ЕXPÉRIENCE ET LITTÉRATURE
Une vie efface-t-elle toujours l’autre vie ?
La littérature est-elle l’expérience insensée, l’expérience qui tente d’extraire la matière spectrale de l’existence, son excès, l’irrésistible plus d’un en tant que grandeur constitutive ?
Quelle est la subjectivité folle, la forme de vie folle, l’activité – ou l’inactivité – folle, sans mesure (à moins que la mesure ne soit pas l’excès même), démesurée et incommensurable, qui permettrait à plus d’une vie de persister ? Ou bien, qui lui permettrait de persister dans plus d’une vie ?
Supposons : une telle technique de l’expérience porte depuis quelques siècles le nom de poésie, ou bien, après les romantiques, de littérature. Saloi n’est donc que celle de la plasticité de la vie – la loi des choses qui débordent, qui s’excèdent par la force du désir d’être en présence, aboutissant ainsi à une possibilité autre d’être et de l’être.
La littérature est-elle cette perversion de l’expérience qui fait vivre la surabondance insupportable de la vie, duplus-qu’un – en dépit de son impossibilité, de tout marasme de l’impuissance. Altération du monde, désorganisation de la vie, activité transformatrice qui n’abolirait jamais sa puissance démoniaque mais qui l’éprouve comme pure jouissance dans sa dépense même (même sous l’aspect d’insuffisance) la plus indécente.
Oui, la littérature fait mal. Le trop d’existence fait mal. L’inachèvement, l’imperfection, l’incomplétude, l’insuffisance – l’excès d’insuffisance – font mal. Néanmoins, l’existence a pris le risque d’inventer une technique ou bien – plutôt – quelques techniques, où tenter de s’expérimenter sans limites. D’autant plus que cette possibilité d’expérimentation ne veut pas dire d’ouvrir un champ « immunitaire » , hors de tout danger, c’est-à-dire de se garantir la sortie de secours par les règles d’une économie restreinte. Au contraire, une telle possibilité n’aurait pas pu voir le jour si elle n’était pas prise tout à fait au sérieux.La frontière qui sépare l’art de la vie devient diffuse à partir de la fin du 18ème siècle et ce n’est que ce caractère diffus qui, paradoxalement, s’avère la condition constitutive de l’autonomie de l’art et du « sujet artistique » – le sujet s’expérimentant lui-même de manière souveraine par le geste même de mettre la vie – sa propre vie – à l’épreuve ; c’est-à-dire de se désapproprier, en excédant toute propriété, afin d’aboutir à une forme d’expérience tout autre.
Cela n’empêche pas que cette expérimentation peut prendre des formes parmi les plus normatives et rigides, soumises à l’économie restreinte des biens et des valeurs, du pouvoir et du profit, que l’on puisse imaginer. Certes, une situation de départ sans condition peut fort probablement déclencher toutes formes de forces, y compris des forces normatives ou formatrices de manière forcée. Mais cela ne fait qu’affirmer, in contrario, la vérité de l’expérience. Là où nulle possibilité n’est refusée de principe, les contre-possibilités ne tarderont pas à s’annoncer.
LITTÉRATURE ET MALÉDICTION. LA PART MAUDITE
Maudire.
La littérature – la part maudite de la vie – est une forme de malédiction.
Une forme de dire qui – sans être injure – doit dire l’autre face de l’existence : non celle qui est soumise à l’exigence du bien, et donc à son accumulation. L’exigence d’accumulation devenue normative, jusqu’au point où le seul bien identifiable qui reste est l’accumulation elle-même. Si l’accumulation normative des biens acquiert une importance constitutive, c’est qu’elle devient l’outil privilégié pour fabriquer la cuirasse identitaire,qui protège contre le dehors insondable, contre la puissance insupportable de la liberté : le bien est la frontière fortifiée contre l’invasion des hordes du chaos.
En voici la littérature des valeurs entièrement soumise à l’exigence de l’accumulation, l’exigence de dire le bien et de bien dire : la bonne littérature aimable, servile, productrice de valeurs et de biens, des capitaux symboliques et matériels, tout à fait inscrite dans les circuits de l’échange. La « professionalisation » de la littérature devenue inséparable de sa marchandisation. Ce n’est plus la culpabilité de la littérature évoquée par Bataille ; c’est sa honte. L’être honteux de la littérature, sa dégradation dans un monde immonde.
Or la littérature n’est malédiction que dans ce sens-là : dire l’autre face de l’existence, sa face obscure, sa part maudite, où les biens se dés-accumulent. Si la vie n’est que l’excès de la vie, son accumulation serait la ligne droite à sa limite, la mort. L’accumulation en tant que minéralisation de la vie.
Mais si l’accumulation n’est que la mort, alors la dés-accumulation ne serait-elle pas la forme inversée de l’accumulation – sa forme de capitalisation authentique ? Dès lors, peut-on penser la littérature sans aucun horizon normatif ? Certes, elle est un espace ouvert d’expérimentation de la vie ; mais dans cet espace il semble qu’on ne risque pas trop en convoquant même les plus grands dangers, devenus d’un seul coup désirables. Ne seraient-ce pas les arènes infernales, l’abri carnavalesque des corps mesquins terrorisés par le grand dehors de la vie ?
APORIES
Apories de l’expérience littéraire, apories de l’expérience tout court.
La vie n’est-elle pas bien cela : plus d’une vie ? La vie – plus d’une vie.
Mais comment persister dans les temps parallèles des vies qui s’excèdent ? Peut-on toujours aboutir à une « synthèse transcendantale » quelconque ou bien, nous faudrait-il – notre dernière chance de décision digne – se laisser aller dans l’excès, dans le délire, dans le dérangement du temps sorti de ses gonds pour s’y consumer – se déchirer en déchirant son propre déchirement, ou bien pour réapprendre au corps à danser à l’envers, comme le veut Artaud, pour inventer de nouvelles fonctions, un corps utopique au-delà de l’économie fonctionnelle et donc de la condition économique de la vie ? L’économie générale est-elle possible ? Ainsi nous aboutissons à une véritable antinomie : l’antinomie de l’excès.
Dès lors la (auto-)destruction ne deviendrait-elle pas le dernier nom – tranchant avec la force de vérité – de la vie ? Un corps déchiré pourrait-il toujours passer à l’acte, s’excéder ? Certainement pas. La vie qui s’excède sans limites ne pourrait-elle pas se contenir dans aucune limite. Apparemment il y a une limite infranchissable au-delà de laquelle le retour n’est plus possible et la vie s’abîme. Or le discours de l’expérience ou bien du désir illimité est sans doute utopique. (Toutefois, même si l’on ne se permets plus de professer des affirmations d’une telle envergure qu’entre parenthèses, une fois de plus : cette innocence impossible de l’utopie – non pas l’innocence perdue mais une innocence à atteindre – ne serait-elle pas la seule véritable possibilité de la vie ?) Quelques-uns, « maudits » ou « fous » en ont forgé la réalité mais est-ce que c’était une réalité vivable ? Ils ont pris le risque de subir le poids extatique de l’excès, en s’expérimentant par et dans des formes inimaginables de l’existence, par et dans des techniques inouïes de l’expérience littéraire.Blake, Hoffmann, Nietzsche, Rimbaud, Lautréamont, Walser, Kafka, Bataille, Artaud, Akutagawa, Tsvétaïeva, Khlebnikov, Vutimski, Zürn, Genet, Burroughs, Mishima, pour ne citer que quelques-uns de ceux qui ont pris ce risque, auraient à en dire quelque chose.
Or voici l’image du vieux Bill Burroughs avec qui tout le monde (c’est-à-dire le monde décadent-chic des dernières décennies du dernier siècle) voulait se prendre en photo : la vie sous les auspices de l’Intrus, d’une force qui réduit le Moi à une proie terrorisée, fusils chargés sur les genoux en pleine nuit, les yeux grand ouverts, sans drogue, sans abstinence, hallucinants. Quand même, un sort meilleur que celui de Gogol ou de Nietzsche, et de loin.
La vie ayant excédée ses limites irrémédiablement, nе serait-elle pas au bout du compte une vie invivable ?
LA MORT À L’ŒUVRE
En effet – depuis des temps immémoriaux en effet – , on nous a conté, en nous en donnant la nausée, le conte macabre de la faute de l’existence, la face obscure de la vie. Mais en dépit de tout, la vie c’est l’excès de la vie.
La vie s’expérimente toujours plus loin ; elle ne va pas au-delà de la limite, mais la repousse, l’altère. Elle invente ses possibilités, elle articule sa nouvelle puissance, ses nouveaux organes. Oui, tant qu’ils sont précaires, la mort les habite ; mais la mort est loin d’en être le nom. Elle n’en est que la limite, ou l’impossibilité : « elle » n’est que la nécessité d’une dérive ; elle n’est ni le but final ni la fin du périple. Plus qu’une limite, elle est une force intrinsèque à la matière, y compris à la matière organique – la force de la minéralisation. Où inversement, ce n’est que la vie qui se minéralise en s’accumulant, ou bien ce n’est que la vie qui s’accumule qui se minéralise. Dès lors, comment ne pas accumuler la vie ? La désœuvrer ?
Toutefois, si l’on dit désœuvrement, ce ne serait que dans ce sens-là : le désœuvrement n’est pas l’œuvre de la mort mais la transformation des fonctions de la vie, c’est à-dire l’invention de nouvelles fonctions, de nouvelles possibilités de vie. La mort à l’œuvre ne veut pas dire : la mort œuvre partout, tout est œuvre de la mort, mais : même la mort œuvre. Même à la limite, la limite du désastre, de la folie, de la malédiction, la dernière possibilité persiste, la possibilité de la décision. Lire ainsi Bataille, comme Surya à la hauteur de l’exigence qui leur est propre.
Or, naître est un faux départ ; naître est un excès. La naissance est déjà un excès de la matière sur elle-même ; il n’y a pas lieu de la moraliser, sans courir le risque de tomber dans le ridicule. L’excès de l’excès. On n’en revient pas. La vie est beaucoup plus absurde, plus impossible, plus sidérante que la mort. La mort n’est que le retour au possible. La possibilité du monde minéral est incontestable, de loin plus certaine que celle de la ligne étroite entre la cristallisation et la fumée. Le minéral nous habite, nous possède en profondeur. Cependant, s’il nous habite, ce n’est que pour sortir de « lui » -même. Le minéral est un autre moi que le moi minéral. La réalité de la mort n’est donc pas inaltérable, elle non plus. Un excès ou un autre, toujours : l’excès du temps faute de temps.
Car l’insuffisance de la vie nous fait désirer toujours plus de vie, nous inventons toujours plus de vie que nous ne saurons retenir après. Comment tenir une vie que est plus d’une vie ? Comment tenir l’excès ? Non pas comment le subir : ma question d’il y a quinze ans : « Comment subir l’excès ? D’un seul coup. » Mais comment tenir l’excès ? Comment le porter ?
Comment excéder l’excès.
Excès, légèreté.
Tenir ainsi la ligne face au dernier romantisme décadent qui se solde par le mutisme : l’impossibilité de dire, d’écrire, d’agir ; tenir à l’écart tous ces chevaliers obscurs de l’impuissance, toutes les ménades de la vie impossible. Écrire malgré l’insuffisance qui n’est pas autre chose qu’une condition – mais surtout une manière d’en saisir la puissance, c’est-à-dire de la mettre à œuvrer en dépit de la mort, à même la mort. Il y a une colère intrinsèque à la vie, une passion qui pousse. La passion, la rage, même la rage de l’(auto-)destruction martèlent la possibilité de la vie, à la limite du possible, au-delà de cette limite.
La littérature, bataille pour la vie. Bataille clandestine, souveraine.
LA NÉCESSITÉ DE L’EXISTENCE
La chance et la dignité de ce qu’on appelle littérature serait donc aussi, et surtout, l’expérience de l’intenable et de l’insensé, ou plutôt une expérience intenable et insensée, c’est-à-dire résistant à la dialectique de la valeur: plus d’une vie. Espace au-delà de la fin du temps. « Plus d’espace que de temps » (Carol Rama). Le temps nous arrive de l’autre côté de cet espace. La vie pousse en arrière.
Le contraire du temps, un espace sans temps accumule une puissance cristalline dans laquelle le temps s’est arrêté, mais toutefois quelque chose y coule. Quelque chose se passe. C’est une existence qui ne se connaît pas elle-même, mais dont l’ignorance est la forme de réflexivité la plus inhérente, c’est-à-dire le fil à plomb qui tombe sur lui-même. Là d’où s’écoule l’avenir.
Dans le gîte de l’avenir mûrissent les temps. Les cocons des prédateurs qui vont ronger le cordon de l’ange.
* * *
Dans ses textes à la limite de la littérature, Michel Surya semble nier la perversion polymorphe de la plasticité littéraire. Son refus de la fiction révèle sa face la plus grave, son obstination impersonnelle. Mais dans cette poussée sans figure il y a un pouvoir obscur, le regard d’un visage sans contours, la dignité terrifiante parfois, souvent, d’imaginer l’inimaginable, l’absolument insensé, plutôt que de réduire le pouvoir à l’impuissance et à l’ambiguïté. Autrement dit, imaginer le réel lui-même, élever le réel à l’intensité de la fiction.
Cela non seulement à cause d’une – toujours incertaine d’ailleurs, incertaine de manière constitutive – possibilité de projection intuitive ou intentionnelle des « faits narratifs » sur la surface du réel ; mais aussi et surtout à cause de la consistance et de la gravité de l’instance énonciative. Ne serait-ce qu’une illusion, ce serait la plus forte dimension affirmative de la fiction qui dépasse la dimension du faux pour affirmer l’être, même si ce n’est que son autre face. « L’instance énonciative » – indépendamment des procédés complexes des techniques narratives en place (y compris du mode narratif, fût-il en première, troisième, voire en deuxième personne, comme dans Le mort-né) – est le geste le plus puissant de cette fiction. Certes, l’instance narrative est une instance ; c’est-à-dire, elle ne coïncide pas avec l’acte d’énonciation réelle : il y a unе différence structurelle entre elles, comme les théories littéraires l’ont constaté depuis longtemps, et même si elles cоïncident, elles n’en restent pas moins autonomes. Toutefois le rapport entre moment réel et moment fictif de l’énonciation chez Surya est difficile à cerner ; la fiction dispose sans doute de tous les subterfuges pour fausser le réel ; mais au sein des instances en question et à travers elles, ce qui devient incontestable de manière tangible, c’est que l’existence – une vie – est en œuvre. C’est l’instance élémentaire de l’existence par laquelle l’existence s’affirme même dans son retrait le plus radical – le retrait de la fiction, en tant que fiction – en affirmant ainsi la fiction comme articulation possible de l’existence.
Ce refus de la fiction est le geste le plus fort de la fiction, son aspect le plus profond, à la fois le plus sombre et le plus affirmatif. Son intransigeance, ascétique presque, fait ressortir à la surface la face brute des choses, leur aspect obscur qui commence ainsi à déborder et à modifier le relief du réel. Ou bien plutôt sa surface : la surface du réel.
La matière de la vie se déchaîne.
La véritable littérature ne traite pas de l’expérience mais de la matière de la vie.
L’existence n’est pas mesurable : c’est le fait de la fiction. Du fil à plomb littéraire.C’est pourquoi l’expérience littéraire de Surya, qui ne se réclame pas de la fiction, en restaure la surabondance. La gravité de sa mesure, la ligne qu’il tient avec intransigeance, ligne qui ne perd pas son horizon même dans ses tourbillons les plus profonds, tout en se refusant toutes sortes d’ornements. Ni hagiographie médiatique, ni mysticisme du retrait. Cette ligne qui traverse sans arrêt possible les espaces flous de ce monde, nous redonne la splendeur sèche et verticale de l’incommensurable. Tel le solstice d’hiver qui découpe les ombres tout en dessinant une autre surface possible, inimaginable auparavant.
Hurlement brut des sirènes de l’être. La beauté même.
LE DÉSIR DE L’ÉCRITURE, AMITIÉ
Fragments pour Michel
Desiderium
Il y a des étoiles – des astres – qui président les constellations. Elles sidèrent, souvent, elles nous désirent[1].
Le désir n’est pas l’absence de l’astre, l’impuissance de son rayon ; sa part n’est pas le puits obscur du ciel. Ce n’est pas une ligne qui se perd et s’efface à la limite de l’horizon, n’ayant plus la puissance de faire figure, de tracer les contours du sens. Non, le désir, c’est la dynamique de l’astre qui se dé-chaîne, qui se décoiffe pour faire comète, un astre chevelu et hagard, un astre qui rend visite de manière imprévue, qui perturbe et choque parfois, littéralement, les tréfonds de la terre, qui terrasse et qui dé-sire. C’est l’astre devenu plus qu’un astre : météore dés-astreux.
L’écriture du désastre : est-ce l’écriture du désir ? Contrairement à ce qu’aurait pu croire Maurice Blanchot, le désir puise sa puissance dans l’absence d’astre, dans la dé-sidération. Le désastre donc, l’absence d’astre, serait l’espace même du désir.
Le désir de la littérature ou le désir de l’écriture est tout autre chose que le désir d’écrire.
La véritable littérature commence là où son désir nous désire.
Tout comme au coeur de ce que nous voyons il y a un oeil secret qui nous regarde, là où la visée de l’écriture projette la figure de son astre, elle affronte une lueur scintillant comme un regard sombre mais lucide qui se projette sur nous. Cette projection à l’envers est le désir de l’écriture. Écrire demande un sujet, l’exige même. Ce n’est pas le sujet qui se perd, qui s’abandonne ou qui se dissout dans l’espace ambigu de l’écriture. C’est plutôt l’inverse qui est vrai : l’écriture veut un sujet, elle le veut, elle le désire. Plus encore, elle l’exige.
L’écriture est l’espace où le sujet est exigé.
Le sujet est cette projection d’un désir qui l’excède et dans lequel il s’excède, l’excès même de l’excès.
Comment la littérature peut-elle être « sujet » ? Le texte littéraire, cette constellation de sens, est un champ de forces dont l’agent immanent produit un sujet afin de les figurer. Ses figures sont des constellations qu’on peut lire en tant que signes astraux – mais aussi comme les hiéroglyphes de forces qui s’éprouvent, qui s’expérimentent par le plaisir figural qui leur est propre.
Il y a une exigence obscure et indicible et pourtant plus réelle que le plus certain des faits de l’expérience ordinaire : elle vient de l’astre du plaisir. L’astre qui veut son sujet, qui nous désire.
Un sujet qui nous tourmente, le sujet que nous exprimons.
L’AMITIÉ
L’amitié : astre dans un ciel sombre.
Le désastre sous le signe de l’amitié n’est qu’un ciel couvert de nuages, un ciel protégé. Le vide ne l’abîme pas, n’épuise pas ses figures. L’astre de l’amitié, étoile blanche, corps céleste intime, veille sur l’autre côté du monde, sur sa partie obscure.
SOLSTICE D’HIVER
Un matin sombre, hivernal, la terre couverte de neige, les merles s’abandonnent à leurs jeux graphiques. Le monde s’arrêterait à peine, il est sur le point de s’arrêter.
Le monde est en arrêt, en suspens. Il est en train de recommencer. Le monde va et vient sous la vague de neige.
La fin de l’aventure est une autre aventure.
LA CHALEUR DE L’EXISTENCE
Dans l’amitié il n’y a pas de nécessité. Elle est une possibilité de l’existence même, nécessité de la possibilité.
Amitié : partager la vie quand la vie fait défaut.
Amitié : partager la vie quand il y a trop de vie.
Amitié veut dire : la justice est possible.
[1] Au sujet du mot latin desiderium et du rapport étymologique entre désir et sidération, cf. Pascal Quignard, Vie secrète (Paris, Editions Gallimard, 1988, p. 170-174), dont je suis l’analyse.