{"id":3791,"date":"2022-10-10T15:40:19","date_gmt":"2022-10-10T12:40:19","guid":{"rendered":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/?p=3791"},"modified":"2022-10-10T15:40:21","modified_gmt":"2022-10-10T12:40:21","slug":"de-la-societe-du-spectacle-a-la-societe-de-la-performance-critique-performative-et-politique-du-plaisir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/theorie-des-arts-et-de-la-culture\/de-la-societe-du-spectacle-a-la-societe-de-la-performance-critique-performative-et-politique-du-plaisir\/","title":{"rendered":"De la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de la performance. Critique performative et politique du plaisir"},"content":{"rendered":"\n<p><a href=\"#_edn1\" id=\"_ednref1\"><strong><sup><strong><sup>[1]<\/sup><\/strong><\/sup><\/strong><\/a><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9mancipation des formes de vie, la lib\u00e9ration de l\u2019exp\u00e9rience du plaisir et la critique sociale et politique \u2013&nbsp;voici ce qu\u2019on pourrait d\u00e9duire en tant que manifestations principales d\u2019une vie qui se lib\u00e8re&nbsp;; et elles l\u2019\u00e9taient devenues, incontestablement, il y a un demi-si\u00e8cle, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Mai 1968. Pire, le capitalisme qui depuis s\u2019est re-d\u00e9cor\u00e9 comme cr\u00e9atif et inventif a trouv\u00e9 les moyens de s\u2019emparer de leur domaine, de les simuler et de commencer \u00e0 les produire comme nouvelles marchandises \u00ab improductibles&nbsp;\u00bb. On observe la transformation structurelle de la valeur critique en forme sp\u00e9culative, en <em>performance<\/em> <em>critique<\/em> : ce qui relevait du domaine de l\u2019\u00e9mancipation se voit r\u00e9-articul\u00e9 en tant que pratique critique normative&nbsp;; et la nouvelle norme critique d\u00e9c\u00e8le in\u00e9vitablement, comme toute norme, une dimension r\u00e9pressive. Dans ce texte il s\u2019agirait, plut\u00f4t que d\u2019observer les ph\u00e9nom\u00e8nes qui abondent autour de nous, de formuler quelques hypoth\u00e8ses structurelles.<strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<h3><strong>LA MARCHANDISATION DES FORMES DE VIE ET LE CAPITAL CRITIQUE<\/strong><strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>En effet, les derni\u00e8res d\u00e9cennies se trouvent sous le signe d\u2019une transformation capitale des modes de production, d\u2019\u00e9change et de pouvoir qui n\u2019a pas tard\u00e9 \u00e0 engager la transformation des modes de subjectivation&nbsp;\u00e0 leur tour&nbsp;: la marchandisation de la force de travail elle-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019absorption de la puissance de la vie, l\u2019op\u00e9ration de base de la biopolitique. La puissance de la vie appara\u00eet d\u00e9sormais sous une forme quasi-substantielle, inorganique. Quel est le destin des corps, des corps comme <em>dynamique<\/em> immanente des sujets, comme lieu de la puissance de la vie, dans cette situation transform\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le capitalisme <em>performatif<\/em> ou bien le <em>capitalisme de la performance<\/em> est une forme tout \u00e0 fait nouvelle de production, et en premier lieu de production de valeur<a href=\"#_edn2\" id=\"_ednref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. En premier lieu, il transforme \u00e0 sa mani\u00e8re un des traits distinctifs de la politique moderne du corps, notamment la politique de la puissance dont la formule serait celle qu\u2019on attribue \u00e0 Maine de Biran, <em>le corps peut tout<\/em><em>&nbsp;<\/em>: la politique du corps en tant que puissance positive illimit\u00e9e. L\u2019exp\u00e9rimentation technique de la puissance du corps radicalisant l\u2019intuition biopolitique de la modernit\u00e9 par les nouvelles technologies et hypertechnologies m\u00e9diatiques para\u00eet infinie&nbsp;: pensons, bien au-del\u00e0 de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme banal du corps laborieux standardis\u00e9 dans la production industrielle, aux performances financi\u00e8res, cr\u00e9atrices, \u00ab&nbsp;immat\u00e9rielles&nbsp;\u00bb, sp\u00e9culatives des nouveaux agents du capital, aux spectacles m\u00e9diatiques des corps transhumains, corps-cyborgs, dont le slogan pourrait \u00eatre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il n\u2019y a pas de limites pour la performance du corps.&nbsp;\u00bb Or, la politique de la plasticit\u00e9 perverse \u00ab&nbsp;lib\u00e8re&nbsp;\u00bb la puissance du corps, en lui ouvrant pr\u00e9tendument l\u2019acc\u00e8s \u00e0 une puissance illimit\u00e9e de modification. Mais elle traite le corps comme sujet, au sens passif, de devenirs multiples typ\u00e9s, codifi\u00e9s \u2013&nbsp;le corps n\u2019est modifiable et donc libre que dans le seul but de reproduire une forme matricielle. Le capitalisme performant d\u00e9-substantialise cette forme matricielle en la pr\u00e9sentant comme le lieu vide d\u2019une \u00ab&nbsp;forme in\u00e9dite&nbsp;\u00bb, n\u00e9cessaire pour nourrir le circuit pervers du march\u00e9. La politique perverse de la plasticit\u00e9 fa\u00e7onne des techniques vectorielles du devenir des corps-sujets, con\u00e7us comme la substance plastique disponible et fa\u00e7onnable des formes de vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette transformation a des effets paradoxaux, elle donne lieu \u00e0 des amalgames ambigus. Du point de vue des modes de subjectivation, le paradoxe de la situation actuelle consiste en ceci. Un des signes de la transformation est la r\u00e9-\u00e9mergence du concept d\u2019identit\u00e9 en tant que tel, qui se propage bien au-del\u00e0 des limites des discours identitaires. Dans les nouvelles id\u00e9ologies h\u00e9g\u00e9moniques du lib\u00e9ralisme de gauche \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine&nbsp;\u00bb, <em>identity<\/em>, l\u2019identit\u00e9 appara\u00eet comme un terme d\u2019embl\u00e9e \u00e9mancipateur. Cela ouvre toute une s\u00e9rie de questions m\u00e9tacritiques. Certes, nous faisons face aujourd\u2019hui \u00e0 des \u00ab identit\u00e9s&nbsp;\u00bb de plus en plus instables, de plus en plus floues, qui, semble-t-il, contestent toute forme normative. Il para\u00eet donc que les modes de vie sont aujourd\u2019hui ouverts \u00e0 la transformation : la transformation devient en effet le nouvel horizon \u2013&nbsp;quasi-normatif&nbsp;\u2013 de leur existence, voire leur cause immanente<em>. <\/em>D\u00e8s lors, avec le jaillissement de la multitude de formes de vie qui prolif\u00e8rent comme dans un nouveau paradis terrestre, ne s\u2019agit-il pas du d\u00e9passement des vieilles positions \u2013&nbsp;et oppositions&nbsp;\u2013 identitaires, essentialistes, fig\u00e9es, \u00ab&nbsp;pures&nbsp;\u00bb, pour donner lieu \u00e0 l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, \u00e0 la diversit\u00e9 et la multiplicit\u00e9&nbsp;? Ne s\u2019agit-il pas d\u2019une situation in\u00e9dite&nbsp;? Oui et non. Et pour comprendre l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la situation, il nous faudrait s\u2019arr\u00eater un instant de pr\u00e8s sur la port\u00e9e de la dite transformation. La dite transformation est en effet une condition produite comme condition de l\u2019\u00e9mergence et de la production de formes de vie nouvelles. La forme de vie appara\u00eet d\u00e9sormais comme la marchandise ultime : le temps de la production de l\u2019improductif est venu. Si les identit\u00e9s abondent, c\u2019est que, d\u00e9sormais, elles sont en vente. D\u00e9sormais, on produit des identit\u00e9s et on les vend. C\u2019est ainsi qu\u2019on peut faire face \u00e0 ce paradoxe apparemment insoluble&nbsp;: d\u2019une part des identit\u00e9s de plus en plus floues, d\u2019autre part, des identit\u00e9s de plus en plus rigides. Telle est la faille entre valeur d\u2019usage et valeur performative.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Au contraire, dans une large mesure ils sont plut<\/strong><strong>\u00f4<\/strong><strong>t l<\/strong><strong>\u2019<\/strong><strong>effet<\/strong> d\u00e9rivatif d\u2019un long processus de transformation du discours et de la pratique critique au sens de Mai&nbsp;68. La lib\u00e9ration du plaisir, l\u2019\u00e9mancipation des formes de vie et la critique ayant \u00e9t\u00e9 marchandis\u00e9es, transform\u00e9es en valeur marchande, la valeur sp\u00e9culative devient-elle un des paradigmes de la soci\u00e9t\u00e9 de la performance, d\u2019o\u00f9 \u00e9merge le nouveau ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019une critique (quasi-)normative. Devenue valeur l\u00e9gitimatrice, la critique s\u2019affirme parmi les outils performatifs ou sp\u00e9culatifs privil\u00e9gi\u00e9s d\u2019accumulation de capital social. Ce nouveau mode d\u2019emploi ou plut\u00f4t cette nouvelle valeur ajout\u00e9e de la critique est l\u2019effet non seulement de son devenir-capital mais aussi de la stabilisation des formes de vie en tant que formes produites, faisant \u00e9conomie de leur puissance de transformation immanente, ce qui exige un discours d\u2019auto-l\u00e9gitimation paradoxal qu\u2019on peut d\u00e9signer en tant que discours critique <em>protectionniste<\/em>. En d\u2019autres termes, il s\u2019agit de r\u00e9affirmer les limites des identit\u00e9s \u00e9tablies (par le biais des op\u00e9rations performatives) par un discours protectionniste qui prot\u00e8ge leurs limites en les r\u00e9affirmant. Ainsi ce qui arrive au lieu de la <em>monstration<\/em>, c\u2019est la <em>d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>-monstration<\/em> des identit\u00e9s : leur normalisation, par le biais de la performance tautologique&nbsp;; la performance de l\u2019identit\u00e9 en tant que diff\u00e9rence. Mais cela veut dire faire l\u2019\u00e9conomie de toute diff\u00e9rence car le principe identitaire reste, quant \u00e0 lui, identique \u00e0 soi. Autrement dit, ici, la subjectivation \u00e9mancipatrice devient indiscernable de l\u2019auto-affirmation voire l\u2019auto-promotion identitaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis loin d\u2019affirmer que tous les nouveaux sujets critiques sont gouvern\u00e9s par le principe du conformisme performatif g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9&nbsp;; ce serait beaucoup plus qu\u2019une exag\u00e9ration : ce serait un abus. Il s\u2019agit en retour d\u2019\u00e9claircir les d\u00e9terminations structurelles de la valeur ajout\u00e9e (d\u2019apparence) conservatrice, r\u00e9pressive ou puritaine de la nouvelle norme <em>critique<\/em>&nbsp;: de mettre en lumi\u00e8re le d\u00e9sir <em>du<\/em> discours ou de la performance elle-m\u00eame. Je tends \u00e0 d\u00e9noncer donc la condition actuelle de pr\u00e9-fabrication socio-marchande du discours critique qui impose sa r\u00e9gulation performative et la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9actualisation de ses tropes. <strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans une \u00e9conomie de performance \u2013&nbsp;o\u00f9 la valeur sociale est accumul\u00e9e par des monnaies immat\u00e9rielles dont une forme sp\u00e9cifique est le \u00ab&nbsp;discours critique&nbsp;\u00bb&nbsp;\u2013 la performance de ce discours appara\u00eet comme la premi\u00e8re possibilit\u00e9 pour un investissement imm\u00e9diat, tout comme pour une garantie transcendante parfaite. Ainsi, on constate l\u2019\u00e9mergence paradoxalement simultan\u00e9e du nouveau contrat social de voyeurisme-exhibitionnisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 (songeons aux ph\u00e9nom\u00e8ne des \u00ab r\u00e9seaux sociaux \u00bb) d\u2019une part, et d\u2019une autre, des nouvelles formes de contr\u00f4le et de gouvernance critique. Au bout du compte la nature disciplinaire du discours critique et la nature de contr\u00f4le des r\u00e9seaux ontom\u00e9diatiques (une soci\u00e9t\u00e9 de contr\u00f4le auto-r\u00e9gulatrice ?) ne fait que r\u00e9v\u00e9ler la pauvret\u00e9 du d\u00e9sir, r\u00e9duit de plus en plus \u00e0 un capital social, au d\u00e9triment des nouvelles techniques existentielles, \u00e9largissant l\u2019horizon des formes de vie.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong>LA PRODUCTION DU SOCIAL<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Les \u00ab&nbsp;\u00e9v\u00e9nements&nbsp;\u00bb des ann\u00e9es soixante-dix sont remplac\u00e9s par des \u00ab&nbsp;projets&nbsp;\u00bb. Ainsi, ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui des <em>projets<\/em> appara\u00eet \u00e0 la fin comme une forme privil\u00e9gi\u00e9e de la marchandisation de la vie sous forme de production fluide au lieu de produit final. En cons\u00e9quence, la fronti\u00e8re qui s\u00e9pare les espaces publics des espaces priv\u00e9s devient de plus en plus floue, ce qui rend l\u2019instrumentalisation de l\u2019espace priv\u00e9 comme faisant partie du capital social possible. C\u2019est ainsi que la force de travail devient aujourd\u2019hui la marchandise elle-m\u00eame. Avant de parler de capitalisme performatif ou sp\u00e9culatif, on peut parler donc d\u2019un \u00ab&nbsp;tournant social&nbsp;\u00bb, de nouveaux processus de \u00ab&nbsp;construction de la communaut\u00e9&nbsp;\u00bb via les industries cr\u00e9atives, le style de vie, les r\u00e9seaux sociaux \u2013&nbsp;la production de la socialit\u00e9 comme dernier refuge du capital \u00ab&nbsp;cr\u00e9atif&nbsp;\u00bb. La productibilit\u00e9, la puissance de production, re\u00e7oit aujourd\u2019hui le nom de <em>sociabilit<\/em><em>\u00e9<\/em>. L\u2019exploitation de la puissance de la vie en tant que telle ne signifie que l\u2019\u00e9tablissement du r\u00e9gime de la socialit\u00e9 pure. L\u2019existence sociale devient en soi un travail \u00ab&nbsp;pur&nbsp;\u00bb. Cette <em>onto-m<\/em><em>\u00e9<\/em><em>diatisation<\/em> du monde social tend ainsi \u00e0 \u00e9tablir une sph\u00e8re de m\u00e9diation totale, dans laquelle la substance du produit est r\u00e9duite \u00e0 une fausse substance, tandis que le processus lui-m\u00eame, la forme du faire humain, devient paradoxalement impossible. \u00c0 l\u2019\u00e8re du travail \u00ab&nbsp;cr\u00e9atif&nbsp;\u00bb, tout est un produit.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici les <em>r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>seaux sociaux<\/em>, permettant ou bien imposant, devenant l\u2019outil de l\u2019exhibition de la vie \u2013&nbsp;ou bien de sa construction&nbsp;\u2013 en tant que capital social imm\u00e9diat. \u00c0 cet \u00e9gard, on peut parler d\u2019une part, na\u00efvement, d\u2019une possibilit\u00e9 in\u00e9dite de d\u00e9mocratisation de l\u2019espace public, d\u2019un acc\u00e8s imm\u00e9diat \u00e0 l\u2019agora&nbsp;: d\u00e9sormais tout un chacun aurait un droit \u00e9gal \u00e0 l\u2019expression, \u00e0 la prise de position, au partage de ses id\u00e9es et de son travail cr\u00e9atif, etc. Mais c\u2019est une illusion inad\u00e9quate, ou bien, plut\u00f4t et surtout, une manipulation strat\u00e9gique&nbsp;: d\u2019une part ce n\u2019est qu\u2019un outil d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration des m\u00e9canismes de production de visibilit\u00e9 h\u00e9g\u00e9moniques, qui ne fait que g\u00e9n\u00e9raliser leur h\u00e9g\u00e9monie en gouvernant le d\u00e9sir de visibilit\u00e9 en termes impos\u00e9s par ces m\u00e9canismes-l\u00e0 (qui sont au bout du compte, des entreprises priv\u00e9es)&nbsp;; d\u2019autre part, il s\u2019agit d\u2019une radicalisation de la condition auto-gestionnnaire, la condition du <em>self-management<\/em>, aboutissant \u00e0 la capitalisation de la vie et donc de sa n\u00e9gation radicale en termes d\u2019\u00e9mancipation, de lib\u00e9ration du travail et du plaisir, de la pulsion de justice. Dans le contexte du secteur \u00ab&nbsp;cr\u00e9atif&nbsp;\u00bb, secteur pionnier et paradigmatique du capitalisme de la performance, il est question d\u2019un labeur d\u2019auto-promotion existentielle capitalisable&nbsp;: en fin de compte il se trouve que l\u2019expression pr\u00e9sum\u00e9e des diff\u00e9rences implicitement \u00e9mancipatrices n\u2019est pas autre chose qu\u2019une forme nouvelle d\u2019auto-exploitation. Le pi\u00e8ge du d\u00e9sir canalis\u00e9 sous forme de <em>management<\/em> arriviste de la vie, tout comme la n\u00e9gation de la puissance de l\u2019imagination \u00e9mancipatrice. L\u2019imagination est canalis\u00e9e, prise d\u2019avance. Ainsi, on devient les t\u00e9moins de la r\u00e9duction radicale de l\u2019imagination, aboutissant \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement de nouvelles normes de construction d\u2019image et de production d\u2019identit\u00e9, accompagn\u00e9 de nouvelles formes d\u2019\u00e9change, de cr\u00e9ation d\u2019horizons d\u2019identification, d\u2019inclusion et de d\u00e9sidentification, et donc d\u2019exclusion et par cons\u00e9quent de violence \u2013&nbsp;imm\u00e9diate et beaucoup plus rapide que ses formes traditionnelles. Tout comme le meurtre technologique est aujourd\u2019hui \u00e0 distance, d\u2019un clic, le meurtre symbolique l\u2019est aussi. <strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<h3><strong>LA PORNIFICATION DE LA VIE<\/strong><strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Il y a trente ans, dans <em>M<\/em><em>\u00e9<\/em><em>tamorphoses du travail<\/em> Andr\u00e9 Gorz proposait une analyse du \u00ab&nbsp;sex work&nbsp;\u00bb, du \u00ab service sexuel&nbsp;\u00bb en termes de paradigme<a href=\"#_edn3\" id=\"_ednref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>, c\u2019est-\u00e0-dire en tant que ph\u00e9nom\u00e8ne de structure symptomatique ou paradigmatique, ce qui permettrait d\u2019introduire \u00e0 sa suite une formulation sans doute provocatrice mais justifi\u00e9e des tendances en question&nbsp;: la<em> trans<\/em>&#8211;<em>biopolitique<\/em> du capitalisme de la performance ouvre l\u2019\u00e9poque de la <em>pornification de la vie<\/em>. Il s\u2019agirait ici de d\u00e9noncer \u00e0 notre tour la r\u00e9duction de la vie \u00e0 une mati\u00e8re d\u2019exploitation premi\u00e8re, masqu\u00e9e comme une performance ou bien comme une exp\u00e9rience v\u00e9cue, qui couvre pr\u00e9cis\u00e9ment le fond marchand, son \u00e9conomie limit\u00e9e. Cette simulation transforme le \u00ab&nbsp;service sexuel&nbsp;\u00bb (que le capitalisme sp\u00e9culatif n\u2019h\u00e9siterait pas \u00e0 reformuler en termes d\u2019<em>\u00e9<\/em><em>conomie des<\/em> <em>services<\/em>) en la performance capitaliste du <em>porno<\/em>. De la <em>prostitution de la vie<\/em> \u00e0 la <em>pornification de la vie<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Or les pr\u00e9misses m\u00eames de l\u2019accumulation du capital social aujourd\u2019hui sont performatives, voire quasi-pornographiques&nbsp;: la vie en tant que telle se voit r\u00e9duite \u00e0 un capital, et sa <em>surexposition<\/em> fonctionne comme une accumulation imm\u00e9diate. L\u00e0 o\u00f9 la critique devient capital, le capital s\u2019actualise par les moyens sp\u00e9culatifs de la performance (de la vie). Beaucoup plus qu\u2019une simple marchandise, la forme de vie devient le capital sp\u00e9culatif ultime. Au temps des identit\u00e9s \u00ab&nbsp;en r\u00e9seau&nbsp;\u00bb, les identit\u00e9s des r\u00e9seaux sociaux, ceux qui exhibent l\u2019espace de subjectivation et d\u2019exp\u00e9rimentation de la vie en tant que capital social (c\u2019est-\u00e0-dire qui modifient l\u2019espace de production de formes de vie en espace de leur \u00e9change, en substituant la valeur ajout\u00e9e, ou bien son nouvel usage quasi-substantiel, \u00e0 sa valeur d\u2019usage), la performance de la vie \u2013&nbsp;la&nbsp; <em>pornification <\/em>de la vie&nbsp;\u2013 appara\u00eet comme paradigme d\u2019accumulation et d\u2019\u00e9change de <em>biocapital<\/em> sp\u00e9culatif. Le capitalisme de la performance ou bien le <em>biocapitalisme<\/em> \u00e0 l\u2019heure de l\u2019ontom\u00e9diatisation des formes de vie.<em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>En effet, le boom du porno ainsi que celui de l\u2019industrie sexuelle en g\u00e9n\u00e9ral dans les ann\u00e9es soixante-dix et quatre-vingt sont non seulement un signe important du devenir du nouveau capitalisme (de ses nouveaux modes de travail, de production, de marchandise, d\u2019\u00e9change et de services) \u2013&nbsp;du <em>Nouvel esprit du capitalisme<\/em>, pour \u00e9voquer le titre symptomatique du livre de Luc Boltanski et Eve Chiapello (1999)&nbsp;; de plus, ils sont une illustration de ce devenir, ils sont le signe pr\u00e9monitoire du <em>biocapitalisme <\/em>(selon le terme de Yann Moulier-Boutang)&nbsp;: la marchandisation des (formes de) vie, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment la production et le commerce des choses inorganiques, dont la valeur d\u2019usage performative est une forme de vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce boom \u00e9conomique se situe \u00e0 l\u2019horizon de&nbsp;1968 et de la \u00ab&nbsp;r\u00e9volution sexuelle&nbsp;\u00bb. Il participe donc du tournant social et politique d\u00e9cisif des ann\u00e9es soixante. Toutefois, le capitalisme <em>cr<\/em><em>\u00e9<\/em><em>atif<\/em> se montrant bien adapt\u00e9 aux nouvelles exigences du d\u00e9sir, le march\u00e9 s\u2019\u00e9tait rapidement appropri\u00e9 les acquisitions et l\u2019esprit de la lib\u00e9ration sexuelle, transformant en m\u00eame temps le d\u00e9sir r\u00e9volutionnaire en <em>sex-appeal<\/em> r\u00e9volutionnaire. C\u2019\u00e9tait en fait un double mouvement, parce que le capitalisme essayait de r\u00e9duire toute la puissance du d\u00e9sir \u00e0 l\u2019\u00e9conomie libidinale, afin d\u2019obtenir ainsi le fond universel de la marchandisation et de la capitalisation&nbsp;: toute marchandise est vendue depuis comme r\u00e9v\u00e9lation orgasmique. Ainsi la r\u00e9volution sexuelle, dont l\u2019h\u00e9ritage appara\u00eet d\u00e9sormais, un demi-si\u00e8cle plus tard, avant tout comme une r\u00e9volution de la marchandisation capitaliste, r\u00e9habilite la fiction substantialiste de la Chose. Cependant le capitalisme simule cette croyance, qui est \u00e9videmment un spectacle, une performance \u2013&nbsp;m\u00eame s\u2019il a le pouvoir de g\u00e9n\u00e9rer des r\u00e9alit\u00e9s, des surfaces ontiques. Nous pouvons donner comme exemple les obsessions de l\u2019orgasme, apparaissant comme la performance sublime de la Chose, avec son degr\u00e9 <em>n<\/em> d\u2019intensit\u00e9, qui a commenc\u00e9 \u00e0 dominerla psych\u00e9<strong> <\/strong>collective des occidentaux \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es soixante. L\u2019orgasme est devenu l\u2019\u00e9quivalent libidinal du statut social \u2013&nbsp;d\u00e9sir\u00e9 et recherch\u00e9. Les techniques pour arriver \u00e0 l\u2019orgasme ressemblaient tout \u00e0 fait \u00e0 la tactique arriviste de progresser dans la hi\u00e9rarchie sociale pour jouir du pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p>La tension ambivalente entre l\u2019obsession de la Chose et le spectaculaire est \u00e0 la base de la double fixation contemporaine sur la pornographie et l\u2019\u00e9rotique. La distinction conventionnelle entre l\u2019art \u00e9rotique et la pornographie est mince mais en fait radicale. L\u2019art \u00e9rotique est celui qui n\u2019expose pas tout (c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;l\u2019obsc\u00e9nit\u00e9&nbsp;\u00bb); la pornographie est ce qui expose tout. Cette distinction correspond \u00e0 une rupture ontologique. L\u2019\u00e9rotisme n\u2019expose pas tout parce qu\u2019il est fond\u00e9 sur le principe agnostique que tout ne peut pas \u00eatre expos\u00e9&nbsp;: on n\u2019a pas d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la Chose. Cette conscience d\u00e9chir\u00e9e rend l\u2019\u00e9rotisme moderne essentiellement m\u00e9lancolique&nbsp;; il est destin\u00e9 \u00e0 l\u2019exc\u00e8s illimit\u00e9 des forces de la vie \u2013&nbsp;sans capitalisation possible, sans \u00e9conomie. La jouissance est pr\u00e9cis\u00e9ment cet exc\u00e8s de l\u2019impossible satisfaction. Le porno, au contraire, essaie de supprimer cette m\u00e9lancolie et d\u2019exposer, d\u2019exemplifier le toucher de la Chose, afin de d\u00e9montrer un plaisir totalement effectif.<\/p>\n\n\n\n<p>La performance du porno est donc promue comme l\u2019accomplissement omnipotent du d\u00e9sir illimit\u00e9 de la Chose et de la jouissance-satisfaction illimit\u00e9e. Donc, si le porno est une performance, ce qu\u2019il essaie de per-former, c\u2019est la vie elle-m\u00eame, la vie en tant que telle \u2013&nbsp;la vie dans un \u00e9tat pur. Bien que ce soit justement \u00e0 travers cette pr\u00e9tention, la pr\u00e9tention \u00e0 une exposition totale, qu\u2019il r\u00e9duit la vie \u00e0 la marchandise. La sur-exposition est \u00e9gale \u00e0 la r\u00e9duction totale. Rien \u00e0 cacher = rien \u00e0 voir. Avec le porno nous sommes r\u00e9inscrits dans une \u00e9conomie radicalement limit\u00e9e, dans une \u00e9conomie infiniment limit\u00e9e. Le porno repr\u00e9sente une \u00e9conomie sans exc\u00e8s&nbsp;: il est toujours orient\u00e9 vers le but ultime de l\u2019orgasme. Mais cette jouissance-satisfaction illimit\u00e9e se transforme en une pure impossibilit\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cause de son infinit\u00e9&nbsp;: la performativit\u00e9 orgasmique illimit\u00e9e signifie une performance impossible. Par cons\u00e9quent, l\u2019accomplissement orgasmique de la performance pornographique est un pur \u00e9chec de capturer la Chose, simul\u00e9e comme pure vie. Le porno simule la vie sans la mort, en masquant la mort comme la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Telle est la structure matricielle de la performance porno-capitaliste. Elle simule la mobilisation orgasmique totale, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019acc\u00e8s imm\u00e9diat et total au capital.<\/p>\n\n\n\n<h3><strong>CRITIQUE ET PERFORMANCE \u00c0 L\u2019HEURE DE LA RAISON CYNIQUE<\/strong><strong><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Abordons le domaine de la forme artistique de la performance<em>, <\/em>du<em> performance art<\/em>&nbsp;; c\u2019est apparemment un domaine symptomatique pour le capitalisme performatif. Alors que, dans les ann\u00e9es soixante et soixante-dix, la pratique artistique du <em>performance art<\/em> \u00e9tait un des paradigmes de la lib\u00e9ration \u00e9mancipatrice de la puissance des corps et de l\u2019exp\u00e9rimentation des formes de vie \u00e9mancip\u00e9es, donnant lieu \u00e0 des d\u00e9finitions de la performance comme pratique artistique r\u00e9sistant substantiellement \u00e0 l\u2019appropriation par les circuits marchands<a href=\"#_edn4\" id=\"_ednref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>, aujourd\u2019hui on voit comment le capital atteint \u00e0 son tour le niveau d\u2019intensit\u00e9 de performance (pour \u00e9voquer la structure de la fameuse d\u00e9finition du spectacle dans <em>La Soci<\/em><em>\u00e9<\/em><em>t<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>du spectacle <\/em>de Debord : \u00ab&nbsp;<em>Le spectacle est le capital <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>un tel degr<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>d<\/em><em>\u2019<\/em><em>accumulation qu<\/em><em>\u2019<\/em><em>il devient image<\/em>.&nbsp;\u00bb)&nbsp;: le <em>capitalisme de la performance<\/em>. Dans le capitalisme de la performance, nous sommes proches de l\u2019infini : c\u2019est un mode de production pr\u00e9tendant qu\u2019il n\u2019y a pas de perte, pas de gaspillage, pas d\u2019exc\u00e8s de valeur.<\/p>\n\n\n\n<p>En voici un exemple paradigmatique. Il s\u2019agit d\u2019une performance de Marina Abramovi\u0107, sous le titre pompeux de <em>An Artist<\/em><em>\u2019<\/em><em>s Life Manifesto<\/em>, fond\u00e9e sur une tentative controvers\u00e9e de reconstituer des sc\u00e8nes de <em>Sal<\/em><em>\u00f2<\/em><em>, ou les 120 journ<\/em><em>\u00e9<\/em><em>es de Sodome<\/em> de Pasolini (1976) pour un \u00e9v\u00e9nement de collecte de fonds \u00e0 LA MOCA, le mus\u00e9e d\u2019Art contemporain de Los Angeles, en 2011. Abramovi\u0107 a auditionn\u00e9 de jeunes artistes \u2013&nbsp;surtout des femmes&nbsp;\u2013 pour une soir\u00e9e de gala rassemblant la cr\u00e8me de la cr\u00e8me de l\u2019art contemporain, comprenant \u00e9galement des <em>business people<\/em>, des vedettes hollywoodiennes du coin, tout comme d\u2019autres c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s dans le but de soutenir financi\u00e8rement le spectaculaire nouveau mus\u00e9e du richissime \u00c9tat de Californie. On pourras\u2019en faire une id\u00e9e \u00e0 partir du t\u00e9moignage de l\u2019une des artistes auditionn\u00e9es pour les 85&nbsp;places offertes: \u00ab<em>L<\/em><em>\u2019<\/em><em>accord est que les artistes\/danseurs qu<\/em><em>\u2019<\/em><em>elle engagera passeront trois heures sous les tables <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>manger du gala des donateurs avec leurs t<\/em><em>\u00ea<\/em><em>tes d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>passant les tables. Ils seront assis sur desplateaux tournants sous la table, ils vont tourner lentement et faire un contact visuel avec les donateurs\/d<\/em><em>\u00ee<\/em><em>neurs. Bien s<\/em><em>\u00fb<\/em><em>r, nous avons <\/em><em>\u00e9<\/em><em>t<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>pr<\/em><em>\u00e9<\/em><em>venus que nous ne pourrons pas aller aux toilettes, etc. Que les d<\/em><em>\u00ee<\/em><em>neurs peuvent essayer de nous nourrir, nous donner des boissons, nous caresser sous la table, etc, mais seront avertis de ne pas le faire. Quoi qu<\/em><em>\u2019<\/em><em>il arrive, nous devons rester en mode performatif et non affect<\/em><em>\u00e9<\/em><em>s. <\/em>[\u2026]<em> Il y a eu une autre audition pour un autre r<\/em><em>\u00f4<\/em><em>le o<\/em><em>\u00f9<\/em><em> <\/em><em>les artistes se trouvent nues sur des tables avec de faux squelettes sur eux<\/em><a href=\"#_edn5\" id=\"_ednref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a><em>.<\/em>&nbsp;\u00bb La culmination de ce <em>Manifeste de la vie de l<\/em><em>\u2019<\/em><em>artiste<\/em> a \u00e9t\u00e9 un acte de meurtre symbolique \u2013&nbsp;ou bien gastronomique&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Le d<\/em><em>\u00ee<\/em><em>ner <\/em><em>\u00e9<\/em><em>tait fini, mais o<\/em><em>\u00f9<\/em><em> <\/em><em>\u00e9<\/em><em>tait le dessert<\/em><em>&nbsp;<\/em><em>? Il est apparu sous la forme de reproductions de g<\/em><em>\u00e2<\/em><em>teaux nus grandeur nature de Mme Abramovi<\/em><em>\u0107<\/em><em> <\/em><em>et Mme Harry. Comme dans une sc<\/em><em>\u00e8<\/em><em>ne perdue de <\/em>Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant<em> de Peter Greenaway, un grand couteau a <\/em><em>\u00e9<\/em><em>t<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>remis <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>Mme Harry, qu<\/em><em>\u2019<\/em><em>elle leva au-dessus de<\/em><em>&nbsp;<\/em><em>sa t<\/em><em>\u00ea<\/em><em>te et a plong<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>dans sa propre ressemblance. Ce qui, de fa<\/em><em>\u00e7<\/em><em>on appropri<\/em><em>\u00e9<\/em><em>e, <\/em><em>\u00e9<\/em><em>tait un g<\/em><em>\u00e2<\/em><em>teau rouge velu. Des cris de joie ont <\/em><em>\u00e9<\/em><em>clat<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>partout, mais <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>un certain moment dans la pi<\/em><em>\u00e8<\/em><em>ce, ces acclamations ont <\/em><em>\u00e9<\/em><em>t<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>\u00e9<\/em><em>touff<\/em><em>\u00e9<\/em><em>es par les chants de <\/em><em>\u201c<\/em><em>Violence Against Women<\/em><em>&nbsp;<\/em><em>! Violence contre les femmes!<\/em><em>\u201d<\/em><em> <\/em><em>Au moment o<\/em><em>\u00f9<\/em><em> <\/em><em>nous nous sommes lev<\/em><em>\u00e9<\/em><em>s pour identifier les voix dissidentes, elles avaient apparemment <\/em><em>\u00e9<\/em><em>t<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>j<\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>expuls<\/em><em>\u00e9<\/em><em>es. Le d<\/em><em>\u00ee<\/em><em>ner <\/em><em>\u00e9<\/em><em>tait fini, des parties de corps de g<\/em><em>\u00e2<\/em><em>teau <\/em><em>\u00e9<\/em><em>taient distribu<\/em><em>\u00e9<\/em><em>es par ce qui <\/em><em>\u00e9<\/em><em>tait maintenant des foules de ces hommes torse nu, et le directeur de MOCA Jeffrey Deitch est apparu au comble du plaisir. <\/em><em>\u201c<\/em><em>Nous voulions un <\/em><em>\u00e9<\/em><em>v<\/em><em>\u00e9<\/em><em>nement et nous en avons eu un<\/em><em>\u201d<\/em><em>, a-t-il d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>clar<\/em><em>\u00e9<\/em><em>.<\/em><a href=\"#_edn6\" id=\"_ednref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>&nbsp;\u00bb Cette performance a suscit\u00e9 une r\u00e9action si vive qu\u2019on la garde toujours en m\u00e9moire. Elle a \u00e9t\u00e9 notamment d\u00e9nonc\u00e9e de mani\u00e8re cinglante dans une lettre ouverte d\u2019Yvonne Rainer, figure iconique \u2013&nbsp;et iconoclaste&nbsp;\u2013 de la performance et de la danse du dernier demi-si\u00e8cle, lettre co-sign\u00e9e par l\u2019historien de l\u2019art Douglas Crimp et la chor\u00e9graphe Taisha Paggett. S\u2019agissait-il d\u2019une r\u00e9action \u00ab&nbsp;n\u00e9o-puritaine&nbsp;\u00bb, typologiquement proche des exemples r\u00e9cents, tels que les cas cit\u00e9s dans la pr\u00e9sentation de ce num\u00e9ro ?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019analyse m\u00e9tacritique doit \u00eatre sensible \u00e0 la fois \u00e0 la valeur d\u2019usage et \u00e0 la valeur ajout\u00e9e des discours et des pratiques critiques. Le cas d\u2019Abramovi\u0107 propose une situation complexe qui demande d\u2019en \u00e9claircir la structure symptomatique. De prime abord, on peut d\u00e9cider qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9action n\u00e9o-puritaine \u00e0 une \u0153uvre provocatrice et lib\u00e9ratrice, dans la lign\u00e9e des r\u00e9actions puritaines et conservatrices \u00ab&nbsp;classiques&nbsp;\u00bb d\u2019il y a un demi-si\u00e8cle&nbsp;: celle contre le film de Pasolini en premier lieu, tout comme celle contre l\u2019\u00e9diteur Jean-Jacques Pauvert, ayant r\u00e9\u00e9dit\u00e9 les \u0153uvres de Marquis de Sade vingt ans plus t\u00f4t (r\u00e9\u00e9dition pour laquelle il subit un proc\u00e8s en&nbsp;1956, proc\u00e8s qu\u2019il gagne l\u2019ann\u00e9e suivante en appel, en transformant ainsi de mani\u00e8re d\u00e9cisive le statut de clandestinit\u00e9 de certains des auteurs les plus importants de la modernit\u00e9 radicale, et reconfigurant les rapports de pouvoir entre norme et critique). Toutefois, il faut se m\u00e9fier des apparences et tenir compte de d\u00e9terminations structurelles complexes. Il est en effet fort probable que le premier sujet d\u00e9sir\u00e9 d\u2019une op\u00e9ration critique \u00e9tait Abramovi\u0107 elle-m\u00eame. On peut imaginer qu\u2019une de ses premi\u00e8res intentions \u00e9tait notamment de provoquer une r\u00e9action puritaine en profitant de la valeur de choc \u00ab&nbsp;classique&nbsp;\u00bb, pour la transformer de mani\u00e8re critique. Au moins, telle fut r\u00e9troactivement la l\u00e9gitimation critique de sa performance. (Sans surprise, on fait sans ambages recours \u00e0 la dimension critique d\u00e8s qu\u2019une crise \u00e9thique ou politique est ouverte&nbsp;: comme si le garant transcendant de la critique d\u00e9celait un pouvoir presque magique non seulement pour excuser mais, plus encore, pour valoriser toute pratique artistique). En tout \u00e9tat de cause, la figure l\u00e9gendaire du <em>performance art<\/em> a fini par <em>performer<\/em> la valeur critique du film de Pasolini, en la r\u00e9duisant \u00e0 une performance&nbsp;: en faisant des artistes performer en temps r\u00e9el dans un espace charg\u00e9 de rapports sociaux ambigus. Quelqu\u2019un aurait pu dire&nbsp;: <em>esth<\/em><em>\u00e9<\/em><em>tique<\/em> <em>relationnelle<\/em>. Toutefois, Abramovi\u0107 a apparemment mal interpr\u00e9t\u00e9 les m\u00e9canismes de la performance critique et un faux pas en a r\u00e9sult\u00e9, laissant para\u00eetre le fond cynique de l\u2019op\u00e9ration performative, et rendant visibles, en d\u00e9pit de son intention, des rapports de dominance, d\u2019exploitation et d\u2019abus. Plus particuli\u00e8rement, dans sa contribution \u00e0 la recherche de fonds, elle s\u2019est m\u00e9prise sur la question du travail. Mais tel est pr\u00e9cis\u00e9ment le probl\u00e8me le plus grave car, en masquant de cette fa\u00e7on le travail au sens d\u2019un rapport marchand conventionnel, Marina Abramovi\u0107 capitalise sur la quasi-gratuit\u00e9 des efforts et donc sur la puissance de la vie \u00ab&nbsp;en tant que telle&nbsp;\u00bb, en r\u00e9actualisant la condition de production d\u00e9sign\u00e9e, \u00e0 la suite de Gorz, en tant que <em>pornification de la vie<\/em>. Si elle a r\u00e9ussi quelque chose, c\u2019est \u00e0 exemplifier l\u2019op\u00e9ration <em>porno<\/em>&#8211;<em>capitaliste<\/em>&nbsp;: son \u00ab&nbsp;spectacle-gala&nbsp;\u00bb a exhib\u00e9 et offert les corps des jeunes artistes en \u00e9tat de disponibilit\u00e9 totale, permettantla capitalisation imm\u00e9diate de la puissance mat\u00e9rielle de leur vies, \u00e0 m\u00eame cette disponibilit\u00e9 et cette exhibition chos\u00e9fiante. Si, en 2010, lors de sa performance \u00ab culte \u00bb \u00e0 MoMA, <em>The Artist is Present<\/em>, c\u2019\u00e9tait bien l\u2019artiste en personne, Marina Abramovi\u0107, qui \u00e9tait pr\u00e9sente pour un contact unique et <em>intersubjectif<\/em> avec le public \u2013&nbsp;assise pendant des heures face \u00e0 face avec tout un chacun et chacune, visiteurs anonymes, gratifi\u00e9s par le droit d\u2019\u00e9changer un regard droit dans les yeux, dans un rapport d\u2019\u00e9gaux, horizontal, m\u00e9taphoriquement mais aussi litt\u00e9ralement, avec l\u2019Artiste <em>pr<\/em><em>\u00e9<\/em><em>sente<\/em>, faisant la queue pour vivre cette exp\u00e9rience \u00e0 moiti\u00e9 th\u00e9rapeutique, \u00e0 moiti\u00e9 myst\u00e9rieuse (ah, ce discours \u00e0 la fois pseudo-critique ringard et pseudo-humaniste sentimentalisant \u2013&nbsp;l\u2019id\u00e9ologie intersubjective de l\u2019esth\u00e9tique relationnelle, instrumentalisant clandestinement la sacralisation puriste et en profondeur puritaine de la \u00ab&nbsp;pr\u00e9sence&nbsp;\u00bb en forme de substance affective, \u00ab&nbsp;\u00e9thique&nbsp;\u00bb, masquant son intenable \u00e9conomie, l\u2019\u00e9conomie de la pr\u00e9sence), un an plus tard, sur l\u2019autre c\u00f4tedes \u00c9tats-Unis, les \u00ab&nbsp;sujets&nbsp;\u00bb du regard, les yeux dans les yeux, \u00e9taient devenus des corps anonymes, entass\u00e9s en masse, accroupis, allong\u00e9s, objectiv\u00e9s voire chosifi\u00e9s dans le rapport voyeuriste, effectu\u00e9 de plus sur un axe vertical. Ne serait-ce qu\u2019une surinterpr\u00e9tation, les \u00e9quivalences structurelles symptomatiques n\u2019en sont pas moins r\u00e9v\u00e9latrices.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, une conscience critique \u00e9mancip\u00e9e ne peut que rendre la pr\u00e9tention critique de cette performance obsol\u00e8te, en r\u00e9v\u00e9lant sa tendance manipulatrice, voire l\u2019abus cynique de ses r\u00e9f\u00e9rences \u00e9mancipatrices. Au bout du compte il s\u2019agit d\u2019un exemple \u00e9loquent de la mani\u00e8re dont la valeur de choc est vue aujourd\u2019hui en tant que possibilit\u00e9 de capitalisation imm\u00e9diate, en plusde valeur ajout\u00e9e critique. Cela cr\u00e9e des amalgames \u00e9thico-politiques o\u00f9 il est quasiment impossible de s\u00e9parer fonction critique et fonction performative, ce qui est exemplifi\u00e9 de mani\u00e8re ostentatoire par la performance d\u2019Abramovi\u0107. Le scandale ne consiste pas du tout dans les r\u00e9f\u00e9rences cin\u00e9matographiques \u2013&nbsp;\u00e9voquant Pasolini ou Peter Greenaway&nbsp;\u2013, mais dans sa valeur d\u2019usage et son mode d\u2019emploi : la performance critique \u00e0 l\u2019heure de sa raison cynique. Pour \u00e9voquer la puissante r\u00e9action critique d\u2019Yvonne Rainer : \u00ab&nbsp;<em>\u00c9<\/em><em>tant p<\/em><em>eu encline <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>rendre hommage <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>Abramovi<\/em><em>\u0107<\/em><em> <\/em><em>en mentionnant Pasolini dans le m<\/em><em>\u00ea<\/em><em>me contexte, ce dernier avait au moins une justification socialement cr<\/em><em>\u00e9<\/em><em>dible li<\/em><em>\u00e9<\/em><em>e <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>la cause de l<\/em><em>\u2019<\/em><em>antifascisme. Abramovi<\/em><em>\u0107<\/em><em> <\/em><em>et MOCA n<\/em><em>\u2019<\/em><em>ont pas une telle cr<\/em><em>\u00e9<\/em><em>dibilit<\/em><em>\u00e9<\/em><em>. La soumission de ses interpr<\/em><em>\u00e8<\/em><em>tes <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>l<\/em><em>\u2019<\/em><em>humiliation publique par un groupe de donateurs gambadeurs est un autre exemple de l<\/em><em>\u2019<\/em><em>insensibilit<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>et de l<\/em><em>\u2019<\/em><em>avidit<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>du mus<\/em><em>\u00e9<\/em><em>e et de l<\/em><em>\u2019<\/em><em>inconscience de Mme Abramovic pour les diff<\/em><em>\u00e9<\/em><em>rences de contexte et de certaines implications de la transposition de ses propres performances puissantes aux corps des autres. Une exposition est une chose <\/em><em>\u2013&nbsp;<\/em><em>ce n<\/em><em>\u2019<\/em><em>est pas une critique de l<\/em><em>\u2019\u0153<\/em><em>uvre d<\/em><em>\u2019<\/em><em>Abramovic en g<\/em><em>\u00e9<\/em><em>n<\/em><em>\u00e9<\/em><em>ral<\/em><em>&nbsp;\u2013<\/em><em> <\/em><em>mais la titillation pour les riches donateurs\/ d<\/em><em>\u00ee<\/em><em>neurs comme moyen de collecte de fonds en est une autre<\/em><a href=\"#_edn7\" id=\"_ednref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>.&nbsp;\u00bb La grande figure de la danse contemporaine a tr\u00e8s bien su distinguer le geste critique de son emploi performatif, de la r\u00e9duction de la critique \u00e0 un capital : l\u2019\u00e9tat ultime de la <em>pornification<\/em> de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>La performance \u00e0 la recherche du capital<strong> <\/strong><strong>\u2013&nbsp;<\/strong>qu\u2019elle produit en effet en le performant<strong>&nbsp;\u2013<\/strong><strong> <\/strong>est plus cynique encore (m\u00e9tacynique et m\u00e9tapuritaine \u00e0 la fois) dans la mesure o\u00f9 elle r\u00e9duit les \u0153uvres iconoclastes et complexes dont elle se r\u00e9clame, de Pasolini, de Sade, de Greenaway voire de la peinture baroque, de Hans Bandung Grien notamment, \u00e0 une sorte de <em>Gesamtkunstwerk <\/em>d\u00e9coratif, en transformant l\u2019exp\u00e9rience tragique des dimensions insondables et imaginables de l\u2019existence, exp\u00e9rience de la violence et du plaisir, exp\u00e9rience qui peut d\u00e9sorienter mais qui sans doute repousse les limites de nos vies, en forme spectaculaire, p\u00eale-m\u00eale de kitsch m\u00e9taphysique et titillement petit bourgeois. <strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans la mesure o\u00f9 les <em>performeurs<\/em>ne participaient pas de mani\u00e8re suffisamment nette \u00e0 un rapport marchand, en auditionnant pour un travail quasi-gratuit, ils ont \u00e9t\u00e9 forc\u00e9s de s\u2019aventurer dans des rapports ambigus d\u2019exploitation et d\u2019auto-exploitation ; il s\u2019agit d\u2019une auto-exploitation <em>induite<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire impos\u00e9e et gouvern\u00e9e structurellement. Le travail gratuit et la capacit\u00e9 d\u2019auto-exploitation sont devenus la condition n\u00e9cessaire pour l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un rapport marchand de type nouveau. Ainsi la disponibilit\u00e9 servile en devient la matrice&nbsp;:il s\u2019agit d\u2019une servilit\u00e9 performative qui est proche d\u2019une nouvelle forme d\u2019auto-esclavage \u00ab&nbsp;soft&nbsp;\u00bb. En d\u2019autres termes, il s\u2019agit d\u2019un nouveau statut du sujet&nbsp;: la force de travail une fois marchandis\u00e9e, le temps priv\u00e9 devient un temps marchand&nbsp;; l\u2019espace et le temps traditionnellement associ\u00e9s \u00e0 l\u2019autonomie du sujet, deviennent des formes d\u2019accumulation de capital social. Ainsi les performeuses et les performeurs d\u2019Abramovi\u0107 ont accept\u00e9 l\u2019auto-exploitation (ou bien ils ont ignor\u00e9 le cadre exploitatif), car au lieu d\u2019\u00eatre r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s de mani\u00e8re ad\u00e9quate (comment, et combien&nbsp;?), ils ont re\u00e7u \u00ab&nbsp;gratuitement&nbsp;\u00bb du capital symbolique, qui permettrait une potentielle mon\u00e9tarisation dans un avenir vague et incertain, en commen\u00e7ant par les techniques d\u2019auto-promotion, cette servilit\u00e9 exig\u00e9e<a href=\"#_edn8\" id=\"_ednref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>. Autrement dit, ils participent \u00e0 leur tour aux m\u00e9canismes de production de valeur dont Marina Abramovi\u0107 a donn\u00e9 l\u2019exemple sans doute paradigmatique&nbsp;: notamment la capitalisation du travail immat\u00e9riel et la production de valeur immat\u00e9rielle par le biais d\u2019op\u00e9rations performatives. On peut tracer ainsi sa trajectoire, en partant de ses performances underground et iconoclastes \u00e0 Belgrade dans les ann\u00e9es soixante-dix pour aboutir \u00e0 l\u2019apog\u00e9e de&nbsp;2010 \u00e0 New York \u2013&nbsp;\u00e0 <em>The<\/em> <em>Artist is Present<\/em>&nbsp;\u2013 en tant que nouveau paradigme du capital performatif et de la capitalisation imm\u00e9diate de la \u00ab&nbsp;pr\u00e9sence&nbsp;\u00bb, entre inter-subjectivit\u00e9 et relationnalit\u00e9 humaniste et pornification puritaine de la vie<a href=\"#_edn9\" id=\"_ednref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>.<strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On peut donc arriver \u00e0 la conclusion paradoxale que la performance d\u2019Abramovi\u0107 \u00e9tait au bout du compte sinon puritaine, pour le moins puritanisante, dans son essai d\u2019exploiter et donc de r\u00e9affirmer au lieu de d\u00e9noncer ou d\u2019abolir un statu quo normatif et rigide (dans le contexte duquel seulement la valeur de choc, telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9e \u00e0 son \u00e9poque iconoclaste, l\u2019\u00e9poque du haut capitalisme et de son ordre conservateur, pourrait \u00eatre r\u00e9-actualis\u00e9e), comprenant aussi des attitudes crypto-puritaines envers les rapports des sexes.Aujourd\u2019hui un tel m\u00e9ta-puritanisme ne fait que renforcer les valeurs puritaines. L\u00e0 o\u00f9 la liberation des corps et la politique du plaisir deviennent produit marchand et capital sp\u00e9culatif, la r\u00e9action conservatrice fait facilement son chemin. Tout comme une col\u00e8re sociale ou politique juste peut \u00eatre canalis\u00e9e sous la forme de haine identitaire, les r\u00e9actions n\u00e9o-puritaines r\u00e9centes \u00e0 l\u2019endroit des grands mus\u00e9es peuvent profiter des r\u00e9actions de col\u00e8re justifi\u00e9es envers les performances de la raison cynique, tel le d\u00eener de Jeffrey Deitch et de Marina Abramovi\u0107. \u00c9videmment cela ne saurait excuser la censure ou les positions r\u00e9actionnaires ouvrant la voie \u00e0 une nouvelle \u00ab r\u00e9volution conservatrice \u00bb&nbsp;; au contraire, une telle hypoth\u00e8se permettrait d\u2019en comprendre mieux les origines complexes et donc de r\u00e9agir voire de transformer sa dynamique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qu\u2019on peut toujours opposer donc \u00e0 l\u2019appropriation pr\u00e9sum\u00e9e de nos vies, dont le capital sp\u00e9culatif aboutissant au n\u00e9o-puritanisme r\u00e9v\u00e8le la port\u00e9e, c\u2019est une nouvelle politique \u00e9mancipatrice et radicale de l\u2019exp\u00e9rimentation des formes de vie, y compris par le biais de l\u2019exp\u00e9rience non-capitalisable du plaisir&nbsp;: la radicalisation \u00e9mancipatrice du plaisir, l\u2019exc\u00e8s de son \u00e9conomie restreinte, de toute capitalisation. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de la d\u00e9cadence du d\u00e9sir et de la faillite de l\u2019imagination, il nous incombe d\u2019imaginer une nouvelle politique radicale du plaisir.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref1\" id=\"_edn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> La premi\u00e8re partie du texte int\u00e8gre en partie l\u2019article \u00ab La performance critique et la \u00ab la prononciation de la vie \u00bb, paru dans <em>Lignes<\/em> n\u00b057: <em>Puritanismes<\/em>, 2018.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref2\" id=\"_edn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> Au sujet de la notion de <em>capitalisme de la performance <\/em>[<em>performance capitalism<\/em>], je me permets de renvoyer \u00e0 Boyan Manchev, <em>Le Corps-m<\/em><em>\u00e9<\/em><em>tamorphose<\/em>, Sofia, Altera, 2007. En fran\u00e7ais, cf. l\u2019article r\u00e9cent \u00ab Performance politique, politique de la performance \u00bb, paru dans <em>Lignes<\/em>, n\u00b055:\u00ab&nbsp;Fini, c\u2019est fini, \u00e7a va finir\u2026&nbsp;\u00bb<em>, <\/em>f\u00e9vrier 2018.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref3\" id=\"_edn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> \u00ab&nbsp;<em>Nous trouvons ici le rapport servile dans sa puret<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>: <\/em>le \u201ctravail\u201d de l\u2019un EST le plaisir de l\u2019autre. [\u2026] <em>Or la prostitution ne se limite <\/em><em>\u00e9<\/em><em>videmment pas au <\/em><em>\u201c<\/em><em>service sexuel<\/em><em>\u201d<\/em><em>. Il y a prostitution chaque fois que je laisse n<\/em><em>\u2019<\/em><em>importe qui acheter, pour en disposer <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>sa guise, ce que je<\/em> suis <em>sans pouvoir le<\/em> produire <em>en vertu d<\/em><em>\u2019<\/em><em>un savoir-faire technique : par exemple le renom et le talent de l<\/em><em>\u2019\u00e9<\/em><em>crivain v<\/em><em>\u00e9<\/em><em>nal<\/em><em>&nbsp;<\/em><em>; ou le ventre de la m<\/em><em>\u00e8<\/em><em>re porteuse<\/em>. \u00bb (A.&nbsp;Gorz, <em>M<\/em><em>\u00e9<\/em><em>tamorphoses du travail. Critique de la raison <\/em><em>\u00e9<\/em><em>conomique<\/em>, Paris, Gallimard, 2004 [1988], p. 235-239).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref4\" id=\"_edn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> P. Phelan, <em>Unmarked. The Politics of Performance<\/em>, New York, 1993.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref5\" id=\"_edn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> Publi\u00e9 sur le blog de Claudia La Rocco <em>The Performance Club,<\/em> 11 novembre 2011 : <a href=\"http:\/\/theperformanceclub.org\/2011\/11\/yvonne-rainer-douglas-crimp-and-taisha-paggett-blast-marina-abramovic-and-moca-la\/\">http:\/\/theperformanceclub.org\/2011\/11\/yvonne-rainer-douglas-crimp-and-taisha-paggett-blast-marina-abramovic-and-moca-la\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref6\" id=\"_edn6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> Susan Michals, \u201cNaked as They Came: Eating With Nudes at Marina Abramovic\u2019s LA MOCA Gala Performance\u201d, in <em>GalleristNY<\/em>, 13 novembre 2011 : <a href=\"http:\/\/observer.com\/2011\/11\/naked-as-they-came-eating-with-nudes-at-marina-abramovics-la-moca-gala-performance\/\">http:\/\/observer.com\/2011\/11\/naked-as-they-came-eating-with-nudes-at-marina-abramovics-la-moca-gala-performance\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref7\" id=\"_edn7\"><sup>[7]<\/sup><\/a> Cit\u00e9 d\u2019apr\u00e8s <em>Artforum<\/em>, 11 novembre 2011, https:\/\/www.artforum.com\/news\/yvonne-rainer-accuses-marina-abramovi-263-and-la-moca-of-exploiting-performers-29348<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref8\" id=\"_edn8\"><sup>[8]<\/sup><\/a> Selon l\u2019observation tranchante de Rainer : \u00ab&nbsp;<em>Mme Abramovi<\/em><em>\u0107<\/em><em> <\/em><em>est tellement attach<\/em><em>\u00e9<\/em><em>e <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>sa vision originale qu<\/em><em>\u2019<\/em><em>elle <\/em><em>\u2013&nbsp;<\/em><em>et par extension, le directeur du mus<\/em><em>\u00e9<\/em><em>e et les commissaires d<\/em><em>\u2019<\/em><em>exposition<\/em><em>&nbsp;\u2013<\/em><em> <\/em><em>ne voit pas les associations flagrantes pour les artistes, qui, bien que consentants, n<\/em><em>\u2019<\/em><em>en seront moins exploit<\/em><em>\u00e9<\/em><em>s. Leur volontarisme d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>sesp<\/em><em>\u00e9<\/em><em>r<\/em><em>\u00e9<\/em><em> <\/em><em>dit quelque chose sur les conditions g<\/em><em>\u00e9<\/em><em>n<\/em><em>\u00e9<\/em><em>ralement exploitantes du monde de l<\/em><em>\u2019<\/em><em>art, de sorte que les gens sont pr<\/em><em>\u00ea<\/em><em>ts <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>devenir des ornements de table d<\/em><em>\u00e9<\/em><em>coratifs install<\/em><em>\u00e9<\/em><em>s par un artiste c<\/em><em>\u00e9<\/em><em>l<\/em><em>\u00e8<\/em><em>bre dans l<\/em><em>\u2019<\/em><em>espoir de p<\/em><em>\u00e9<\/em><em>n<\/em><em>\u00e9<\/em><em>trer dans le show-biz eux-m<\/em><em>\u00ea<\/em><em>mes. Compte tenu les salaires sous-minimaux pour les artistes, l<\/em><em>\u2019\u00e9<\/em><em>v<\/em><em>\u00e9<\/em><em>nement est aussi une exploitation <\/em><em>\u00e9<\/em><em>conomique, <\/em><em>\u00e0<\/em><em> <\/em><em>la limite de la criminalit<\/em><em>\u00e9<\/em>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ednref9\" id=\"_edn9\"><sup>[9]<\/sup><\/a> Cf. \u00e0 ce propos Boyan Manchev, <em>The Collaborative Turn in Contemporary Dance<\/em><em>&nbsp;<\/em><em>: Performance Capitalism and the Emancipation of Artistic Production<\/em>, in <em>Dance. <\/em><em>A Catalogue<\/em>, \u00e9d. par No\u00e9mie Solomon, Bordeaux \/ New York, Les presses du r\u00e9el, 2015.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[1] L\u2019\u00e9mancipation des formes de vie, la lib\u00e9ration de l\u2019exp\u00e9rience&#8230;  <a class=\"excerpt-read-more\" href=\"https:\/\/boyanmanchev.net\/bmtest07052022\/etudes\/theorie-des-arts-et-de-la-culture\/de-la-societe-du-spectacle-a-la-societe-de-la-performance-critique-performative-et-politique-du-plaisir\/\" title=\"Read De la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de la performance. 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