Performance politique, politique de la performance
Boyan Manchev
(in Lignes n°55: FINI, C’EST FINI, ÇA VA FINIR | Abstentionnisme, populisme, dégagisme, marchisme)
Le terme de « populisme » devient de plus en plus insuffisant. Chargé surtout de connotations négatives, dans un sens de plus en plus vaste, dont le volume conceptuel s’élargit de manière exponentielle pour tenter de saisir la dynamique déjà incontrôlable d’émergence de nouveaux phénomènes voire de nouveaux fantasmes ou revenants politiques, il traduit surtout une impuissance du langage critique face au « réel » du politique. On parle de populisme faute de mieux : faudrait-il donc répéter une fois de plus que notre discours critique est en déficit conceptuel ? Est-ce vrai ? Évitons la doxa métacritique également.
Récemment, la notion de populisme a également connu une tentative importante de relecture positive, tentative de la « détourner » des connotations négatives, pour la faire évoluer vers un contexte émancipateur, ce qui la sauverait d’abus idéologiques et surtout ne permettrait pas son usage automatique, irréfléchi, dans le but de stigmatiser les nouveaux régimes de la gauche « radicale », surtout en Amérique Latine mais aussi en Europe à l’époque de Syriza, de Podemos ou bien de la France Insoumise. J’ai évidemment en vue le travail d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. Toutefois, entretemps on est devenu les témoins mélancoliques ou colériques de la chute de la vague rouge en Amérique Latine aussi.
Dans tous les cas, la notion de populisme est couramment utilisée surtout pour désigner les projets politiques radicaux de droite et de gauche (ici on laissera de côté le problème de la signification de plus en plus floue du terme « radicalité », tout comme la question à quel point la symétrie présupposée établie entre les deux pôles, la droite radicale et la gauche radicale, les posant en tant qu’images en miroir, est perverse). La question qui se pose dans ce contexte-là est plutôt et surtout : ne nous faudrait-il pas concevoir également la possibilité d’un populisme de centre ou bien d’un populisme libéral ? Telle est au moins l’hypothèse de Michel Surya, formulée dans la sollicitation à contribution à ce numéro ; hypothèse que je partage et que je vais tenter de développer ici avec quelques arguments supplémentaires. Surya affirme que : « un dégagisme lui aussi populiste, mais élitaire et mondain celui-là (contradictio in adjecto ?), existe désormais, qui domine, qui a raflé la mise et dispose de tous les pouvoirs conférés par la Constitution. » Si on poursuit cette hypothèse, on pourrait se demander si ce n’est pas le modèle même de ce qui est couramment identifié comme politique, en partant de l’époque de Berlusconi (sans doute la figure cruciale du populisme médiatique qui a permis à Nicolas Sarkozy par exemple d’accéder de manière aussi brusque au pouvoir, et à Vladimir Poutine, le nouveau venu à Kremlin, de solidifier le sien), jusqu’à Macron et son homologue autrichien Sebastian Kurz (et à un bon nombre d’exemples venant d’autres pays européens, y compris la Bulgarie, où l’ancien roi, Siméon de Saxe-Cobourg-Gotha, et puis l’ancien garde du corps de l’ancien roi, ont pu s’emparer du pouvoir pendant plus d’une décennie, compromettant toute idée de projet politique) ? Dans ce contexte plus général Macron ne proposerait pas une nouvelle « exception française »; ce qui en revanche paraît nouveau, ce sont les techniques d’accès au pouvoir, dont Macron représente à son tour l’exemple paradigmatique.
De prime abord, rien en commun entre Sarkozy et Macron. Toutefois, les symétries et les contrastes avec le « cas » Sarkozy (auquel Lignes a aussitôt consacré un numéro déjà notoire, « Dictionnaire critique du « sarkozysme ») sont très édifiants et ça vaudrait la peine de les éclaircir. Tandis qu’au moment du début de la campagne présidentielle Sarkozy est ancien ministre de l’Intérieur, cadre arriviste du parti, devenu marginal à cause de son ambition outrée, Macron monte sur la grande scène politique comme ancien ministre de l’Économie, dissident du gouvernement et du Parti socialiste. Tous les deux ont réussi à faire une carrière-éclair non par une brusque montée sur l’échelle bureaucratique de leur partis mais par le biais de facteurs disons non-conventionnels, ou bien, tout court, médiatiques. Pourtant les techniques d’accès au pouvoir sont différentes. Si le tour de force de l’ancien ministre de l’Intérieur a été effectué par l’entremise de son image d’homme de main forte (on se souvient de l’opération « racaille » - l’intervention télévisée en direct visant la « purification » des banlieues, tout comme l’évocation du spectre du terrorisme de gauche pendant « l’affaire de Tarnac »), le Président actuel a été fort en imposant l’image médiatique séductrice d’un jeune homme à la fois brillant et « comme tous les autres », d’un certain « Mozart des finances » éclairé, d’un homme nouveau et du renouveau, s’opposant au status quo politique actuel, surtout au clivage gauche-droite. Un élément supplémentaire important : Macron a su également séduire les médias par le charme du post-média d’un espace public transformé, privatisé : par la mobilisation des réseaux sociaux et leur usage compétent.
La société de la performance et le populisme performatif
Au-delà de la pure contingence, réfléchissons sur les structures. Les différences en question sont les indices ou bien les symptômes d’une transformation beaucoup plus générale en cours ; telle est au moins mon hypothèse. Transformation non pas de l’espace public mais de la structure même de la médiation, donc de la production de visibilité, voire de la production de sujet.
Cent ans après la Révolution d’Octobre, peut-on se permettre de rappeler l’hypothèse selon laquelle Lénine a su attirer les masses révolutionnaires vers les causes des bolcheviks non pas en dernier lieu par son pouvoir rhétorique qui a bien servi la propagande, par exemple par l’invention des slogans raccrocheurs, tel le célèbre « Le communisme, c’est le pouvoir des Soviets plus l’électrification du pays ». Le Président de la République connaît, tout comme le leader des bolcheviks, la fonction immédiate des médias : leur paradoxe de base. Le candidat qui dispose du savoir-faire et connaît le pouvoir immédiat des réseaux : le nouveau populisme médiatique est surtout populisme des networks, c’est-à-dire de l’effet im-médiat comme la fonction ultime des médias. Le côté anecdotique mis à part, il est clair que la médiation reste la chose de la politique moderne. De ce point de vue, il est difficile de dire que le « marchisme » ou le « macronisme », populisme libéral, est une sorte d’anti-politique. Le « dégagisme » et le « macronisme » , deux faces de la même monnaie, traduisent plutôt une nouvelle forme de politique : une forme per-formante. Contre les formes politiques traditionnelles voire émancipatrices se dresse la per-formance politique. Ainsi Macron apparaît-il non seulement comme le champion de la performance politique, mais également comme le pionnier d’une nouvelle, après tout, politique de la performance.
En fait, qu’est-ce que la performance ? Une réponse immédiate : c’est la marchandise ultime d’aujourd’hui 1. Pour aborder la question de la performance, rappelons-nous la définition de spectacle de la part de Guy Debord : selon la thèse thèse 34 de La société du spectacle, le spectacle c’« est le capital à un tel degré d'accumulation qu'il devient image ». La notion de société du spectacle, catégorie symptomatique, correspondait sans doute au capitalisme technologique post-industriel et à sa logique de production ainsi qu’à la logique moderne de la représentation. Si le capitalisme développé se fondait sur la présomption de la croissance : travailler plus efficacement et produire plus pour pouvoir élargir le temps libre non-marchand de la vie autonome où des formes de vie non-soumises aux lois du marché pourraient avoir lieu, le nouveau modèle, celui des dernières décennies, dont Macron révèle la vérité, a comme trait déterminant précisément l’essai d’absorber l’espace de l’autonomie moderne du sujet : la sphère de la vie privée, la sphère de la possibilité d’expérimentation avec des modes de subjectivation, de vie et d’être-en-commun alternatifs. Le nouveau modèle s’empare ainsi de « l’improductible » et par conséquent totalise la sphère du marché. L’obsession actuelle du terme performance est plus qu’éloquente, elle en est le symptôme. Une véritable obsession avec la performance gouverne aujourd’hui les discours politiques, économiques et médiatiques. Cet emploi, doté aujourd’hui de valeurs ajoutées obsessionnelles, est motivé aussi par des raisons étymologiques : la per-formance, de per-formare, désignerait précisément l’exécution, l’actualisation sans reste de la forme. La per-formance de la forme (de vie) est incommensurable avec la mise en scène des représentations ou des images de la vie (le spectacle) : la performance excède le spectacle classique de la même manière que le biocapitalisme contemporain excède le capitalisme « classique », « fordiste », le capitalisme de la haute modernité. Ainsi ce nouveau modèle a introduit une marchandise inédite – les formes de vie elles-mêmes. On pourrait le définir donc, en s’appuyant sur la matrice rhétorique de la définition de la société du spectacle de la part de Debord, comme « le degré d’accumulation du capital où il devient forme de vie. » La caractéristique principale de la société performante est ainsi la transformation des formes de vie et des modes de subjectivation – ou plutôt la production d’une subjectivité plastique adaptée à l’hétérogénéité et la diversification du marché, la virtualisation et la standardisation de ces formes de vie multipliées en tant que marchandise ultime.
Cette transformation bouscule la dynamique des rapports sociaux, de la chose publique actuellement. Il s’agit d’une transformation générale qui affecte la structure même du projet politique : la transformation du projet politique en politique(s) des projets. Pourtant, cette transformation ne concerne pas que les sujets politiques. Elle affecte la sphère intégrale du politique, de ce qu’on appelle de plus en plus vaguement démocratie représentative. Ainsi, les citoyens eux-mêmes se comportent de plus en plus en tant que clients-consommateurs ; ils achètent pour essayer, pour utiliser peut-être pendant quelque temps, puis ils jettent ou bien retournent la marchandise. De ce point de vue les populistes traditionnels sont beaucoup plus enracinés dans une politique traditionnelle que les nouveaux : certains d’entre eux s’identifient au moins à des « causes » , même douteuses, stimulés par une affection politique (hélas, n’est-ce surtout pas la peur et la haine qui lui succède ?) La politique à l’époque du dégagisme se présente sous la forme de services, de consommation et de performance.
Tels sont les nouveaux canaux d’identification politique, ou bien la nouvelle politique de l’identification : non pas identification avec des « projets » ou bien avec des « valeurs » politiques mais avec des personnages, des « performeurs » ; non plus des personnages au sens d’« avatars » de la communauté et de ses mythes mais de fantasies collectives du succès personnel, nombre de projections personnelles - privées, quasi-politiques donc - sur des figures du succès. On peut donc traiter ce nouveau type de populisme aussi de populisme du succès. Le populisme du succès est une nouvelle forme de l’économie libidinale du politique, autre que le culte de la personnalité : elle est fondée sur la fantaisie de la personnalité en tant qu’entité spéculative, construite par des opérations d’ordre performatif et donc spéculatif. Or le « public » est conscient du caractère construit de la « personnalité » par les médias - et c’est précisément cela qui est fascinant : le devenir-personnalité de la personne. Les arrivistes de la société, les spéculateurs des capitaux immatériaux, sont les incarnations des fantaisies collectives dans la société de la performance. Le populisme médiatique compte sur un charisme performatif ou spéculatif.
Si la politique est la chose des formes de vie, alors le populisme performatif - populisme médiatique, spéculatif, du succès - est à la fois essentiellement anti-politique et politique. La performance politique est l’effacement des formes politiques, et donc elle est anti-politique ; cependant, malgré ses intentions, cette performance rouvre la question des formes politiques, de la manière la plus exacerbée que ce soit. La question qui reste ouverte dès lors, c’est, comme toujours : quelle forme de politique ?
Dégagisme et philosophie
L’aspect spécifique et très curieux que je vais discuter en guise de conclusion, à titre symptomatique aussi, est celui du rapport des deux Présidents, celui de 2007 et celui de 2017, à la philosophie. Le premier est celui qui avait laissé sortir du coeur la phrase « Je n’ai jamais rien entendu d’aussi stupide » au sujet d’une des sentences d’origine de la philosophie et de l’anthropologie humaniste, la phrase de Socrate « Connais-toi toi-même ». A quoi peut-on s’attendre de la part de l’ancien mauvais étudiant, le représentant d’une génération d’hooligans politiques, dont le gouvernement a failli supprimer le bac en philosophie ? En revanche, le jeune Président Macron se réclame de la littérature et de la philosophie. Cultivé, raffiné, de prime abord au moins, élève et étudiant brillant, qui a beaucoup tenu et finalement réussi à bien instrumentaliser son image d’ancien assistant de Paul Ricoeur, devenu élément important de son image-making : « C’est Ricoeur qui m’a poussé à faire de la politique parce qu’il n’en avait pas fait » 2.
Mais pourquoi bon la philosophie, dans ces temps aussi anti-intellectuels que possible ? Mon hypothèse : la culturalisation de la politique est une autre forme de la dépolitisation, et donc du dégagement. Littérature engagée ; philosophie dégagée. Plus encore : la philosophie apparaît ici, on peut l’imaginer, en tant que paradigme de l’opération performative-spéculative. De ce point de vue, l’apprenti-philosophe qui prétend que le secteur banquier lui donne la chance d’une expansion de la philosophie par d’autres biais (« parce qu’elle [la banque] me paraissait plus libre et entrepreneuriale » 3), révèle également le paradigme spéculatif : le paradigme du capital spéculatif. Le capital spéculatif apparaît ici sous la forme de capital politique spéculatif. La production de valeur politique - véritable performance médiatique immatérielle, pure spéculation - reproduit ainsi le modèle du capitalisme financier. Le « message » politique apparaît désormais donc comme investissement de capital spéculatif.
D’où un autre aspect particulier et non moins curieux mais qui va au-delà de mon propos, notamment la question du rapport de ce virement performatif-spéculatif à une jeune mouvance philosophique à la mode, surtout dans des contextes anglophones - celle du « réalisme spéculatif » ou du « nouveau réalisme », posant de graves problèmes de point de vue non seulement de la réflexion (ou plutôt de l’absence de réflexion) sur la subjectivation politique, mais du projet politique comme tel.
Pourtant, c’est une autre histoire. Et s’il y a toujours de la place pour d’autres histoires, alors l’histoire ne s’arrête pas là.