reinach a consacr\u00e9 une partie enti\u00e8re de son livre \u00e0 cette distinction introduite par la pratique et l\u2019invention juridique de la R\u00e9volution de 1789. Revenant \u00e0 la distinction de Benjamin, il faut noter en plus que, si Benjamin met entre guillemets le terme \u00ab&nbsp;\u00e9tat d\u2019exception&nbsp;\u00bb, c\u2019est dans le but de souligner le fait que ce dernier reste toujours inscrit dans l\u2019ordre. En effet, les guillemets du terme \u00ab&nbsp;\u00e9tat d\u2019exception&nbsp;\u00bb ont incontestablement une implication historique concr\u00e8te. Ils font penser \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019exception du Troisi\u00e8me Reich<a href=\"#_edn8\" id=\"_ednref8\"><strong><sup><strong><sup>[viii]<\/sup><\/strong><\/sup><\/strong><\/a>, ce qui est confirm\u00e9 par l\u2019all\u00e9gation que <em>le v<\/em><em>\u00e9<\/em><em>ritable <\/em><em>\u00e9<\/em><em>tat d<\/em><em>\u2019<\/em><em>exception<\/em> m\u00e8nera \u00e0 la <em>consolidation des positions<\/em> dans la lutte contre le fascisme. Qu\u2019en est-il alors du \u00ab&nbsp;v\u00e9ritable \u00e9tat d\u2019exception&nbsp;\u00bb ? La lecture attentive de la partie terminale du compte rendu \u00ab&nbsp;Th\u00e9ories du fascisme allemand&nbsp;\u00bb, datant de la m\u00eame \u00e9poque, o\u00f9 Benjamin s\u2019oppose \u00e0 la vision \u00ab&nbsp;mythique&nbsp;\u00bb de la guerre en usant de proc\u00e9d\u00e9s rh\u00e9toriques analogues, nous fera mieux comprendre cette notion \u00e9nigmatique&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ceux-ci, de leur c\u00f4t\u00e9, donneront la preuve de leur sagesse \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 ils refuseront de voir dans la prochaine guerre un surgissement magique, o\u00f9 ils d\u00e9couvriront plut\u00f4t l\u2019image de la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne et la m\u00e9tamorphoseront par l\u00e0 m\u00eame en une guerre civile, ex\u00e9cutant le tour de prestidigitation marxiste qui seul estcapable de fairepi\u00e8ce \u00e0 cet obscur sortil\u00e8ge runique&nbsp;\u00bb<a href=\"#_edn9\" id=\"_ednref9\"><strong><sup><strong><sup>[ix]<\/sup><\/strong><\/sup><\/strong><\/a>. Ainsi le geste marxiste par excellence, <em>le tour de prestidigitation marxiste<\/em>, consistera dans la transformation de la guerre <em>mythique<\/em> en guerre <em>civile<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire en violence r\u00e9volutionnaire (\u00e9voqu\u00e9e d\u00e9j\u00e0 dans la \u00ab&nbsp;Critique de la violence&nbsp;\u00bb en tant que \u00ab&nbsp;la plus haute manifestation de la violence pure parmi les hommes&nbsp;\u00bb, p. 242). Par cons\u00e9quent, il n\u2019y a aucun doute que dans l\u2019\u00e9conomie de la terminologie de Benjamin le \u00ab&nbsp;v\u00e9ritable \u00e9tat d\u2019exception&nbsp;\u00bb signifie la guerre civile, apoth\u00e9ose de la lutte des classes, dont le moment de violence r\u00e9volutionnaire, de terreur r\u00e9volutionnaire, interrompt&nbsp;l\u2019ordre juridico-politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Agamben reprend la th\u00e8se de Benjamin en l\u2019associant \u00e0 la notion de <em>guerre civile mondiale <\/em><strong>(<\/strong>qui \u2013 comme le remarque Agamben \u2013 est apparue la m\u00eame ann\u00e9e, 1961, chez Hannah Arendt et Carl Schmitt), notion qui, selon le philosophe italien, nomme la finalit\u00e9 in\u00e9vitable du monde actuel. La notion de <em>guerre civile mondiale<\/em> correspond par n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 celle d\u2019<em>\u00e9<\/em><em>tat d<\/em><em>\u2019<\/em><em>exception permanent<\/em>, l\u2019autre terme privil\u00e9gi\u00e9 utilis\u00e9 par Agamben pour nommer la situation actuelle<a href=\"#_edn10\" id=\"_ednref10\"><sup>[x]<\/sup><\/a>. Il s\u2019av\u00e8re alors, que pour Agamben <em>la guerre civile mondiale<\/em> devient &#8211; paradoxalement, \u00e0 l\u2019\u00e9poque des mouvements r\u00e9volutionnaires globaux et des guerres de lib\u00e9ration des anciennes colonies &#8211; synonyme de \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9tat d\u2019exception&nbsp;\u00bb entre guillemets, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception du r\u00e9gime totalitaire, o\u00f9 l\u2019exception s\u2019\u00e9rige en r\u00e8gle, tandis que pour Benjamin la guerre civile est le <em>v<\/em><em>\u00e9<\/em><em>ritable <\/em><em>\u00e9<\/em><em>tat d<\/em><em>\u2019<\/em><em>exception<\/em>, la guerre civile qui suspend l\u2019\u00e9tat d\u2019exception fictif de l\u2019\u00c9tat totalitaire et la loi en g\u00e9n\u00e9ral. La logique des concepts benjaminiennes conna\u00eet ainsi chez Agamben une mutation tout \u00e0 fait particuli\u00e8re et symptomatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, \u00e0 partir de la m\u00e9tacritique de la critique de la violence effectu\u00e9e par Benjamin, on peut arriver \u00e0 une seconde hypoth\u00e8se m\u00e9tacritique. L\u2019aporie de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception r\u00e9v\u00e8le la base apor\u00e9tique du syst\u00e8me juridique moderne. Sa premi\u00e8re t\u00e2che, en effet, n\u2019est pas le <em>salut public<\/em>, la garantie de la vie et du bien-\u00eatre de l\u2019individu et de la communaut\u00e9, mais la sauvegarde de leur propre <em>garant \u2013<\/em> la <em>sur-proth\u00e8se <\/em>de la vie, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019ordre juridique et politique de l\u2019\u00c9tat. L\u2019effet r\u00e9actif de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception repose sur la pr\u00e9misse r\u00e9flexive de l\u2019ordre juridico-politique : il appara\u00eet lui-m\u00eame comme son premier et son dernier objet. Or, l\u2019<em>hyper-prosth\u00e9tique<\/em> juridique et politique moderne ne se fonde pas en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale sur l\u2019exception ; au contraire, l\u2019exception se pr\u00e9sente comme une <em>fonction<\/em> <em>phatique<\/em> de la r\u00e8gle \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire comme son \u00e9limination par auto-objectivation. En d\u2019autres termes, l\u2019ordre est fond\u00e9 sur la r\u00e9flexivit\u00e9 du fondement lui-m\u00eame, et l\u2019exception appara\u00eet comme une manifestation de son moment r\u00e9flexif sous-jacent.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e9videmment un paradoxe structurel. L\u2019exception ne se pr\u00e9sente ni comme <em>excrite<\/em> de la norme, ni comme <em>inscrite<\/em> dans le dispositif ayant garanti l\u2019ordre de son anomie limit\u00e9e \u2013 son <em>allonomie<\/em>. L\u2019exception, en tant que manifestation de la puissance r\u00e9flexive qui sous-tend la norme, appara\u00eet comme son garant. Son horizon transcendant \u2013 c\u2019est la protection du noyau l\u00e9gitimateur de l\u2019ordre \u00e9tabli \u2013 de sa <em>suprema lex<\/em> : en transcendant l\u2019ordre, l\u2019\u00e9tat d\u2019exception le projette dans une orbite transcendante. Ainsi, l\u2019\u00e9tat d\u2019exception s\u2019auto-l\u00e9gitime au bout du compte comme un m\u00e9canisme auto-immun du syst\u00e8me immunitaire effondr\u00e9. Mais comme nous le savons aujourd\u2019hui par les tristes chroniques m\u00e9diatiques qui nous ont impos\u00e9 en urgence le r\u00f4le d\u2019experts autodidactes des anomalies immunitaires et auto-immunes, les actions d\u2019exception du syst\u00e8me immunitaire visant \u00e0 prot\u00e9ger l\u2019organisme ont souvent un r\u00e9sultat fatal : leur choc frappe le syst\u00e8me de mani\u00e8re irr\u00e9versible.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong>L\u2019\u00c9TAT D\u2019EXCEPTION <\/strong><em><strong>SANITAIRE \/ SALUTAIRE<\/strong><\/em><strong>.<\/strong><strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<h3><strong>UNE D\u00c9CISION POLITIQUE OU UNE D\u00c9CISION DU POLITIQUE?<\/strong><strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Nous atteignons ainsi l\u2019horizon actuel. Faudrait-il consid\u00e9rer la crise actuelle comme une anomalie radicale du politique qui transforme sa condition (et pour laquelle nous n\u2019avons pas encore d\u00e9velopp\u00e9 des concepts ad\u00e9quats) ? Sommes-nous confront\u00e9s \u00e0 une crise politique sans pr\u00e9c\u00e9dent ? Et pas seulement avant une crise politique, mais avant une crise du politique, c\u2019est-\u00e0-dire une crise de la puissance m\u00eame du politique ?<\/p>\n\n\n\n<p>En particulier : d\u00e9couvrons-nous une issue du labyrinthe de la crise chez Agamben&nbsp;? Le projet philosophique d\u2019Agamben a sans doute une ambition prescriptive, li\u00e9e au concept d\u2019\u00e9tat d\u2019exception <em>effectif<\/em> qui pourrait r\u00e9voquer la terreur universalis\u00e9e de la guerre civile mondiale, de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception fictif permanent. Si Agamben d\u00e9duit l\u2019<em>\u00e9<\/em><em>tat d<\/em><em>\u2019<\/em><em>exception permanent<\/em> comme le sch\u00e9ma \u00ab profond \u00bb de la d\u00e9mocratie parlementaire oligarchique (correspondant selon le philosophe italien au r\u00e9gime du capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral mondial, mais qui toutefois ne change historiquement que de degr\u00e9 et non pas de substance), d\u00e8s lors s\u2019impose la question : quelle serait la r\u00e9alit\u00e9 historique de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception <em>effectif<\/em> qui pourrait annuler la terreur universalis\u00e9e de la guerre civile mondiale, de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception permanent ? La r\u00e9ponse d\u2019Agamben est connue : le philosophe italien, croyant reprendre les th\u00e8ses de Benjamin, pense l\u2019avenir du politique sur un mode messianique. D\u00e8s <em>Homo Sacer<\/em>, il d\u00e9clare avec \u00e9loquence: \u00ab&nbsp;La t\u00e2che que le messianisme avait assign\u00e9e \u00e0 la politique moderne \u2013 penser une communaut\u00e9 humaine qui n\u2019aurait pas (uniquement) la forme de la loi \u2013 attend encore les esprits qui s\u2019en chargeraient.&nbsp;\u00bb<a id=\"_ednref11\" href=\"#_edn11\"><sup>[xi]<\/sup><\/a> L\u2019\u00e9tat de la loi relev\u00e9e par la venue du messie, c\u2019est l\u2019\u00e9tat de&nbsp;r\u00e9tention de la force constituante, de la non-actualisation de la puissance. Il est \u00e9vident qu\u2019Agamben reprend ici le fil d\u2019Antonio Negri, s\u2019approchant de son id\u00e9e de la <em>r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>tention<\/em> du pouvoir constituant \u2013 de l\u2019emp\u00eachement de son actualisation-fixation dans la loi et le pouvoir, c\u2019est-\u00e0-dire dans la structure de la souverainet\u00e9 \u2013 comme t\u00e2che du politique (ou plut\u00f4t comme sa <em>finalit<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>sans fin<\/em>). Mais Agamben diff\u00e8re de Negri par le fait qu\u2019il d\u00e9couvre la figure de cette non-actualisation dans l\u2019\u00e9v\u00e9nement messianique. Pour Agamben, l\u2019\u00e9v\u00e9nement messianique s\u2019oriente vers l\u2019annulation de la d\u00e9cision souveraine, c\u2019est-\u00e0-dire vers la cession radicale de la structure elle-m\u00eame du pouvoir souverain. N\u00e9anmoins, cet \u00e9v\u00e9nement n\u2019a pas le caract\u00e8re de <em>violence divine <\/em>d\u00e9duite par Benjamin, c\u2019est-\u00e0-dire de <em>violence souveraine<\/em>. Il r\u00e9voque la loi non pas, comme chez Benjamin, par l\u2019exc\u00e8s de la violence imm\u00e9diate, la violence r\u00e9volutionnaire, mais par la r\u00e9tention de la puissance&nbsp;: ou bien par sa pr\u00e9sence <em>vide<\/em>. Cet \u00e9v\u00e9nement se pr\u00e9sente donc comme une terreur <em>pure<\/em> ou vide&nbsp;: il n\u2019a pas de contenu violent car il n\u2019a pas de contenu. Il ne participe pas au mouvement historique, il l\u2019exc\u00e8de radicalement&nbsp;: il en est le <em>terme<\/em>. Il n\u2019est ni r\u00e9volution ni attentat, mais ses effets r\u00e9sonnent dans le vide posthistorique de l\u2019\u00e9clatement d\u2019une bombe.<\/p>\n\n\n\n<p>Une chose est certaine : les analyses g\u00e9n\u00e9alogiques du syst\u00e8me juridico-politique de la part d\u2019Agamben, mais aussi et surtout de ses propositions perspectivistes (tout comme celles de nombre de penseurs critiques contemporains, ayant succomb\u00e9 aux charmes douteux du <em>ton<\/em> voire de l\u2019imp\u00e9ratif <em>panique<\/em>), le concept de l\u2019<em>extraordinaire <\/em><em>\u2013<\/em><em> <\/em>ou bien l\u2019ordre de pens\u00e9e gouvern\u00e9 par un concept de l\u2019extraordinaire \u2013 grand \u00c9v\u00e9nement, Ereignis, Ausnahmezustand, exception \u2013<strong><em> <\/em><\/strong>persiste en tant que sch\u00e9ma singulier et noyau dur de l\u2019ontologie de l\u2019actualit\u00e9. Ce sch\u00e9ma se fonde sur une m\u00e9taphysique de l\u2019\u00e9v\u00e9nement et sur une logique messianique crypto-th\u00e9ologique que l\u2019on pourrait d\u00e9finir comme <em>logique de la<\/em> <em>solution <\/em>ou de la <em>sortie<\/em><a id=\"_ednref12\" href=\"#_edn12\"><sup>[xii]<\/sup><\/a>. Sous un mode perspectiviste, \u00ab positif \u00bb, l\u2019\u00e9tat post-politique qui en r\u00e9sulte (ou plut\u00f4t, je dirai : du politique au sens exact du terme, dans la mesure o\u00f9 la v\u00e9ritable politique commencerait l\u00e0 o\u00f9 s\u2019arr\u00eaterait le pouvoir souverain, o\u00f9 le lien entre violence et droit serait finalement interrompu) appara\u00eet sous la forme d\u2019un projet anhistorique. Dans la (r\u00e9tro-)utopie post-koj\u00e9vienne d\u2019Agamben, l\u2019\u00e9tat d\u2019exception ne se verrait r\u00e9solu que dans un utopique \u00e9tat post-juridique&nbsp;: \u00ab&nbsp;Un jour, l\u2019humanit\u00e9 jouera avec le droit comme les enfants jouent avec les objets hors d\u2019usage, non pour les rendre \u00e0 leur usage canonique, mais pour les en lib\u00e9rer d\u00e9finitivement. Ce qui vient apr\u00e8s le droit, ce n\u2019est pas une nouvelle valeur d\u2019usage plus propre et plus originelle, qui pr\u00e9c\u00e9derait le droit, mais un nouvel usage qui na\u00eet seulement apr\u00e8s lui.&nbsp;\u00bb<a id=\"_ednref13\" href=\"#_edn13\"><sup>[xiii]<\/sup><\/a><strong> <\/strong>Si on suit les th\u00e8ses d\u2019Agamben \u00e0 la lettre, on ne manquera pas de noter une correspondance surprenante. M\u00eame si Agamben insiste sur le fait qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019\u00ab&nbsp;une nouvelle valeur d\u2019usage plus propre et plus originelle&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;non pas un \u00e9tat originaire perdu&nbsp;\u00bb, rench\u00e9rit-il dans la derni\u00e8re phrase du livre, p. 148), l\u2019image des enfants qui jouent \u2013 certes, belle et myst\u00e9rieuse, transformant la c\u00e9l\u00e8bre et \u00e9nigmatique image du temps [ai\u00f4n] du fragment 52 d\u2019H\u00e9raclite \u2013 l\u2019enfant qui joue aux d\u00e9s (ou d\u00e9place les pions) \u2013 fonctionne in\u00e9vitablement comme une image r\u00e9tro-utopique. La critique radicale de la \u00ab&nbsp;logique mythique&nbsp;\u00bb du politique se solderait-elle ainsi, paradoxalement, par une nouvelle vision mythique&nbsp;? Un bref paragraphe de <em>Moyens sans fins<\/em> d\u2019Agamben, qui reprend, en commentant l\u2019<em>\u00c9<\/em><em>thique <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>Nicomaque<\/em> aristot\u00e9licienne, une th\u00e8se d\u00e9j\u00e0 lanc\u00e9e dans <em>Le langage et la mort<\/em>, affirme : \u00ab&nbsp;La politique est ce qui correspond \u00e0 l\u2019<em>inop<\/em><em>\u00e9<\/em><em>rabilit<\/em><em>\u00e9<\/em> [<em>inoperosit<\/em><em>\u00e0<\/em>] essentielle du genre humain, \u00e0 l\u2019\u00eatre-sans-emploi radical des communaut\u00e9s humaines. La politique existe car les \u00eatres humains sont <em>arg<\/em><em>\u014d<\/em><em>s<\/em> \u2013 \u00eatres qui ne sont d\u00e9finis par aucune op\u00e9ration qui leur est propre \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire, \u00eatres de pure potentialit\u00e9 qui ne peuvent \u00eatre \u00e9puis\u00e9s par aucune identit\u00e9 ou vocation.&nbsp;\u00bb<a id=\"_ednref14\" href=\"#_edn14\"><sup>[xiv]<\/sup><\/a> Il s\u2019av\u00e8re alors que l\u2019\u00e9tat post-juridico-politique ou proprement politique, d\u00e9crit dans <em>\u00c9<\/em><em>tat d<\/em><em>\u2019<\/em><em>exception<\/em>, est pensable en fin de compte en tant que restitution d\u2019un substrat \u00ab non-substantiel \u00bb, d\u2019une nature et par cons\u00e9quent, malgr\u00e9 tout, d\u2019un \u00e9tat originaire de l\u2019\u00eatre humain (quoiqu\u2019il soit renvers\u00e9 de mani\u00e8re paradoxale, sous la forme d\u2019une <em>humanit<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>sans emploi<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p>Nous devons conclure que la critique radicale de la souverainet\u00e9 \u2013 du moins lorsqu\u2019elle est fond\u00e9e sur une \u00ab logique de la sortie \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire lorsqu\u2019elle d\u00e9finit le d\u00e9passement de la structure de la souverainet\u00e9 comme une interruption (messianique), comme un \u00e9v\u00e9nement \u2013 conduit in\u00e9vitablement aux cons\u00e9quences paradoxales, tout en occultant la puissance profonde du politique : la puissance de d\u00e9cision, y compris de rupture <em>d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>cisive<\/em>. La c\u00e9sure messianique n\u2019est qu\u2019un rejet non seulement de la possibilit\u00e9 de d\u00e9cision politique mais aussi de la d\u00e9cision <em>du<\/em> politique : c\u2019est sa n\u00e9gation, dans l\u2019ab\u00eeme de laquelle s\u2019effondre la possibilit\u00e9 m\u00eame du politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas surprenant que dans la situation actuelle les th\u00e8ses paradoxales d\u2019Agamben ont mis les \u00ab milieux critiques \u00bb en effervescence. Apr\u00e8s leur apog\u00e9e apr\u00e8s les attentats du 11 septembre 2001 et la \u00ab guerre contre le terrorisme \u00bb, la crise d\u00e9clench\u00e9e par la pand\u00e9mie de COVID-19 a fourni une occasion extraordinaire non seulement pour une r\u00e9-actualisation <em>fant<\/em><em>\u00f4<\/em><em>me<\/em> de ces th\u00e8ses, mais aussi pour la d\u00e9mystification de leur substance fantasmatique. Or, dans cette nouvelle situation, notre question devrait \u00eatre la suivante : si le nouvel \u00e9tat d\u2019exception \u2013 l\u2019\u00e9tat d\u2019exception <em>sanitaire<\/em>, la nouvelle <em>lex suprema<\/em> responsable du salut (inter-)national, de la <em>salus<\/em> <em>populi<\/em>, qui para\u00eet n\u00e9cessaire pour prot\u00e9ger et sauver la sant\u00e9 des populations \u2013 \u00e9tablit des formes d\u2019exception qui suspendent l\u2019ordre pr\u00e9c\u00e9dent de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception permanent (selon l\u2019analyse d\u2019Agamben de la d\u00e9cennie pr\u00e9c\u00e9dente), cela ne voudrait-t-il pas dire que l\u2019abolition actuelle de l\u2019ordre \u2013 l\u2019ordre de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception <em>permanent<\/em> \u2013 n\u2019est rien d\u2019autre que l\u2019analogue de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception <em>effectif <\/em>(voulu ou pas,&nbsp; messianique ou r\u00e9volutionnaire) ?<\/p>\n\n\n\n<p>Ces paradoxes conceptuels sont un sympt\u00f4me. Ils permettent d\u2019identifier le cercle vicieux dans lequel sont condamn\u00e9s \u00e0 circuler les outils critiques de toute une lign\u00e9e de la \u00ab pens\u00e9e critique&nbsp;\u00bb contemporaine. Ils soulignent la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une m\u00e9tacritique intransigeante, l\u2019urgence de l\u2019invention de nouvelles cat\u00e9gories afin de faire face \u00e0 nouveau au sphinx du politique. Cette m\u00e9tacritique commencerait avec la question : et s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une plasticit\u00e9 immanente au pouvoir juridico-politique tout autre qu\u2019un \u00e9tat extraordinaire, d\u2019une puissance de mutation violente, \u00e0 la fois brutale et complexe, al\u00e9atoire et totalisante ? Une puissance r\u00e9ductrice de l\u2019existence qui exige de nous d\u2019autres conceptions, d\u2019autres pratiques et d\u2019autres modalit\u00e9s de r\u00e9sistance, dynamiques, actives et cr\u00e9atrices, qui pourraient jeter dans la face du nouveau L\u00e9viathan des formes de persistance dans la dignit\u00e9 et dans la libert\u00e9 inimaginable de l\u2019existence que nul souverain et nul messie ne saurait r\u00e9duire ou apprivoiser.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref1\" id=\"_edn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> Cf. Boyan Manchev, <em>Logique du politique <\/em>[en bulgare : <em>\u041b\u043e\u0433\u0438\u043a\u0430<\/em><em> <\/em><em>\u043d\u0430<\/em><em> <\/em><em>\u043f\u043e\u043b\u0438\u0442\u0438\u0447\u0435\u0441\u043a\u043e\u0442\u043e<\/em>], Sofia : Critique et humanisme, 2012. La deuxi\u00e8me partie de ce livre, \u00ab Fabrique de la vie. Ontologies politiques de la modernit\u00e9 \u00bb, qui n\u2019est toujours pas publi\u00e9e int\u00e9gralement en fran\u00e7ais, est bas\u00e9e sur les s\u00e9minaires donn\u00e9s au Coll\u00e8ge international de philosophie entre 2001 et 2006. En fran\u00e7ais, on peut consulter un article pr\u00e9c\u00e9dent paru dans <em>Lignes <\/em>: Boyan Manchev, \u00ab La prolif\u00e9ration fasciste. Une perspective m\u00e9tacritique \u00bb (<em>Lignes<\/em>, n\u00b048 : \u00ab Les attentats, la pens\u00e9e \u00bb, sous la dir. de Michel Surya, 2015) et aussi \u00ab La terreur et la sortie \u00bb (<em>Rue Descartes <\/em>n\u00b062 : <em>Terreur et terrorismes<\/em>,sous la dir. de Rada Ivekovic, Paris, PUF, 2008), dont le pr\u00e9sent article reprend l\u2019analyse m\u00e9t\u00e9oritique du concept d\u2019\u00e9tat d\u2019exception chez Schmitt, Benjamin et Agamben. Cf. aussi le num\u00e9ro 67 de <em>Rue Descartes<\/em> : \u00ab Quel sujet du politique ? \u00bb (sous la dir. de G. Basterra, R. Ivekovic et B. Manchev), Paris, PUF, 2010.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref2\" id=\"_edn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> Th\u00e9odore Reinach, <em>De<\/em> <em>l<\/em><em>\u2019\u00e9<\/em><em>tat de si<\/em><em>\u00e8<\/em><em>ge et des institutions de salut public<\/em>, Paris, Librairie Cotillon \u2013 F. Pichon, 1885, p. 7.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref3\" id=\"_edn3\"><sup>[iii]<\/sup><\/a> Guillaume Calafat, \u00ab Droit p\u00e9nal et \u00e9tats d\u2019exception. Entretien avec Anne Simonin \u00bb,&nbsp; in <em>Trac<\/em><em>\u00e9<\/em><em>s. Revue de Sciences humaines<\/em>, n\u00b020, 2011. Dans la lign\u00e9e de l\u2019analyse de Reinach, l\u2019historienne Anne Simonen a r\u00e9cemment \u00e9clairci la g\u00e9n\u00e9alogie de la notion d\u2019\u00e9tat d\u2019exception <em>fictif <\/em>qui deviendra le concept-cl\u00e9 du d\u00e9bat depuis Benjamin au moins : \u00ab Les R\u00e9volutionnaires vont alors prendre appui sur le \u201cdroit militaire\u201d, le seul type de droit qui offre une solution pour penser l\u2019exception dans la R\u00e9publique, et utiliser une technique juridique, le proc\u00e9d\u00e9 de la fiction, pour inventer le \u201cgouvernement r\u00e9volutionnaire\u201d. \u00bb (<em>ibid<\/em>.). Cf. Anne Simonin, <em>Le d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>shonneur dans la R<\/em><em>\u00e9<\/em><em>publique. Une histoire de l<\/em><em>\u2019<\/em><em>indignit<\/em><em>\u00e9<\/em><em>, 1791-1958,<\/em> Paris, Grasset, 2008.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref4\" id=\"_edn4\"><sup>[iv]<\/sup><\/a> \u00ab&nbsp;Bien loin de nous r\u00e9v\u00e9ler une sph\u00e8re plus pure, la manifestation mythique de la violence imm\u00e9diate se montre tr\u00e8s profond\u00e9ment identique \u00e0 toute force du droit, transformant le pressentiment du caract\u00e8re probl\u00e9matique de cette force en certitude du caract\u00e8re pernicieux de sa fonction historique&nbsp;; notre t\u00e2che est donc d\u2019en finir avec elle.&nbsp;\u00bb (Walter Benjamin, \u00ab&nbsp;Critique de la violence&nbsp;\u00bb, in Walter Benjamin, <em>\u0152uvres, <\/em>t. I,Paris, Gallimard, 2000, pp. 237-238).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref5\" id=\"_edn5\"><sup>[v]<\/sup><\/a> Rappelons le passage en question : \u00ab&nbsp;La tradition des opprim\u00e9s nous enseigne que l\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;\u00e9tat d\u2019exception&nbsp;\u00bb dans lequel nous vivons est la r\u00e8gle. [Die Tradition der Unterdr\u00fcckten belehrt uns dar\u00fcber, da\u00df der \u2018Ausnahmezustand\u2019, in dem wir leben, die Regel ist.] Nous devons parvenir \u00e0 une conception de l\u2019histoire qui rende compte de cette situation. Nous d\u00e9couvrirons alors que notre t\u00e2che consiste \u00e0 instaurer le v\u00e9ritable \u00e9tat d\u2019exception [Dann wird uns als unsere Aufgabe die Herbeif\u00fchrung des wirklichen Ausnahmezustands vor Augen stehen]; et nous consoliderons ainsi notre position dans la lutte contre le fascisme.&nbsp;\u00bb (Walter Benjamin, \u00ab&nbsp;Sur le concept d\u2019histoire&nbsp;\u00bb, trad. par Maurice de Gandillac, revue par Pierre Rusch,<em> \u0152uvres III<\/em>, Paris, Gallimard, 2000, p. 443.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref6\" id=\"_edn6\"><strong><sup><strong><sup>[vi]<\/sup><\/strong><\/sup><\/strong><\/a> J\u2019ai eu de nombreuses occasions d\u2019insister sur le risque d\u2019une application non critique des propositions d\u2019Agamben, qui sont devenues entre temps une sorte de cl\u00e9 interpr\u00e9tative pseudo-universelle de la situation complexe dans laquelle nous vivons, et en ce sens un mod\u00e8le de simplification philosophico-politique. Finalement, la th\u00e8se d\u2019Agamben a \u00e9t\u00e9 r\u00e9duite, au moins de ses interpr\u00e9tations doxiques dans les m\u00e9dias culturels et les \u00ab discours artistiques \u00bb, au fantasme de l\u2019\u00e9tat du monde d\u2019aujourd\u2019hui comme un <em>\u00e9<\/em><em>tat d<\/em><em>\u2019<\/em><em>exception permanent<\/em>. Dans <em>\u00c9<\/em><em>tat d<\/em><em>\u2019<\/em><em>exception<\/em>, le deuxi\u00e8me volume de <em>Homo Sacer<\/em>, beaucoup plus clair et orient\u00e9 que le premier, Agamben affirme : \u00ab Le but de cette enqu\u00eate, dans l\u2019urgence de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception \u00ab o\u00f9 nous vivons \u00bb, \u00e9tait de mettre au jour la fiction qui gouverne cet <em>arcanum imperii<\/em> par excellence de notre temps. (\u2026) [E]lle a continu\u00e9 \u00e0 fonctionner presque sans interruption \u00e0 partir de la premi\u00e8re guerre mondiale, \u00e0 travers le fascisme et le national-socialisme, jusqu\u2019\u00e0 nos jours. L\u2019\u00e9tat d\u2019exception a m\u00eame atteint aujourd\u2019hui son plus large d\u00e9ploiement plan\u00e9taire. \u00bb (Giorgio Agamben, <em>\u00c9<\/em><em>tat d<\/em>\u2019<em>exception<\/em>, Paris, Seuil, coll. \u00ab L\u2019ordre philosophique \u00bb, 2003, p. 145-146).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref7\" id=\"_edn7\"><strong><sup><strong><sup>[vii]<\/sup><\/strong><\/sup><\/strong><\/a> D\u2019apr\u00e8s ses mots, l\u2019opposition en question remonte \u00ab \u00e0 la doctrine juridique fran\u00e7aise et est d\u00e9j\u00e0 clairement articul\u00e9e dans le livre de Th\u00e9odore Reinach <em>De l<\/em><em>\u2019\u00e9<\/em><em>tat de si<\/em><em>\u00e8<\/em><em>ge, <\/em><em>\u00e9<\/em><em>tude juridique et historique <\/em>(1885), qui est \u00e0 l\u2019origine de l\u2019opposition schmitienne et benjaminienne entre \u00e9tat d\u2019exception r\u00e9el et \u00e9tat d\u2019exception fictif. \u00bb (<em>Ibid<\/em>., p. 12).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref8\" id=\"_edn8\"><strong><sup><strong><sup>[viii]<\/sup><\/strong><\/sup><\/strong><\/a><strong> <\/strong>Sans aucun doute, ils soulignent l\u2019\u00e9tat d\u2019exception du Reich hitl\u00e9rien, \u00e9tabli par le soi-disant <em>Reichstagsbrandverordnung<\/em>, le d\u00e9cret du pr\u00e9sident du Reich pour la protection du peuple et de l\u2019\u00c9tat, publi\u00e9 par von Hindenburg sur la recommandation du chancelier Adolf Hitler le 28 f\u00e9vrier 1933 en r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019incendie du Reichstag le 27 f\u00e9vrier 1933, un mois apr\u00e8s la nomination d\u2019Hitler au poste de chancelier. Le d\u00e9cret a aboli les libert\u00e9s civiles et est devenu la pierre angulaire de l\u2019&#8217;\u00e9tablissement du r\u00e9gime nazi, dans la mesure o\u00f9 il a permis \u00e0 Hitler de r\u00e9gner dans un \u00e9tat d\u2019exception continu. Dans le m\u00eame temps, le d\u00e9cret du pr\u00e9sident Hindenburg, ainsi que des milliers de d\u00e9crets hitl\u00e9riens ult\u00e9rieurs, se fondaient sur le tristement c\u00e9l\u00e8bre article 48 de la Constitution de Weimar, auquel Schmitt avait consacr\u00e9 l\u2019appendice de <em>La<\/em> <em>dictature<\/em>. Ainsi, paradoxalement, l\u2019article 48, inscrit dans la constitution, a permis \u00e0 Hitler de gouverner formellement dans un \u00ab cadre constitutionnel \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref9\" id=\"_edn9\"><strong><sup><strong><sup>[ix]<\/sup><\/strong><\/sup><\/strong><\/a> Walter Benjamin, \u00ab&nbsp;Th\u00e9ories du fascisme allemand&nbsp;\u00bb, trad. par Pierre Rusch, <em>\u0152uvres<\/em>, t. II, Paris, Gallimard, 2000, \u0440. 215.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref10\" id=\"_edn10\"><sup>[x]<\/sup><\/a> \u00ab&nbsp;Devant l\u2019irr\u00e9sistible progression de ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9fini comme une \u00ab&nbsp;guerre civile mondiale&nbsp;\u00bb, l\u2019\u00e9tat d\u2019exception tend toujours \u00e0 se pr\u00e9senter comme le paradigme de gouvernement dominant dans la politique contemporaine.&nbsp;\u00bb (Giorgio Agamben, <em>\u00c9tat d<\/em>\u2019<em>exception<\/em>, op. cit., p. 12).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref11\" id=\"_edn11\"><sup>[xi]<\/sup><\/a> Giorgio Agamben, \u00ab&nbsp;Dans cet exil&nbsp;\u00bb, <em>Moyen sans fins. Notes sur le politique<\/em>, Paris, Editions Payot &amp; Rivages, 1995, pp. 145-146.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref12\" id=\"_edn12\"><sup>[xii]<\/sup><\/a> Je me permets de renvoyer \u00e0 mes analyses ant\u00e9rieures de ce que j\u2019ai appel\u00e9 \u00ab logique messianique \u00bb. Cf. Boyan Manchev, \u00ab La m\u00e9tamorphose et l\u2019\u00e9v\u00e9nement \u00bb, in <em>Rue Descartes<\/em> 64 : \u00ab La m\u00e9tamorphose \u00bb, sous la dir. de Boyan Manchev, Paris, PUF \/ CIPh, 2009 et Boyan Manchev, <em>La m<\/em><em>\u00e9<\/em><em>tamorphose et l<\/em><em>\u2019<\/em><em>instant <\/em><em>\u2013<\/em><em> <\/em><em>D<\/em><em>\u00e9<\/em><em>sorganisation de la vie<\/em>, Paris, \u00c9ditions de la Phocide, 2009.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref13\" id=\"_edn13\"><sup>[xiii]<\/sup><\/a> Cf. Giorgio Agamben, <em>\u00c9tat d\u2019exception<\/em>, op. cit., p. 109. Il s\u2019agit d\u2019un commentaire des derni\u00e8res pages de l\u2019essai de Benjamin \u00ab&nbsp;Franz Kafka. Pour le dixi\u00e8me anniversaire de sa mort&nbsp;\u00bb. Cf. \u00e9galement Giorgio Agamben, <em>L&#8217;Ouvert : De l&#8217;homme et de l\u2019animal<\/em>, Paris, Rivages, 2002.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref14\" id=\"_edn14\"><sup>[xiv]<\/sup><\/a> Giorgio Agamben, \u201cIn this Exile\u201d, in <em>Means without<\/em> <em>End<\/em>. Transl. by Vincenzo Binetti and Cesare Casarino, University of Minnesota Press, p. 140. Ce dernier paragraphe de la version am\u00e9ricaine du livre d\u2019Agamben n\u2019existe pas dans sa traduction fran\u00e7aise. Je le donne donc dans ma traduction.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Consid\u00e9rations m\u00e9tacritiques (In Lignes n\u00b065, \u00ab \u00c9tats de l&#8217;exception \u00bb,&#8230;  <a class=\"excerpt-read-more\" href=\"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/critique\/letat-dexception-salutaire-et-lavenir-du-politique\/\" title=\"Read L\u2019\u00e9tat d\u2019exception salutaire et l\u2019avenir du politique\">Read more &raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"chat","meta":[],"categories":[239,194],"tags":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3755"}],"collection":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3755"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3755\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3758,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3755\/revisions\/3758"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3755"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3755"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3755"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}