{"id":3760,"date":"2022-10-03T12:26:15","date_gmt":"2022-10-03T09:26:15","guid":{"rendered":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/?p=3760"},"modified":"2022-10-08T22:16:56","modified_gmt":"2022-10-08T19:16:56","slug":"a-meme-limpossible-la-puissance-qui-persiste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/etudes-philosophiques\/a-meme-limpossible-la-puissance-qui-persiste\/","title":{"rendered":"\u00c0 m\u00eame l\u2019impossible, la puissance qui persiste"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>(In <strong><em>Lignes <\/em>n\u00b052 : <em>Vouloir l\u2019impossible<\/em>, sous la responsabilit\u00e9 de Mathilde Girard, Fr\u00e9d\u00e9ric Neyrat et Michel Suria, 2017.<\/strong>)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019impossible, non pas la plaie du possible, son agonie, mais bien sa d\u00e9chirure, le cri d\u00e9chirant du possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous faut toujours plus de possible, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019impossible. Plus de possible&nbsp;? Pourtant, il faut se m\u00e9fier de ce mantra, toujours facile, comme il faut se m\u00e9fier de la facilit\u00e9 actuelle du possible. Or le discours du possible (le possible, le potentiel, la puissance) nous englobe, il est omnipr\u00e9sent aujourd\u2019hui&nbsp;: ce discours tente de s\u2019emparer de toute notre puissance, puissance d\u2019imaginer et de s\u2019aventurer dans d\u2019autres vies possibles, en absorbant ainsi la puissance de r\u00e9sistance et de transformation des sujets politiques aussi. Le discours du possible, du <em>tout-est-possible<\/em>, nous enl\u00e8ve tout possible. La production du possible \u2013&nbsp;qui n\u2019est au bout du compte qu\u2019une annulation du possible&nbsp;\u2013 appara\u00eet aujourd\u2019hui comme la machinerie totale d\u2019esclavage de notre d\u00e9sir, sa r\u00e9duction \u00e0 une marchandise, \u00e0 une substance fantomatique. L\u2019infini en creux. Le possible en ab\u00eeme. Le seul impossible dans ce jardin enchant\u00e9 global, o\u00f9 le d\u00e9sastre se d\u00e9cha\u00eene dans la p\u00e9nombre interdite \u00e0 l\u2019\u0153il omnipr\u00e9sent des cam\u00e9ras, c\u2019est la possibilit\u00e9 d\u2019un autre jardin, d\u2019un monde possible tout autre. Or pour exc\u00e9der les mis\u00e8res du possible, il nous faut toujours aussi la force souveraine de l\u2019impossible.<\/p>\n\n\n\n<p>Premi\u00e8re question donc&nbsp;: comment penser la puissance du possible \u2013&nbsp;la puissance tout court&nbsp;\u2013 sans la r\u00e9duire \u00e0 ses mis\u00e8res (actuelles)&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Axiome pr\u00e9alable pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question&nbsp;: le possible <em>n<\/em><em>\u2019<\/em><em>est pas<\/em>. Le possible est seulement l\u00e0 o\u00f9 il y a plus de possible&nbsp;; s\u2019il n\u2019y a qu\u2019une possibilit\u00e9, il n\u2019y a pas de possibilit\u00e9&nbsp;; il y a la mis\u00e8re des faits. Contre la mis\u00e8re des faits, scandons la dignit\u00e9 du possible, de l\u2019acte, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019impossible.<strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Que veut dire possible&nbsp;? Est-ce l\u2019exc\u00e8s de la vie, la force de la vie d\u2019\u00eatre plus qu\u2019elle n\u2019est&nbsp;: la vie jusqu\u2019au bout du possible&nbsp;? Le possible est la premi\u00e8re modalit\u00e9 de l\u2019existence&nbsp;: toute chose doit \u00eatre plus-qu\u2019elle-n\u2019est pour qu\u2019elle soit. L\u2019impossible est donc la limite modale, le <em>clinamen<\/em> qui incline la chose sur ce qui n\u2019est pas et qui ne pourrait pas \u00eatre, la limite ind\u00e9passable qu\u2019elle deviendrait pourtant en devenant-autrement, en se transformant, en persistant dans le changement. L\u2019impossible donc, la limite o\u00f9 la vie est toujours plus pr\u00e9sente, toujours plus intense, l\u00e0 o\u00f9 elle ne s\u2019arr\u00eate pas, mais persiste.<\/p>\n\n\n\n<p>Or il faut plus d\u2019impossible, jusqu\u2019au bout, jusqu\u2019au bout du possible. Sans nul indice h\u00e9ro\u00efque, et contre tous les charmes \u00e9conomiques du possible, l\u2019impossible devrait \u00eatre le seul horizon de nos actions, leur \u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale. Car l\u2019impossible force la puissance sauvage de notre imagination qui seule peut redresser nos forces contre les uniformit\u00e9s \u00e9touffantes du possible.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019impossible n\u2019est pas <em>un<\/em>, lui non plus. Or notre premi\u00e8re question se d\u00e9cline ainsi&nbsp;: comment penser l\u2019impossible&nbsp;? Et non seulement comment le penser, mais par quel impossible s\u2019aventurer vers la <em>terra ultima<\/em> de la pens\u00e9e&nbsp;? La mani\u00e8re dont on pense l\u2019impossible est d\u00e9terminante pour nos actions&nbsp;: pour notre d\u00e9sir, le d\u00e9sir d\u2019aller au-del\u00e0 de ce qui est.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong>\u00c0 LA MESURE DE L\u2019IMPOSSIBLE<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Cette histoire de nos vies indicibles, ind\u00e9sirables, non d\u00e9sir\u00e9es, follement d\u00e9sirantes, obsc\u00e8nes, mis\u00e9rables, d\u00e9sastreuses, r\u00e9volt\u00e9es, indomptables, souveraines, l\u2019histoire du possible, est aussi vieille que la philosophie. Aristote en sait quelque chose, lui le grand inventeur du possible, lui aussi. Penser philosophiquement l\u2019impossible veut dire repenser le possible, tel qu\u2019Aristote l\u2019a con\u00e7u en philosophie. Nombre de philosophes contemporains l\u2019ont compris, m\u00eame si quelques-uns seulement se sont aventur\u00e9s dans ces eaux troubles. Je tenterai ici de faire face \u00e0 cette \u00e9nigme sous la lumi\u00e8re obscure de l\u2019impossible, o\u00f9 un \u0153il improbable, un organe de la pens\u00e9e et du corps, un organe nouveau peut-\u00eatre, persiste.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faudrait parler d\u2019abord des politiques d\u2019usages et des abus <em>strat<\/em><em>\u00e9giques<\/em> de l\u2019impossible dans la philosophie politique contemporaine, o\u00f9 ce concept <em>fou<\/em> tente n\u00e9anmoins de persister en dignit\u00e9 sur le fond n\u00e9faste des mis\u00e8res actuelles et des d\u00e9sastres de la politique \u00ab&nbsp;r\u00e9elle&nbsp;\u00bb \u2013&nbsp;et aussi de la politique du \u00ab&nbsp;R\u00e9el&nbsp;\u00bb. Sympt\u00f4me ou destin, il n\u2019en est pas moins vrai&nbsp;: la philosophie contemporaine finit par s\u2019engager dans un flirt obstin\u00e9 avec l\u2019impossible. Or c\u2019est autour de la relecture du concept d\u2019(im)possible qu\u2019on \u00e9veille les espoirs les plus d\u00e9mesur\u00e9s et qu\u2019on se heurte aux impasses conceptuelles les plus d\u00e9sastreuses de la pens\u00e9e de la politique radicale contemporaine, comprise \u00e0 la suite de Bataille et de Blanchot, comme <em>politique de l<\/em><em>\u2019impossible<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette perspective la pens\u00e9e de l\u2019impossible est par n\u00e9cessit\u00e9 associ\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une n\u00e9gativit\u00e9 radicale, qui, dans les temps modernes, se subsume sous la structure de l\u2019\u00c9v\u00e9nement&nbsp;: la matrice du \u00ab&nbsp;grand&nbsp;\u00bb \u00e9v\u00e9nement final et\/ou disruptif, structure constitutive des ontologies modernes, n\u2019est nulle autre que l\u2019\u00e9v\u00e9nement constitutif du monde historique moderne, notamment la R\u00e9volution. Telle est la raison de d\u00e9signer, \u00e0 la suite d\u2019Antonio Negri<a href=\"#_edn1\" id=\"_ednref1\"><sup>[i]<\/sup><\/a>, ces ontologies en tant qu\u2019ontologies n\u00e9gatives. Par \u00ab&nbsp;ontologie n\u00e9gative&nbsp;\u00bb, je comprends donc une tendance majeure des ontologies postcritiques (allant, selon mon hypoth\u00e8se, de Hegel, \u00e0 travers Heidegger, jusqu\u2019\u00e0 Badiou), dont le point central commun se r\u00e9duit \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une n\u00e9gativit\u00e9 constitutive. Cette n\u00e9gativit\u00e9 se sublime toujours sous la forme d\u2019un \u00e9v\u00e9nement radical qui interrompt le r\u00e9gime ontologique : l\u2019Esprit absolu chez Hegel, <em>Ereignis<\/em> chez le dernier Heidegger, voire l\u2019\u00e9v\u00e9nement chez Badiou<a href=\"#_edn2\" id=\"_ednref2\"><sup>[ii]<\/sup><\/a>. Maurice Blanchot, le dernier grand penseur de l\u2019impossible, confr\u00e8re infid\u00e8le de Bataille, ne tarde pas \u00e0 en r\u00e9v\u00e9ler les enjeux&nbsp;: dans <em>La Communaut<\/em><em>\u00e9 inavouable <\/em>il reprend ses th\u00e8ses de l\u2019\u00e9poque de mai&nbsp;1968 pour tracer la figure paradoxale d\u2019une r\u00e9volution <em>impossible<\/em> qui <em>a eu lieu<\/em><a href=\"#_edn3\" id=\"_ednref3\"><sup>[iii]<\/sup><\/a> et qui pourtant <em>ne doit pas durer<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;[L]<em>e d<\/em><em>\u00e9nouement, qui, au reste, n<\/em><em>\u2019avait besoin de rien d<\/em><em>\u00e9nouer, d<\/em><em>\u00e8s lors que l<\/em><em>\u2019\u00e9v<\/em><em>\u00e9nement avait eu lieu. L<\/em><em>\u2019\u00e9v<\/em><em>\u00e9nement<\/em><em>&nbsp;? Est-ce que cela avait eu lieu<\/em><em>&nbsp;?<\/em> [\u2026] [L]<em>\u2019<\/em><em>ambigu<\/em><em>\u00eft<\/em><em>\u00e9 <\/em><em>de la pr<\/em><em>\u00e9sence <\/em><em>\u2013&nbsp;entendue comme utopie imm<\/em><em>\u00e9diatement r<\/em><em>\u00e9alis<\/em><em>\u00e9e<\/em><em>&nbsp;\u2013, par cons<\/em><em>\u00e9quent sans avenir, par cons<\/em><em>\u00e9quent sans pr<\/em><em>\u00e9sent<\/em><em>&nbsp;: en suspens comme pour ouvrir le temps <\/em><em>\u00e0 un au-del<\/em><em>\u00e0 de ses d<\/em><em>\u00e9terminations usuelles.<\/em> [\u2026] <em>Je crois qu<\/em><em>\u2019il y eut alors une forme de communaut<\/em><em>\u00e9, diff<\/em><em>\u00e9rente de celle dont nous avons cru d<\/em><em>\u00e9finir le caract<\/em><em>\u00e8re, un des moments o<\/em><em>\u00f9 communisme et communaut<\/em><em>\u00e9 se rejoignent et acceptent d<\/em><em>\u2019ignorer qu<\/em><em>\u2019ils se sont r<\/em><em>\u00e9alis<\/em><em>\u00e9s en se perdant aussit<\/em><em>\u00f4t. Il ne faut pas durer, il ne faut pas avoir part <\/em><em>\u00e0 quelque dur<\/em><em>\u00e9e que ce soit<\/em>.<a href=\"#_edn4\" id=\"_ednref4\"><sup>[iv]<\/sup><\/a>&nbsp;\u00bb<strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On peut donc supposer que l\u2019\u00e9nergie n\u00e9gative de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, de l\u2019id\u00e9e philosophique de l\u2019\u00e9v\u00e9nement qu\u2019on doit,plus qu\u2019\u00e0 tout autre dans les temps modernes, \u00e0 Hegel, est pr\u00e9figur\u00e9e par la scission historique de l\u2019\u00e9v\u00e9nement de la R\u00e9volution fran\u00e7aise (<em>Umkehr<\/em>)&nbsp;; dans une large mesure cette id\u00e9e en serait la transposition philosophique<a href=\"#_edn5\" id=\"_ednref5\"><sup>[v]<\/sup><\/a>. On pourrait donc dire que les ontologies n\u00e9gatives modernes, en rupture avec l\u2019h\u00e9ritage des ontoth\u00e9ologies n\u00e9gatives du pass\u00e9 (qui n\u00e9anmoins persiste au niveau des \u00ab&nbsp;structures profondes&nbsp;\u00bb), sont avant tout des ontologies r\u00e9volutionnaires. Bien s\u00fbr le probl\u00e8me ne vient pas du tout de la transposition de l\u2019\u00e9v\u00e9nement r\u00e9volutionnaire sur un plan philosophique&nbsp;; si probl\u00e8me <s>y en a<\/s> il y a, il provient du fait qu\u2019apr\u00e8s la R\u00e9volution vient l\u2019Empire. La structure quasi-religieuse de l\u2019\u00e9v\u00e9nement ne tarde pas \u00e0 se manifester, pour sublimer la puissance sauvage de l\u2019\u00e9v\u00e9nement r\u00e9volutionnaire. Apr\u00e8s avoir aboli tous les insignes du pouvoir divin \u2013&nbsp;de l\u2019\u00e9glise au calendrier&nbsp;\u2013 la marche de la r\u00e9volution s\u2019arr\u00eate dans le corps quasi-divin de l\u2019empereur, signe absolu, remobilisant dans un r\u00e9gime de signification totalisant le d\u00e9corum th\u00e9ologo-politique romain. Arr\u00eat du mouvement dans la tautologie de l\u2019Esprit absolu fig\u00e9 dans sa posture h\u00e9ro\u00efque sur un cheval blanc. Aurais-je tort de sugg\u00e9rer qu\u2019on peut d\u00e9duire une transition pareille, de la R\u00e9volution \u00e0 l\u2019Empire, chez un bon nombre d\u2019ontologies n\u00e9gatives exemplaires, y compris celles de Hegel et de Heidegger, voire celle d\u2019Agamben&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ce Grand \u00e9v\u00e9nement a donc trait \u00e0 l\u2019impossible, \u00e9tant con\u00e7u en tant que structure <em>surpotentielle<\/em>&nbsp;: une puissance explosive qui atteint l\u2019\u00e9tat d\u2019une actualit\u00e9 absolue tout en actualisant \u2013&nbsp;et donc \u00e9puisant&nbsp;\u2013 toute puissance. C\u2019est une structure quasi-th\u00e9ologique, oppos\u00e9e \u00e0 la tradition spinoziste de penser l\u2019exc\u00e8s en tant qu\u2019exc\u00e8s de la puissance, de la force productrice, son \u00e9panouissement irr\u00e9ductible. Si l\u2019\u00e9v\u00e9nement a trait \u00e0 l\u2019impossible, c\u2019est que non seulement il touche \u00e0 la limite du possible mais (suppos\u00e9ment) l\u2019exc\u00e8de. L\u2019id\u00e9e crypto-th\u00e9ologique de l\u2019\u00e9v\u00e9nement con\u00e7oit&nbsp;celui-ci en tant que n\u00e9gativit\u00e9 de la puissance, ou bien en tant que puissance du n\u00e9gatif comme la seule puissance qui <em>reste<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est \u00e9vident que, d\u00e8s que ce sch\u00e9ma philosophique se transpose sur un horizon politique actuel, il devient particuli\u00e8rement probl\u00e9matique. Or toute philosophie\u00e9mancipatoiredevrait d\u00e9sormais se m\u00e9fier de l\u2019hypostase quasi-religieuse de l\u2019\u00c9v\u00e9nement qui risque d\u2019\u00e9touffer la puissance sauvage de la mati\u00e8re \u00e9v\u00e9nementielle. Plus encore, elle devrait se m\u00e9fier et rejeter toute forme d\u2019hypostase, y compris celle des notions de r\u00e9sistance ou de changement-transformation du monde. Il faudrait lib\u00e9rer d\u2019abord nos propres cat\u00e9gories critiques de l\u2019emprise des nouvelles formes de gouvernance \u00ab&nbsp;cr\u00e9ative&nbsp;\u00bb les r\u00e9duisant \u00e0 des marchandises critiques. Or, il nous faut une <em>surcritique<\/em><a href=\"#_edn6\" id=\"_ednref6\"><sup>[vi]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, la question sur laquelle s\u2019est achev\u00e9e mon texte \u00ab&nbsp;Maurice Blanchot et la politique de l\u2019impossible<a href=\"#_edn7\" id=\"_ednref7\"><strong><sup><strong><sup>[vii]<\/sup><\/strong><\/sup><\/strong><\/a>&nbsp;\u00bb, tr\u00e8s appropri\u00e9e aussi au th\u00e8me de ce num\u00e9ro, deviendra ici question de d\u00e9part&nbsp;: \u00ab&nbsp;Et m\u00eame si cette r\u00e9volution impossible a \u00e9clat\u00e9 dans l\u2019exp\u00e9rience-\u00e9criture de Blanchot avec l\u2019\u00e9clat obscur du d\u00e9sastre, la question n\u2019en reste pas moins ouverte, moins br\u00fblante, moins d\u00e9cisive&nbsp;: comment la r\u00e9volution <em>impossible<\/em> <em>communique<\/em>-t-elle sa singularit\u00e9 <em>explosive<\/em> [\u2026]&nbsp;; comment s\u2019arr\u00eaterait-elle de se refuser l\u2019avenir et frapperait-elle le pr\u00e9sent au sceau d\u2019une d\u00e9cision folle, celle de l\u2019impossible d\u2019une vie qui, \u00e0 m\u00eame l\u2019impossible, ou \u00e0 la <em>limite<\/em> <em>du<\/em> <em>possible<\/em>, persistera en dignit\u00e9&nbsp;?\u201d<\/p>\n\n\n\n<h3><strong>(IM)POSSIBILIT\u00c9 DES ONTOLOGIES DE LA PUISSANCE<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Dans mes efforts pour proposer une alternative aux ontologies n\u00e9gatives \u2013&nbsp;les ontologies \u00e9v\u00e9nementielles&nbsp;\u2013, je me sens solidaire dans les grandes lignes de la tendance que je d\u00e9signe comme \u00ab&nbsp;ontologies de la puissance&nbsp;\u00bb, dont les pr\u00e9curseurs seraient Spinoza, Marx, Nietzsche et Bergson, et les grands repr\u00e9sentants contemporains Gilles Deleuze, Gilbert Simondon, Gustave Guillaume et Antonio Negri.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est incontestable que Spinoza a r\u00e9apparu chez Deleuze et Negri, \u00e0 l\u2019instar des romantiques, de Marx et de Bergson<strong>, <\/strong>en tant que penseur de la nature productrice et donc du possible par excellence, d\u2019o\u00f9 son essor philosophique contemporain \u2013&nbsp;tout comme de son pendant noir, de son double obscur, dont le fant\u00f4me n\u2019a pas manqu\u00e9 de visiter les successeurs d\u00e9cadents du romantisme, de Kierkegaard \u00e0 travers Bataille et Blanchot jusqu\u2019\u00e0 Derrida.Toutefois, bien au-del\u00e0 de Spinoza, c\u2019est bien \u00e0 Aristote et \u00e0 la tradition aristot\u00e9licienne qu\u2019il faut penser&nbsp;: plus concr\u00e8tement, \u00e0 la tradition de \u00ab&nbsp;l\u2019aristot\u00e9lisme de gauche&nbsp;\u00bb selon l\u2019expression d\u2019Ernst Bloch, sans laquelle la philosophie de Spinoza, et surtout sa grammaire conceptuelle, n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 possible. C\u2019est \u00e0 Aristote qu\u2019on doit l\u2019archistructure de la pens\u00e9e de la puissance et de la dichotomie ontologique fondamentale, celle de la <em>dynamis<\/em> et de l\u2019<em>energeia<\/em>, de la puissance et de l\u2019activit\u00e9, o\u00f9 le possible appara\u00eet en tant que cat\u00e9gorie ontologique forte de tout ce qui est et peut devenir. Naturellement, c\u2019est dans ce contexte-l\u00e0 que commencentl\u2019infortune et la splendeur de l\u2019<em>impossible<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais prendre \u00e0 titre d\u2019exemple le cas paradigmatique d\u2019Antonio Negri<a href=\"#_edn8\" id=\"_ednref8\"><sup>[viii]<\/sup><\/a>.M\u00eame si le point de d\u00e9part de Negri n\u2019est pas Aristote mais Spinoza, et l\u2019interpr\u00e9tation puissante de l\u2019opposition spinoziste entre <em>potentia<\/em> et <em>potestas<\/em>, on ne peut pas n\u00e9gliger la persistance de la tradition aristot\u00e9licienne \u00e0 travers elle. Et, comme on vient de le voir, ce n\u2019est nullement un hasard. Negri relie les cat\u00e9gories spinozistes aux cat\u00e9gories politiques de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, notamment \u00e0 la distinction entre pouvoir constituant et pouvoir constitu\u00e9 de Siey\u00e8s, fondamentale pour les d\u00e9mocraties modernes. Ce qui est d\u00e9cisif pour une v\u00e9ritable d\u00e9mocratie selon Negri, c\u2019est de ne pas permettre le passage irr\u00e9versible du pouvoir constituant en pouvoir constitu\u00e9, car une telle actualisation d\u00e9finitive fixerait le premier sous la forme des r\u00e9gimes institutionnels, ce qui compromettrait le moment constituant. Pour cette raison le moment constituant devrait persister, et ce n\u2019est possible que par la \u00ab&nbsp;<em>r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>tention<\/em><em>&nbsp;<\/em>\u00bb du pouvoir constituant.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, d\u2019autant que l\u2019<em>energeia<\/em> aristot\u00e9licienne dans ce r\u00e9gime d\u2019analogies r\u00e9pondrait au concept de pouvoir constitu\u00e9, il semble que le grand probl\u00e8me d\u2019une ontologie politique de la puissance serait que la cat\u00e9gorie ontologique d\u2019\u00e9nergie se verrait discr\u00e9dit\u00e9e r\u00e9troactivement. La transformation des propositions de Negri chez Giorgio Agamben, \u00ab&nbsp;h\u00e9r\u00e9tique&nbsp;\u00bb mais en tout cas symptomatique pour uncertain<em> ton apocalyptique<\/em> de la philosophie radicale contemporaine, r\u00e9v\u00e9lerait les risques que les ontologies de la puissance courent \u00e0 leur tour. Dans <em>Homo<\/em> <em>Sacer<\/em>, Agamben d\u00e9clare, sans doute sous l\u2019influence de Negri, que la t\u00e2che actuelle de la philosophie politique est le d\u00e9veloppement d\u2019une v\u00e9ritable ontologie de la puissance, dont les jalons seraient Spinoza, Schelling, Nietzsche, Heidegger, Deleuze<a href=\"#_edn9\" id=\"_ednref9\"><sup>[ix]<\/sup><\/a>.Pourtant, et assez curieusement, il affirme \u00e0 peu pr\u00e8s pendant la m\u00eame p\u00e9riode, dans <em>Moyens sans fins<\/em>, que ce n\u2019est que le messianique qui est la v\u00e9ritable t\u00e2che de la politique contemporaine<a href=\"#_edn10\" id=\"_ednref10\"><sup>[x]<\/sup><\/a>. Comment l\u2019ontologie de la puissance se concilie-t-elle avec le messianique est une question \u00e0 laquelle on ne peut r\u00e9pondre qu\u2019ainsi&nbsp;: la puissance \u00ab&nbsp;retenue&nbsp;\u00bb est de toute apparence con\u00e7ue en tant que force messianique, c\u2019est-\u00e0-dire en tant que force de r\u00e9tention qui r\u00e9voque le pouvoir politique et provoque de la sorte un suspens historique, voire une fixation-r\u00e9tention ontologique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, on peut conclure que les ontologies de la puissance pr\u00e9servent souvent un index messianique, li\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un grand \u00e9v\u00e9nement et d\u2019une grande interruption. L\u2019ontologie de la puissance risque au bout du compte de se r\u00e9duire au mod\u00e8le de l\u2019ontologie n\u00e9gative&nbsp;; je d\u00e9cris ce risque par le terme <em>logique<\/em> <em>messianique<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est bien pour cette raison que je tente de proposer dans mon travail actuel une radicalisation des ontologies de la puissance. L\u2019enjeu principal serait le suivant&nbsp;: \u00e0 la base d\u2019une relecture du mod\u00e8le ontologique d\u2019Aristote \u2013&nbsp;\u00e9labor\u00e9e en d\u00e9tail dans d\u2019autres travaux d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9s ou bien \u00e0 venir<a href=\"#_edn11\" id=\"_ednref11\"><sup>[xi]<\/sup><\/a>&nbsp;\u2013, ouvrir la possibilit\u00e9 de penser la puissance en tant qu\u2019\u00e9nergie, ou activit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire en tant que puissance de transformation, o\u00f9 le moment transformateur serait un moment \u00e9nerg\u00e9tique en soi. Un tel projet aurait la t\u00e2che d\u2019articuler quelques outils \u2013&nbsp;nouvelles techniques conceptuelles voire <em>armes <\/em>critiques&nbsp;\u2013 pour tenter de r\u00e9pondre aux urgences de la situation de transformation constitutive qui est la n\u00f4tre. Au-del\u00e0 des mis\u00e8res actuelles du possible, comment imaginer une puissance d\u00e9cha\u00een\u00e9e et ravageuse, lib\u00e9ratrice et indomptable voire incontr\u00f4lable \u2013&nbsp;ne serait-ce celle de l\u2019impossible&nbsp;\u2013, la puissance de ce qui ne se r\u00e9duirait jamais \u00e0 une ressource de possible ou \u00e0 une mati\u00e8re premi\u00e8re de la formation en tant que vie-fonction, vie-machine, vie-marchandise&nbsp;? La question d\u00e9cisive aujourd\u2019hui n\u2019est autre que&nbsp;: la puissance \u00e9tant capt\u00e9e, la r\u00e9sistance \u2013&nbsp;et d\u2019autant plus un projet et une action pour un avenir <em>tout autre<\/em>&nbsp;\u2013 sont-ils toujours possibles&nbsp;? Tentons de nous approcher d\u2019une r\u00e9ponse possible \u00e0 cette question, tout en essayant de repousser les usages souvent int\u00e9ress\u00e9s, opportunistes, ainsi que les d\u00e9constructions toujours rapides des concepts politiques et philosophiques de changement, de r\u00e9sistance et d\u2019\u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong>LA PERSISTANCE DE LA PUISSANCE<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>La lecture d\u2019Aristote est \u00e9videmment surcharg\u00e9e par la tradition mill\u00e9naire de l\u2019aristot\u00e9lisme et les r\u00e9ductions ou les interpr\u00e9tations scolastiques.Contre cette tradition, Ernst Bloch a donc le m\u00e9rite d\u2019avoir introduit le terme d\u2019<em>aristot<\/em><em>\u00e9<\/em><em>lisme de gauche<\/em>. Par ce terme, il d\u00e9signe une tendance de pens\u00e9e initi\u00e9e par Avicenne (donnant le titre du livre en question&nbsp;: <em>Avicenne et la gauche aristot<\/em><em>\u00e9<\/em><em>licienne<\/em>), Averro\u00e8s et, apr\u00e8s lui, par Bruno, Goethe et Schelling, \u00e0 qui j\u2019associerais aussi Spinoza et Marx. <em>L<\/em><em>\u2019<\/em><em>aristot<\/em><em>\u00e9<\/em><em>lisme de gauche <\/em>serait bien \u00e9videmment la tendance qui pense la puissance \u00e9nerg\u00e9tique de la mati\u00e8re en tant qu\u2019immanence. Par cons\u00e9quent il est un aristot\u00e9lisme mat\u00e9rialiste, qui s\u2019oppose \u00e0 celui connu par ses versions scolastiques dominantes. Ici la question du mat\u00e9rialisme devient centrale en tant que question de la transformation, de la puissance transformatrice en tant qu\u2019immanence du monde. En m\u00eame temps l\u2019immanence du monde appara\u00eet d\u00e9sormais indissociable du mode de la transformation. Depuis Marx, \u00e0 moins que ce ne soit depuis Spinoza, ce mode a son propre nom et c\u2019est la praxis transformatrice de l\u2019homme, le sujet de l\u2019histoire. C\u2019est le moment \u00e0 partir duquel le projet ontologique devient nettement un projet politique en soi-m\u00eame. Au moment o\u00f9 on pose la philosophie, la pens\u00e9e de l\u2019\u00eatre, en tant que question de la praxis de transformation, l\u2019ontologique se manifeste d\u00e9j\u00e0 comme immanentement politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Telle est la raison pour laquelle je me sens solidaire de la perspective h\u00e9r\u00e9tique ouverte par Bloch qui rend justice \u00e0 la puissance originaire de la mati\u00e8re \u2013&nbsp;puissance de transformation, voire de r\u00e9volution. \u00ab&nbsp;<em>Le mat<\/em><em>\u00e9<\/em><em>rialisme est toujours r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>volutionnaire, parce que la mati<\/em><em>\u00e8<\/em><em>re l<\/em><em>\u2019<\/em><em>est aussi<\/em><em>&nbsp;<\/em>\u00bb, affirme Negri dans la m\u00eame veine, quelques d\u00e9cennies plus tard<a href=\"#_edn12\" id=\"_ednref12\"><sup>[xii]<\/sup><\/a>. Il s\u2019agit donc de <em>hairesis<\/em>, de choix ou de d\u00e9cision \u2013&nbsp;et un choix, une <em>hairesis<\/em>, risque toujours de mener \u00e0 un <em>auto-da-f<\/em><em>\u00e9<\/em>, \u00e0 un <em>actus fidei<\/em>, un acte de la foi donc, comme le cas de Bruno l\u2019a prouv\u00e9 de mani\u00e8re \u00e9clatante.<\/p>\n\n\n\n<p>Or Aristote a essay\u00e9 de penser la possibilit\u00e9 de la possibilit\u00e9, la <em>dynamis<\/em>, de se manifester en tant que <em>contre<\/em>&#8211;<em>puissance<\/em><a href=\"#_edn13\" id=\"_ednref13\"><sup>[xiii]<\/sup><\/a>. Dans la <em>M<\/em><em>\u00e9<\/em><em>taphysique<\/em>, il distingue quatre significations<a href=\"#_edn14\" id=\"_ednref14\"><sup>[xiv]<\/sup><\/a> de la cat\u00e9gorie depuissance(<em>dynamis<\/em>), et c\u2019est la quatri\u00e8me qui est d\u2019un int\u00e9r\u00eat tout \u00e0 fait particulier pour nous. Il s\u2019agit du point le plus sous-estim\u00e9 de la d\u00e9finition aristot\u00e9licienne de la puissance, notamment du fonctionnement de la puissance en tant que <em>contre-puissance<\/em>, une<em> r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>sistance<\/em> intrins\u00e8que qui garde la chose d\u2019un d\u00e9veloppement ind\u00e9sirable, d\u2019un d\u00e9clin, d\u2019une d\u00e9g\u00e9n\u00e9ration, c\u2019est-\u00e0-dire qui garantit son mouvement vers le mieux (1019a 26-30&nbsp;; 1046a<a href=\"#_edn15\" id=\"_ednref15\"><sup>[xv]<\/sup><\/a>) Ce terme n\u2019a m\u00eame pas de traduction particuli\u00e8re en latin, les trois premiers aspects \u00e9tant traduits respectivement par <em>potentia<\/em>, <em>possibilitas<\/em> et <em>potestas<\/em>. En d\u2019autres termes, Aristote est le premier \u00e0 introduire une notion de <em>contre-puissance<\/em>, qui anticipe celle qu\u2019on identifie ici sous le nom de <em>r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>sistance<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un point capital de la pens\u00e9e d\u2019Aristotequi semble \u00eatre rest\u00e9 m\u00e9connu, obscur m\u00eame, surtout en ce qui concerne son potentiel explosif en vue de la pens\u00e9e politique radicale. Aristote a postul\u00e9 la r\u00e9sistance \u2013&nbsp;la r\u00e9sistance contre l\u2019actualisation, la <em>r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>sistibilit<\/em><em>\u00e9<\/em>&nbsp;\u2013 en tant que qualit\u00e9 intrins\u00e8que de la puissance. C\u2019est une force \u00ab&nbsp;d\u00e9moniaque&nbsp;\u00bb donc, dans le sens o\u00f9 elle sera oppos\u00e9e au premier moteur \u2013&nbsp;\u00ab&nbsp;Dieu&nbsp;\u00bb (ou le Sujet souverain), cette actualit\u00e9 pure sans aucun r\u00e9sidu de puissance. Pourtant elle semble absolument n\u00e9cessaire pour Aristote&nbsp;: sans r\u00e9sistance, il n\u2019y aurait pas de puissance&nbsp;; sans puissance, il n\u2019y aurait pas d\u2019actualisation. Ainsi, la r\u00e9sistance s\u2019affirme comme une cat\u00e9gorie <em>dynamique<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire comme une cat\u00e9gorie visant une puissance active, et m\u00eame plus&nbsp;: la <em>puissance en acte<\/em>. Mais alors, non seulement la r\u00e9sistance est un acte qui n\u2019\u00e9puise pas la puissance&nbsp;; c\u2019est un acte-puissance&nbsp;: c\u2019est l\u2019acte de la puissance m\u00eame. Dans la mesure o\u00f9 la d\u00e9finition de la (premi\u00e8re) puissance est \u00ab&nbsp;<em>le principe susceptible de produire un changement dans autre chose ou<\/em> [dans la m\u00eame] <em>en tant qu<\/em><em>\u2019<\/em><em>autre<\/em><em>&nbsp;<\/em>\u00bb [1020a5-6, p.&nbsp;203], la r\u00e9sistance immanente \u00e0 ce principe, la puissance at\u00e9lique du principe, serait la mobilit\u00e9 m\u00eame du principe du changement. La r\u00e9sistance c\u2019est l\u2019<em>energeia<\/em> de la <em>dynamis<\/em> mais sans le <em>telos<\/em> de l\u2019<em>ergon<\/em>, et donc de l\u2019<em>organum<\/em>. La r\u00e9sistance est donc <em>d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>s-organisation<\/em>. L\u2019ontologie de la puissance est impossible donc sans la pens\u00e9e de la r\u00e9sistance \u2013&nbsp;de l\u2019autre de la puissance, ou bien de son <em>envers<\/em><em>&nbsp;<\/em>: l\u2019impossible&nbsp;; la pens\u00e9e de la r\u00e9sistance \u2013&nbsp;sans la pens\u00e9e de l\u2019\u00e9v\u00e9nement-m\u00e9tamorphose, de ce moment \u00ab&nbsp;miraculeux&nbsp;\u00bb qui d\u00e9clenche le mouvement<a href=\"#_edn16\" id=\"_ednref16\"><sup>[xvi]<\/sup><\/a>. L\u2019autre bord de l\u2019actuel \u2013&nbsp;ou l\u2019<em>envers<\/em> du possible.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019impossible donc. L\u2019impossible n\u2019est pas le contraire, la n\u00e9gativit\u00e9 du possible, mais son <em>envers<\/em>. L\u2019impossible n\u2019est pas le contraire du possible mais \u00ab&nbsp;le contraire-du-contraire&nbsp;\u00bb comme le veulent \u00e0 juste titre les responsables de ce num\u00e9ro.Dans cette perspective, l\u2019impossible appara\u00eetrait donc aussi commel\u2019inverse de ce que voulait Agamben dans sa relecture \u2013&nbsp;aussi originale que probl\u00e9matique sur un plan politique<strong>&nbsp;\u2013 <\/strong>propos\u00e9e il y trente ans dans \u201cLa puissance de la pens\u00e9e\u201d&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si une puissance de ne pas \u00eatre appartient originellement \u00e0 toute puissance, ne sera vraiment puissant que celui qui, au moment du passage \u00e0 l&#8217;acte, n&#8217;annulera pas simplement sa propre puissance de ne pas, ni ne la laissera en suspens par rapport \u00e0 l&#8217;acte, mais la fera passer int\u00e9gralement en lui comme telle et pourra donc ne pas ne pas passer \u00e0 l&#8217;acte.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_edn17\" id=\"_ednref17\"><sup>[xvii]<\/sup><\/a><strong> <\/strong>Le possible ne peut <em>\u00ea<\/em><em>tre<\/em> que sur le fond n\u00e9gatif de l\u2019im-possible, compris en tant que le contraire du possible&nbsp;: plut\u00f4t im-puissant qu\u2019im-possible. Ce qui ne pourrait mieux expliquer l\u2019apologie de l\u2019inactivit\u00e9 chez Agamben \u2013&nbsp;de ce qu\u2019il appelle \u00e0 la suite de Koj\u00e8ve et de Blanchot \u00ab&nbsp;<em>inoperosit<\/em><em>\u00e0<\/em>&nbsp;\u00bb, <em>d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>s<\/em><em>\u0153<\/em><em>uvrement<\/em>&nbsp;\u2013, tout comme le choix symptomatique de Bartleby le scribe en tant que figure, paradoxale, voire absurde, de la r\u00e9sistance. Or l\u2019envers du possible n\u2019est pas l\u2019impossible au sens d\u2019une n\u00e9gativit\u00e9, mais une force indomptable et irr\u00e9ductible qui ne r\u00e9duirait jamais le possible \u00e0 un mat\u00e9riel de la machinerie \u00e9conomique de l\u2019actuel. L\u2019impossible c\u2019est la d\u00e9mesure du possible&nbsp;: la part du possible qui ne se pr\u00eate pas \u00e0 mesurer, qui n\u2019est sujette \u00e0 nulle mesure. La dignit\u00e9 folle du possible. L\u2019impossible&nbsp;: la part maudite du possible. Cette \u00ab&nbsp;part&nbsp;\u00bb qui persiste.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref1\" id=\"_edn1\"><sup>[i]<\/sup><\/a> Cf. T. Negri, <em>Art et multitude. Neuf lettres sur l\u2019art<\/em>, Paris, EPEL, 2005, p.&nbsp;53.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref2\" id=\"_edn2\"><sup>[ii]<\/sup><\/a> Cf. B. Manchev, \u00ab&nbsp;La m\u00e9tamorphose et l\u2019\u00e9v\u00e9nement&nbsp;\u00bb, in <em>Rue Descartes<\/em>, n\u00b0&nbsp;64&nbsp;<strong>:<\/strong> \u00ab&nbsp;La m\u00e9tamorphose&nbsp;\u00bb, sous la dir. de B.Manchev, Paris, CIPh\/PUF, 2009.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref3\" id=\"_edn3\"><sup>[iii]<\/sup><\/a> \u00ab&nbsp;<em>C<\/em><em>\u2019est vrai, il y a eu r\u00e9volution, la r\u00e9volution a eu lieu. Le mouvement de Mai a \u00e9t\u00e9 la r\u00e9volution, dans la fulgurance de l\u2019\u00e9clat d\u2019un \u00e9v\u00e9nement qui s\u2019est accompli et, en s\u2019accomplissant, a tout chang\u00e9<\/em>. [\u2026] <em>Cela a eu lieu. La d\u00e9cision d\u2019une discontinuit\u00e9 radicale et, l\u2019on peut dire, absolue, est tomb\u00e9e, s\u00e9parant, non pas deux p\u00e9riodes d\u2019histoire, mais l\u2019histoire et une possibilit\u00e9 qui ne lui appartient d\u00e9j\u00e0 plus directement<\/em>.&nbsp;\u00bb, <em>Comit\u00e9 d\u2019action \u00e9tudiants-\u00e9crivains, <\/em>\u00ab&nbsp;Apr\u00e8s le mouvement&nbsp;\u00bb, in M.&nbsp;Blanchot, <em>Ecrits politiques. 1958-1993<\/em>, Paris, Lignes-L\u00e9o Scheer, 2003 ++++<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref4\" id=\"_edn4\"><sup>[iv]<\/sup><\/a> M.&nbsp;Blanchot, <em>La<\/em> <em>communaut<\/em><em>\u00e9<\/em> <em>inavouable<\/em>, Paris, \u00e9ditions de Minuit, 1983, p.&nbsp;54-56. \u00c0 cet \u00e9gard, on notera la proximit\u00e9 structurelle surprenante entre les th\u00e8ses de Blanchot et celles de Jacques Ranci\u00e8re et m\u00eame d\u2019Alain Badiou. Cf. par exemple la th\u00e8se suivante de Ranci\u00e8re&nbsp; : \u00ab&nbsp;<em>La manifestation politique est ainsi toujours ponctuelle et ses sujets toujours pr<\/em><em>\u00e9<\/em><em>caires<\/em>.&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;Dix th\u00e8ses sur la politique&nbsp;\u00bb, in <em>Aux bords du<\/em> <em>politique<\/em>, Paris, La Fabrique \u00e9ditions, 1998, p.&nbsp;245).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref5\" id=\"_edn5\"><sup>[v]<\/sup><\/a> Cf. la th\u00e8se d\u2019Art\u00e9my Magun dans<em> La R<\/em><em>\u00e9<\/em><em>volution n<\/em><em>\u00e9<\/em><em>gative<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan, 2009.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref6\" id=\"_edn6\"><sup>[vi]<\/sup><\/a> Sur la notion de <em>surcritique<\/em>, cf. Boyan Manchev, <em>L<\/em><em>\u2019<\/em><em>Alt<\/em><em>\u00e9<\/em><em>ration du monde<\/em>, Introduction: \u00ab&nbsp;Politique de l\u2019alt\u00e9ration&nbsp;\u00bb, Paris, Nouvelles \u00e9ditions Lignes, 2009.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref7\" id=\"_edn7\"><strong><sup><strong><sup>[vii]<\/sup><\/strong><\/sup><\/strong><\/a> Publi\u00e9 dans le num\u00e9ro de <em>Lignes<\/em> sur les \u00ab&nbsp;Politiques de Maurice Blanchot. 1930-1993&nbsp;\u00bb(<em>Lignes<\/em>, n\u00b0&nbsp;43, mars&nbsp;2014).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref8\" id=\"_edn8\"><sup>[viii]<\/sup><\/a> Cf. A. Negri, <em>Il Potere constituente<\/em>, Milan, 1992, et <em>Le Pouvoir constituant. Essai sur les alternatives de la modernit<\/em><em>\u00e9<\/em>, Paris, PUF, 1997.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref9\" id=\"_edn9\"><sup>[ix]<\/sup><\/a> Cf. G. Agamben, <em>Homo Sacer<\/em>, Paris, Seuil, 1997, p.&nbsp;53-54.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref10\" id=\"_edn10\"><sup>[x]<\/sup><\/a> \u00ab La t\u00e2che que le messianisme avait assign\u00e9e \u00e0 la politique moderne \u2013 penser une communaut\u00e9 humaine qui n\u2019aurait pas (uniquement) la forme de la loi \u2013 attend encore les esprits qui s\u2019en chargeraient.\u00bb (G. Agamben, <em>Moyens sans fin<\/em>, Paris, Payot &amp; Rivages, 1995, p. 145-146).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref11\" id=\"_edn11\"><sup>[xi]<\/sup><\/a> Cf. Boyan Manchev, <em>Logique du politique<\/em> [<em>Logika na politicheskoto<\/em>], Sofia, Iztok-Zapad, 2012 et&nbsp; Boyan Manchev, <em>Persister<\/em>, Paris, \u00e9ditions du Dehors, \u00e0 para\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref12\" id=\"_edn12\"><sup>[xii]<\/sup><\/a> A. Negri, <em>Du retour. Ab<\/em><em>\u00e9<\/em><em>c<\/em><em>\u00e9<\/em><em>daire biopolitique. <\/em>Entretiens avec Anne Dufourmantelle, Paris, Calmann-L\u00e9vy, 2002, p.&nbsp;136.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref13\" id=\"_edn13\"><sup>[xiii]<\/sup><\/a>&nbsp;Je cr\u00e9e ce terme d\u2019apr\u00e8s la formulation de Dimka Gicheva-Gocheva qui parle quant \u00e0 elle de \u00ab&nbsp;contre-possibilit\u00e9&nbsp;\u00bb. Cf. D.&nbsp;Gicheva-Gocheva, <em>Novi opiti vyrhu aristotelovia teleologizym<\/em> [<em>Nouveaux essais sur le t<\/em><em>\u00e9<\/em><em>l<\/em><em>\u00e9<\/em><em>ologisme aristot<\/em><em>\u00e9<\/em><em>licien<\/em>], Sofia, LIK, 1998, p.&nbsp;74-77.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref14\" id=\"_edn14\"><sup>[xiv]<\/sup><\/a>&nbsp;En effet, dans le Livre Th\u00e8ta, elles sont quatre, dans le Livre Delta \u2013 plut\u00f4t cinq (1019a 15-32).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref15\" id=\"_edn15\"><sup>[xv]<\/sup><\/a> \u00ab&nbsp;<em>En outre, tous les <\/em><em>\u00e9<\/em><em>tats selon lesquels les choses ne sont aucunement affect<\/em><em>\u00e9<\/em><em>s ni chang<\/em><em>\u00e9<\/em><em>es ni faciles <\/em><em>\u00e0 <\/em><em>faire bouger pour le pire sont appel<\/em><em>\u00e9<\/em><em>s puissances<\/em>.&nbsp;\u00bb [1019a28] (Aristote, <em>M<\/em><em>\u00e9<\/em><em>taphysique<\/em>, trad. par M.-P.&nbsp;Duminil et A.&nbsp;Jaulin, Paris, GF Flammarion, 2008, p.&nbsp;201).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref16\" id=\"_edn16\"><sup>[xvi]<\/sup><\/a> Une telle lecture pourrait ouvrir la voie \u00e0 un rapprochement possible des enjeux des ontologies de la puissance et de celles de la r\u00e9sistance, tout en assurant le terrain ontologique de l\u2019affirmation paradoxale et longuement discut\u00e9e de Deleuze de son livre sur Foucault&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>La r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>sistance est premi<\/em><em>\u00e8<\/em><em>re<\/em>.&nbsp;\u00bb La possibilit\u00e9 de concevoir la r\u00e9sistance en tant qu\u2019immanente \u00e0 la <em>dynamis<\/em>, en tant que ce qui pr\u00e9c\u00e8de l\u2019\u00e9nergie, permet non seulement de comprendre mais aussi \u00e0 mobiliser la th\u00e8se de Deleuze. Il importe de rappeler \u00e9galement dans ce contexte les propositions puissantes de Fran\u00e7oise Proust sur la r\u00e9sistance en tant que concept ontologique (Cf. Fran\u00e7oise Proust, <em>De la r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>sistance<\/em>, Paris, Les \u00e9ditions du Cerf, 1997).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref17\" id=\"_edn17\"><sup>[xvii]<\/sup><\/a> G. Agamben, \u201cLa puissance de la pens\u00e9e\u201d, in Giorgio Agamben, <em>La<\/em> <em>Puissance de la pens\u00e9e, t<\/em>raduit de l&#8217;italien&nbsp;par&nbsp;Jo\u00ebl Gayraud&nbsp;et&nbsp;Martin Rueff, Paris, Payot &amp; Rivages, 2006.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(In Lignes n\u00b052 : Vouloir l\u2019impossible, sous la responsabilit\u00e9 de&#8230;  <a class=\"excerpt-read-more\" href=\"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/etudes-philosophiques\/a-meme-limpossible-la-puissance-qui-persiste\/\" title=\"Read \u00c0 m\u00eame l\u2019impossible, la puissance qui persiste\">Read more &raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"chat","meta":[],"categories":[239,188],"tags":[],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3760"}],"collection":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3760"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3760\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3764,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3760\/revisions\/3764"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3760"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3760"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3760"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}