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Boyan Manchev's Blog

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Ce blog est un laboratoire philosophique expérimental de Boyan Manchev.

Pour l’instant, il se compose de deux bibliothèques de travail autonomes :

LE NOUVEL ATHANOR

LE RETOUR DE PAN

Chacune des bibliothèques peut être lue comme un blog distinct. Les bibliothèques existent en trois langues différentes (français, bulgare et anglais) ; les différentes versions linguistiques ne sont pas identiques.

Le retour de Pan : mode d’emploi

Ce laboratoire de philosophie fantastique est dédié au Grand dieu Pan.

À la recherche du dieu perdu, le journal philosophique se développe inévitablement en quête philosophique. Dans la forêt de Pan, la quête se ramifie et emprunte différents chemins : une forêt immobile dans la canicule de midi ; un feu de forêt ; des limites inimaginables.

Une coupure, une rupture, une section de chaos.

Trois sections du texte :

PANIQUE

LE DIEU BRÛLANT: MAI 1945 – MAI 2020

LA NATURE À VENIR

Les sections diffèrent par leur direction, rythme et mode d’exposition. Chacune correspond à une exigence différente :

Panique, pandémie: une ontologie figurative du présent.

Le dieu brûlant : mai 1945 mai 2020 : une épistémologie historique des formes poiétiques.

La nature à venir : une ontologie impérative.

Dans le labyrinthe de la forêt de Pan, les chemins de la quête se ramifient, mais leurs fils s’entrelacent en un tissu commun : le tissu du second volume de la Fantastique philosophique.

Si, pendant le règne de l’empereur Tibère, des marins superstitieux ont répandu dans tout l’Empire la rumeur selon laquelle le Grand dieu Pan était mort, et si cette rumeur s’est avérée en outre être une vérité inconditionnelle pendant deux millénaires, aujourd’hui, le Grand Pan ferme la bouche des menteurs de sa propre main.

Aujourd’hui, Pan revient.

Le Nouvel Athanor: mode d’emploi

Le Nouvel Athanor est le laboratoire de la fantastique philosophique.

La fantastique philosophique n’est pas un genre hybride, un mélange de philosophie et de fiction. C’est une expérience de la forme même de la philosophie : une tentative d’expérimenter de nouvelles possibilités pour articuler la forme philosophique. La fantastique philosophique est le travail de la philosophie dans la modalité du désir. Elle veut inventer le nouvel Athanor.

Athanor, un fragment du livre de Heinrich Kunrath Le vrai message de l’Athanor philosophique, son utilisation et ses avantages (Warhafftiger Bericht Von Philosophischen Athanor, Und Dessen Gebrauch Und Nutzen [Magdebourg: Johan Botcher, 1597]). Frontispice gravé (signé Hein. Muller) en première page de l’édition de Leipzig (1783).
* Athanor, un fragment du livre de Heinrich Kunrath Le vrai message de l’Athanor philosophique, son utilisation et ses avantages (Warhafftiger Bericht Von Philosophischen Athanor, Und Dessen Gebrauch Und Nutzen [Magdebourg: Johan Botcher, 1597]). Frontispice gravé (signé Hein. Muller) en première page de l’édition de Leipzig (1783). Image numérique : strx

Athanor – le four philosophique (de l’arabe at-tannūr [التنور], “four”, “four à pain”, “source chaude”), est un dispositif alchimique pour maintenir la température constante requise pour le processus de transformation alchimique de la substance, de cristallisation sous la forme de lapis philosophorum, d’une pierre philosophale.

*

Le Nouvel Athanor propose une expérience méthodologique où la recherche philosophique s’engage dans une aventure partagée de concepts philosophiques et de théories scientifiques, tout en mobilisant la puissance latente de figures mythologiques et fantastiques. Anaximandre, Héraclite et Aristote rencontrent Chaos, Kronos et Aphrodite, et tous ensemble – Boltzmann, Prigogine et Atlan.

Ainsi, une nouvelle modalité philosophique émerge : La fantastique philosophique. Non pas le fantastique mais la fantastique, nom au féminin conçu comme la désignation d’une discipline philosophique, comme la physique ou la logique : Die Fantastik, dirait Novalis).

L’enjeu du Nouvel Athanor est prolégoménal. Il se propose de tracer l’horizon d’une future philosophie de la nature, ou d’une alter-ontologie.

 

Le nouvel Athanor. Éléments de fantastique philosophique

Блогът “Новият Атанор” придружава публикуването на първия том от поредицата “Философска фантастика” на Боян Манчев, едноименната книга “Новият Атанор. Начала на философската фантастика”. Блогът представя фрагменти и разгръща понятия и тези, представени в книгата, без да е идентичен с нея. Голяма част от включените тук материали се публикуват за пръв път.

Le Nouvel Athanor comprend le Prologue « Éléments de fantastique philosophique », suivi des cinq premiers livres: « Les dangers de la philosophie », « Apeiron, l’incommensurable », « Le feu », « Chaos » et « Le chaos libéré ». La courbe dynamique des cinq livres trace les contours d’idées complexes sur le temps et sur la causalité, reconfigurant la boussole du sujet en haute mer. Tel Anaximandre, expérimentant à la fois la cartographie de la terre à peine connue et celle du ciel étoilé, et imaginant l’apeiron dans les eaux troubles de Pont, la Mer des pirates. πείρωνπειρᾶτεςex-périence, un trajectoire élémentaire de l’aventure philosophique.   

Le timonier du navire qui accoste outremer sera-t-il le même que celui qui a commencé le voyage ? Est-ce le même navire ? Est-ce le même monde ?

Pour faire face à ces enjeux, le livre retourne d’abord en arrière, à la question des éléments, pour puiser ainsi dans la puissance élémentaire des concepts, ceux d’Anaximandre, d’Héraclite et d’Aristote, mais aussi pour imaginer autrement le devenir-monde philosophique du monde. Sa première question donc est celle de l’allo-technique des concepts philosophiques comme une force de projection ontologique, comme une force proontologique.

Boyan Manchev s’est concentré sur le projet Fantastique Philosophique au cours de la dernière décennie. Les livres de Miracolo (2011) et Nuages (2017) sont liés à la ligne de cette méthodologie expérimentale ; la méthode a été tracé dans L’inimaginable (2003) et L’altération du monde (2009).

Le bûcher du dieu Pan

mai 1945 – mai 2020

Ce jour-ci, le *** mai, il y a 75 ans, le Grand dieu Pan a été brûlé à mort.

Ce jour-ci, à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale, quelques jours après la chute de Berlin et à la veille de la reddition de l’Allemagne nazie, lors d’un incendie inexpliqué à Flakturm Friedrichshain, une tour de défense aérienne en béton construite en 1941 par les nationaux-socialistes dans le parc berlinois de Friedrichshain, une partie de la collection de la Galerie de peinture de Berlin (alors le Musée Kaiser Friedrich ) a été détruite. Afin d’être protégé par les hostilités, un grand nombre d’œuvres d’art ont été cachées à l’intérieur de la tour prétendument indestructible. Parmi eux, à côté des œuvres de Donatello, Michel-Ange, le Tintoret, le Caravage, Van Dyck, Rubens, se trouvait l’une des œuvres les plus énigmatiques des temps modernes – la peinture qui a été provisoirement décrite comme L’école de Pan de Luca Signorelli.

La peinture perdue de Signorelli était une vaste toile de 194 cm / 257 cm, un format exceptionnellement impressionnant pour la fin du Quattrocento. Cette peinture était l’une des plus grandes de l’époque. Elle a été exécutée à la fin du XVe siècle, vers 1490, sur la commande de nul autre que Lorenzo le Magnifique lui-même, et était probablement l’une des œuvres les plus estimées de sa collection.

Le « Pan » de Signorelli comprend six figures centrales divisées en deux groupes. Au centre du tableau se trouve le jeune dieu Pan : un beau jeune homme aux cheveux longs et sans barbe, la tête inclinée en réflexion, qui n’a apparemment rien à voir avec le zoomorphisme archaïque de la divinité arcadienne, à l’exception de ses pattes de chèvre. Le dieu est nu, couvert d’un manteau brodé d’étoiles ; il est assis sur un trône rocheux, les jambes écartées de face, entouré de sa suite. Il est sans cornes, mais couronné d’un croissant de lune à deux cornes. Pan est en compagnie de deux personnages – un homme âgé lui parlant la tête inclinée dans sa direction et un jeune homme jouant de la flûte, tandis que le premier plan est occupé par trois personnages étranges : une femme nue debout, un jeune homme couché et un autre vieil homme appuyé sur un bâton, les yeux en avant. Le dieu écoute le vieil homme qui se penche dans sa direction. Pan tient également un bâton ou un sceptre, son autre main reposant sur sa cuisse. Quel est le sujet de la peinture? Est-ce une allégorie? Une allégorie de quoi? Nous ne pouvons pas le savoir avec certitude. Ses titres descriptifs ultérieurs étaient évidemment fondés sur différentes hypothèses. Cependant, aucun d’entre eux n’est vérifiable, encore moins les interprétations allégoriques qui seront discutées plus loin. Les descriptions dominantes qui suivent les titres du tableau comprennent : L’éducation de Pan ou L’école de Pan et La Cour de Pan.

Après l’époque des Médicis, on ne trouve aucune trace de la peinture pendant près de deux siècles, jusqu’à ce qu’elle ne réapparaisse au Palazzo Pitti à la fin du XVIIe siècle. En 1869, le tableau a été découvert dans le grenier du Palazzo Corsi par l’artiste et restaurateur Angelo Tricca ; entre-temps, les corps nus se sont vus recouverts de « cache-sexes ». Tricca leur a rendu leur aspect d’origine, scandalisant ainsi le propriétaire du tableau, le cardinal Corsi, d’où la décision de sa vente. Après de nombreuses mésaventures, notamment le refus de la Galerie Nationale de Londres de l’acheter, à cause de son caractère indécent, le tableau est acheté par Wilhelm von Bode, qui l’expose à la Galerie de peinture de Berlin en 1873. À la fin du siècle Bode en deviendra le directeur, tout comme fondateur du Musée Kaiser Friedrich, où « Pan » se trouvera à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Le feu

Les informations sur le tableau et sa disparition disponibles aujourd’hui sont fragmentaires et confuses. Étonnamment, les successeurs légaux du Musée Kaiser Friedrich (à présent le Musée Bode) ne fournissent pas d’informations détaillées sur les œuvres d’art perdues. À ce jour, les informations les plus complètes et les plus systématiques sont offertes par le Centre allemand pour la recherche des œuvres d’art perdues de Magdebourg (Deutschen Zentrum Kulturgutverluste), qui gère également une base de données importantes. Me fondant sur cette base de données et quelques articles de l’époque, je vais exposer ici les détails connus concernant la destruction du « Pan » de Signorelli.

Les bombardements alliés dans la nuit du 20 décembre 1940 ont frappé le quartier autour de Museuminsel, l’Île aux musées, située au cœur de Berlin. En raison des préoccupations de la direction du musée, une décision sans précédent a été prise, notamment de transférer les œuvres d’art dans deux des Flaktürme de Berlin. Elles étaient alors considérées comme indestructibles. La plupart des Flaktürmе, construites à Berlin, à Vienne et à Hambourg existent encore à ce jour : elles peuvent être vus dans le parc Humboltdhain à Berlin, dans le centre-ville de Vienne et de Hambourg. La relocalisation des œuvres d’art à Friedrichshain a commencé en septembre 1941. À cette fin tout le premier étage du bâtiment, puis les locaux des deuxième et troisième étages, ont été utilisés. La relocalisation a été achevée en septembre 1942 et certains tableaux de grand format provenant des dépôts du musée ont été transférées un peu plus tard. Parmi eux se trouvait probablement le « Pan » de Signorelli, bien que des données précises ne puissent être trouvées. En raison de l’avancement des troupes soviétiques sur le front de l’Est, l’administration du musée, après avoir consulté les ministères responsables, a décidé de déplacer les œuvres d’art en dehors de Berlin, à la mine de sel Kaiseroda en Thuringe, mais seulement un mois plus tard, la décision a été annulée pour des raisons de sécurité. Selon la base de données des œuvres d’art disparues, dans la tour de Friedrichshain il ne restait que 434 peintures, pour la plupart de grand format, car leur taille ne permettait pas leur transport dans des chariots de mine. Après la chute de Berlin le 2 mai 1945, la Flakturm a été remise à l’Armée rouge. Les 4 et 5 mai, les gardiens du musée ont été autorisés de nouveau à accéder à la tour. Quelles que soient les mesures prises pour la protéger, un incendie a éclaté dans la salle de stockage le 6 mai, engloutissant tout le premier étage, probablement avec un grand nombre de peintures. Après l’incendie, le contrôle de la tour a apparemment pris fin. Des civils y ont été aperçus. Une semaine plus tard, entre le 14 et le 18 mai 1945, toujours dans des circonstances inexpliquées, un deuxième incendie a éclaté, détruisant entièrement l’intérieur de la tour. On ne pourrait pas savoir avec certitude lequel des deux incendies avait détruit le « Pan » de Signorelli. La tour a été détruite en 1946 par l’Armée rouge. Les débris ont été recouverts de terre et transformés en collines gazonnées et boisées dans le parc public de Friedrichsain.

Aujourd’hui, la peinture n’est connue que par les quelques photographies conservées en noir et blanc (dont la plus importante est la reproduction professionnelle en noir et blanc de l’album du musée Kaiser Friedrich), ainsi que par une des rares photographies en couleur de la collection, mais dans un format plus petit et de qualité assez modeste.

C’est ainsi que l’image la plus insolite et étonnante du dieu personnifiant la nature a disparu au milieu des flammes à l’intérieur d’une structure en béton monstrueuse à la fin de la guerre la plus monstrueuse sur la terre habitée jadis par le Grand dieu Pan.

*

Les circonstances inexpliquées autour de la catastrophe pourraient sans aucun doute nourrir toutes sortes d’hypothèses fantastiques et inspirer l’imagination d’un nouveau Dan Brown. Cependant, les  banales fantaisies conspirationnistes ne sont guère comparables au destin fantastique de l’une des œuvres les plus étonnantes et les plus énigmatiques des temps modernes.

Ce fil autonome du blog est dédié à la peinture énigmatique de Signorelli et à son destin mystérieux, ainsi qu’à sa disparition inexplicable. Les textes qui suivent ne traitent ni de l’histoire de l’art, ni de la recherche historique – ils constituent un laboratoire de fantastique philosophique. Sa fin ultime est le nouveau volume de la série Fantastique Philosophique, qui serait intitulé Le retour de Pan. Pour commémorer l’anniversaire de l’incendie du « Pan » de Signorelli, nous nous consacrerons ici au retour du Grand dieu Pan.

6 mai 2020

Panique

En plein midi d’été torride, au moment apparemment le plus banal de la journée, lorsque le temps suit son cours habituel comme si rien ne pouvait jamais le briser, lorsque le danger ne s’imagine même pas, tout à coup c’est comme si tout se figeait : le temps s’arrête. Le moment se fige : comme si les ailes des papillons frétillants autour des fleurs printanières se pétrifiaient, comme si le bourdonnement des abeilles se figeait, comme si l’air cessait de vibrer, tout à la fois en mouvement et en arrêt. Le temps s’est arrêté. Qu’est-ce que c’est ?

Qu’est-ce que c’est ? Quelle est cette sensation ? Quelle est cette paralysie du normal ? Quelle est cette force extraordinaire qui fait le temps sortir de ses gonds pour rester paralysé ? Qu’est-ce qui rompt le cours du printemps ?

Les Grecs ont donné un nom à cet instant figé, suivi de sensation de danger imminent, d’horreur paralysante. On l’appelle la panique : Πανικός, « de Pan ». Le mot « panique » désigne la proximité du dieu Pan.

* * *

La panique c’est l’approche de Pan. Pan guette, invisible, mais omniprésent.

Il est dans les ailes du papillon frétillant, dans les branches pendantes du saule pleureur, se balançant sur le ruisseau, il est dans les contours instamment gelés de la brume estivale – au-dessus du ruisseau, dans la broussaille, dans cette forêt brûlée du soleil, juste là dans la clairière, entourée de sapins sombres, perçant à travers le ciel incandescent. Là-bas, dans les buissons, là, partout, tout autour. Ici.

Pan : c’est ici. Ici : panique.

La liberté sauvage et la nature à venir

L’idée de liberté sauvage exige une radicalisation de la philosophie. Pour faire face à la liberté sauvage, la philosophie devrait s’aventurer dans une voie fantastique, devenir une philosophie fantastique ; même plus : une fantastique philosophique. La voie de la philosophie fantastique est également la voie d’une radicalisation surcritique, fantastique elle aussi, de la critique kantienne – une radicalisation, opposée à la fois au kantisme « standard », c’est-à-dire à l’hypostasiation du rapport sujet-objet comme la dichotomie homme-nature, et aux nouvelles ontologies anti-kantiennes, tenant Kant responsable du “tournant anthropocentrique” de la philosophie moderne.

En voici un example éloquent, venant en plus de deux auteurs qui ont eux-mêmes effectué un tournant dans le rapport entre la philosophie et la science, en marquant ainsi mon propre parcours : « [C]’est la tentative de parler du monde sans en passer par le tribunal kantien, sans mettre au centre de leur système le sujet humain défini par ses catégories intellectuelles, sans soumettre leur propos au critère de ce que peut penser, légitimement, un tel sujet. Bref, il s’agit de penseurs précritiques ou acritiques. » (Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, La nouvelle alliance. Métamorphose de la science, Paris, Gallimard, 1986 p. 387 [Il s’agit de Lucretius, Leibniz, Bergson, Whitehead, Serres et Deleuze]). Le même malentendu ne se voit-il pas répété, voire aggravé, par les tendances récentes de l’anthropologie « perspectiviste » ou « multinaturaliste » et du « réalisme spéculatif » ? L’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro, dont les propositions théoriques me sont proches sous plus d’un aspects, propose tout un “front uni anti-kantien” dans son article “Transformation in Anthropology, Transformation of Anthropology” (2012, publié donc après la publication de la version originale de ce texte) : “One should not be surprised (…) that Amerindian ethnography for example, shows stunning points of convergence with what Pierre Montebello has called “the other metaphysics”; that undercurrent of thought alien or antagonistes to the Kantian revolution that (…) converted all ontological issues into epistemological concerns, and subordinated all questioning of the real to the issue of our conditions of access to it – what is today called the “correlationist hypothesis” (Eduardo Viveiros de Castro, “Transformation in Anthropology, Transformation of Anthropology”, in The Forest and the School, ed. by Pedro Neves Marques, Berlin: Archive Books, 2014, p. 582-583). Compte tenu du fait que l’appareillage théorique de l’anthropologie « perspectiviste » a été développé en grande mesure en parallèle avec le projet de l’ontologie de la métamorphose, et en représente en plus un des alliés « naturels », le rejet de la philosophie transcendantale, en contraste net avec ma proposition surcritique, devient d’autant plus significatif.

S’il nous faut persister avec Kant au-delà de Kant, c’est qu’il nous faut persister dans la question fondamentale de la philosophie critique, la question de la philosophie tout court : la question de la liberté. Ce qui persiste doit persister.

Cette radicalisation est l’enjeu majeur d’une ontologie à venir, mais aussi d’une philosophie de la nature, philosophie de la nature qui ne serait désormais possible qu’en tant que philosophie de la nature à venir. Or, le tournant surcritique ne cherche pas à établir une « spiritualisation » crypto-animiste, archaïsante, de la nature ; il ne cherche pas à saturer le monde avec une intelligence obscure. La surcritique n’est pas un regard rétro-utopique, vers l’aube d’un matérialisme autopoïétique naïf. La nature, cette première invention ultime de l’homme, est le dernier spectre humaniste. Au contraire, sa tâche maximaliste serait de reconfigurer le relief conceptuel de sorte que là où il existait auparavant une nécessité inerte, tributaire de forces aveugles ou d’une puissante machine anonyme, il existe maintenant un agent, c’est-à-dire une force motrice qui s’exerce de sa propre décision. En termes aristotéliciens : par le biais d’une acte dans laquelle une certaine ampleur et une certaine intensité de la puissance sont choisies au détriment d’une autre (c’est-à-dire que la possibilité est configurée et élargie mais aussi réduite, de manière modale), de persister dans l’activité où le monde germe et  persiste à la fois.

 

Le clinamen du monde

« Le fruit le plus important de l’autosuffisance, c’est la liberté » 

Épicure

Qu’enseigne Épicure sur la nature et la liberté ? En partant de la doctrine démocritéenne des atomes, Épicure ne valide pas, comme son maître, l’omnipuissance du destin, le déterminisme, sinon le fatalisme de la trajectoire du mouvement de la matière. Au contraire, Épicure considérera le hasard comme le seul destin, c’est-à-dire le manque de destin : « Je t’ai dévancé, ô Fortune », s’exclame  Épicure (« Je t’ai dévancé, ô Fortune, et j’ai fait obstacle à toute intrusion de ta part. Et ni à toi ni à aucune autre vicissitude, nous ne nous livrerons. Mais quand la force des choses nous expulsera, nous sortirons de la vie en crachant abondamment sur celle-ci et sur ceux qui s’y accrochent en vain, et nous proclamerons par un beau péan que nous avons bien vécu. », Épicure, « Sentences vaticanes », 47, in Épicure, Lettres, maximes et autres textes, trad. et présentation par Pierre-Marie Morel, Paris, Flammarion, 2011, p. 122-123).

Mais l’hégémonie du hasard est-elle l’hégémonie de la liberté? Diffère-t-elle de la « loi du hasard » et si oui, en quoi ?

Or Épicure est aussi le philosophe de la déviation soudaine et incompréhensible des atomes qui tombent dans l’espace, qui se séparent brusquement de leur trajectoire pour se rencontrer, se heurter et produire ainsi des conglomérats pour former des corps : clinamen. Clinamen, la déviation imprévisible des atomes qui dynamise leur trajectoire est une force d’un autre ordre. Cette force semble dépasser le niveau de la loi mécanique, la « loi du hasard » à son propre niveau, mais en même temps, elle reste au niveau de l’opération immanente, excédant son ordre à travers son changement. Dans la perspective de l’idée de clinamen, Épicure n’est plus simplement le philosophe de la domination du hasard, c’est-à-dire du hasard en tant que (absence de) destin ; il est le philosophe de la liberté en tant que destin du hasard. Ce n’est pas la nécessité de la coïncidence, mais la nécessité en tant que noyau du hasard, un moteur nucléaire qui décide de la trajectoire de l’atome de l’intérieur. Un second ordre, qui n’est pas une rupture, mais une dynamique, qui est donc un choix, donc une décision. Raison microscopique qui agit au plus profond de la matière des choses. Pan-nécessité du Pan libre.

Par conséquent, le temps de la liberté doit être « injecté » dans l’ordre naturel, considéré comme une contingence libre et radicale d’une raison arbitraire. Voici : la nature elle-même est raison arbitraire. Raison arbitraire ne veut pas dire raison ir-raisonnable et inconsistant, ne se donnant pas de condition, de maxime ou de direction ; arbitraire signifie ici qui choisit, qui scinde à tout moment. C’est bien avec le choix que l’œil de la raison émerge de la « force aveugle ». Le choix est une vision, une visée, entrevoyant le revenant, donnant corps à la venue. (Oubliez toute sorte de scopocentrisme et de phénoménologie. Un sens émerge en tant qu’organe dans le corps du monde, il le transforme  comme le feu.) Cela signifie beaucoup de choses à la fois. La raison n’est pas pensée de manière substantielle ou conditionnelle, c’est-à-dire ni comme essence ni comme condition, mais de manière modale, c’est-à-dire comme une force de la réflexivité qui relie, qui, en en délimitant le fait par différenciation, c’est-à-dire en l’altérant, crée le relief onto-aïsthétique, la surface empirico-transcendantale de l’étant. La raison ne départ pas, elle revient à elle-même. Mais le retour est toujours un nouveau départ. Ainsi, dans les pulsations du désir et de la décision, le monde devient, la raison devient, la liberté est. L’être libre n’est pas un être obligé ; l’être libre est un être qui décide.

Les quanta décident. Miracle ou décision ? Ceci même : le miracle de la décision.

Toute forme, tout sujet, tout agent décide : l’effectivité de l’acte lui-même est une décision.

Oui, les quanta décident. Oui, c’est le miracle de la décision.

 

Fragments du Prologue surcritique de Persister. La liberté sauvage et la nature à venir (Paris, Editions Dehors, 2020, à paraître)

Juillet 2018

Le clinamen du monde

« Le fruit le plus important de l’autosuffisance, c’est la liberté » 

Épicure

Qu’enseigne Épicure sur la nature et la liberté ? En partant de la doctrine démocritéenne des atomes, Épicure ne valide pas, comme son maître, l’omnipuissance du destin, le déterminisme, sinon le fatalisme de la trajectoire du mouvement de la matière. Au contraire, Épicure considérera le hasard comme le seul destin, c’est-à-dire le manque de destin : « Je t’ai dévancé, ô Fortune », s’exclame  Épicure (« Je t’ai dévancé, ô Fortune, et j’ai fait obstacle à toute intrusion de ta part. Et ni à toi ni à aucune autre vicissitude, nous ne nous livrerons. Mais quand la force des choses nous expulsera, nous sortirons de la vie en crachant abondamment sur celle-ci et sur ceux qui s’y accrochent en vain, et nous proclamerons par un beau péan que nous avons bien vécu. », Épicure, « Sentences vaticanes », 47, in Épicure, Lettres, maximes et autres textes, trad. et présentation par Pierre-Marie Morel, Paris, Flammarion, 2011, p. 122-123).

Mais l’hégémonie du hasard est-elle l’hégémonie de la liberté? Diffère-t-elle de la « loi du hasard » et si oui, en quoi ?

Or Épicure est aussi le philosophe de la déviation soudaine et incompréhensible des atomes qui tombent dans l’espace, qui se séparent brusquement de leur trajectoire pour se rencontrer, se heurter et produire ainsi des conglomérats pour former des corps : clinamen. Clinamen, la déviation imprévisible des atomes qui dynamise leur trajectoire est une force d’un autre ordre. Cette force semble dépasser le niveau de la loi mécanique, la « loi du hasard » à son propre niveau, mais en même temps, elle reste au niveau de l’opération immanente, excédant son ordre à travers son changement. Dans la perspective de l’idée de clinamen, Épicure n’est plus simplement le philosophe de la domination du hasard, c’est-à-dire du hasard en tant que (absence de) destin ; il est le philosophe de la liberté en tant que destin du hasard. Ce n’est pas la nécessité de la coïncidence, mais la nécessité en tant que noyau du hasard, un moteur nucléaire qui décide de la trajectoire de l’atome de l’intérieur. Un second ordre, qui n’est pas une rupture, mais une dynamique, qui est donc un choix, donc une décision. Raison microscopique qui agit au plus profond de la matière des choses. Pan-nécessité du Pan libre.

Par conséquent, le temps de la liberté doit être « injecté » dans l’ordre naturel, considéré comme une contingence libre et radicale d’une raison arbitraire. Voici : la nature elle-même est raison arbitraire. Raison arbitraire ne veut pas dire raison ir-raisonnable et inconsistant, ne se donnant pas de condition, de maxime ou de direction ; arbitraire signifie ici qui choisit, qui scinde à tout moment. C’est bien avec le choix que l’œil de la raison émerge de la « force aveugle ». Le choix est une vision, une visée, entrevoyant le revenant, donnant corps à la venue. (Oubliez toute sorte de scopocentrisme et de phénoménologie. Un sens émerge en tant qu’organe dans le corps du monde, il le transforme  comme le feu.) Cela signifie beaucoup de choses à la fois. La raison n’est pas pensée de manière substantielle ou conditionnelle, c’est-à-dire ni comme essence ni comme condition, mais de manière modale, c’est-à-dire comme une force de la réflexivité qui relie, qui, en en délimitant le fait par différenciation, c’est-à-dire en l’altérant, crée le relief onto-aïsthétique, la surface empirico-transcendantale de l’étant. La raison ne départ pas, elle revient à elle-même. Mais le retour est toujours un nouveau départ. Ainsi, dans les pulsations du désir et de la décision, le monde devient, la raison devient, la liberté est. L’être libre n’est pas un être obligé ; l’être libre est un être qui décide.

Les quanta décident. Miracle ou décision ? Ceci même : le miracle de la décision.

Toute forme, tout sujet, tout agent décide : l’effectivité de l’acte lui-même est une décision.

Oui, les quanta décident. Oui, c’est le miracle de la décision.

Fragments du Prologue surcritique de Persister. La liberté sauvage et la nature à venir (Paris, Editions Dehors, 2020, à paraître)

Juillet 2018

La politique des météores

Il y a des forces qui sont inexplicables, incompréhensibles, plus que ce qui est. Elles peuvent inverser le cours du monde. Ces forces ne sont pas des dieux, ce sont des météores.

Les météores sont des phénomènes célestes, imprévisibles et uniques en leur genre. Ils apparaissent sans cause, traversent le ciel, laissent un petit instant une trace claire et puis après disparaissent. Mais les météores, les phénomènes du temps – de Kairos et non de Kronos – sont aussi des densifications, des raréfactions et des accélérations des corps, des non-sans corps, leur mélange, un début de tourbillonnement de leur front. Les météores sont le nom d’événements qui passent. Les météores sont des événements qui persistent.

Dans un monde où tout est stable, les météores font exception. Dans un monde qui est ouvert, imprévisible, dont le destin n’est pas un fatum, mais se voit créer dynamiquement par le jaillissement de forces et de désirs, coïncidant ou ne coïncidant point, se croisant ou se mélangeant, mais immuablement irréductibles, les météores sont la déclinaison du monde.

La météorologie, la science des phénomènes célestes, des forces qui se déchaînent à tout rompre, mais qui ne manquent pas d’alimenter le monde, fournit le paradigme de la pensée sur le monde sans lois universelles, autrement dit sans prévisibilité, évaluabilité et finalité. Parallèlement à la thermodynamique, elle initie une nouvelle désorganisation, une nouvelle promesse de renverser le monde.

Le renversement du monde est notre utopie, notre fantaisie la plus audacieuse. Le pilote de l’univers, d’après Le Politique de Platon, lâchant soudainement la barre du gouvernail, et le temps tourne en sens inverse ; le monde est secoué, il s’ébranle, s’écroule, s’effondre. Est-ce la fin du monde ? L’Apocalypse, la fin du temps ? Non. Le temps ne s’arrête pas. Il ne peut non plus être renversé. Il se re-tourne. Mais ce revirement ne renverse pas le temps, il ne le fait pas revenir à ses racines. Il le fait renaître – non pas au sens de réincarner ni de re-staurer, mais au sens de se sou-lever où il faut entendre le soulèvement, l’insurrection du temps: le sens archaïque de anastasis. Non pas une reconstitution, mais un soulèvement du temps. (stasisana-stasis). Le temps s’insurge, parce que Kronos est un double de Kairos. Le temps fait un tour autour de son axe, qui, elle, danse. La boussole chante Sud. Les sirènes du temps lui chantent Sud et Ouest.

Le renversement du temps est une force de la tendance contre-finale du monde. C’est un clinamen du monde, une déviation singularisant et renouvelant sa puissance. L’insurrection du temps n’est pas une apocalypse. C’est l’extension et l’espacement de la puissance du monde. 

L’irréversibilité du temps est une illusion, l’effet de la culture d’un milieu de prévisibilité. L’idée d’irréversibilité du temps, ontologique et/ou existentielle dissimule la dérive de la contre-finalité du monde qui fait du monde un monde. Pour  qu’il y ait monde, il faut qu’il y ait une modalité pour le monde.

Le champ brut de forces devient monde à travers la forme de la déclination / clinamen : tendance. Ainsi, au sein même du cataclysme, poussent de nouveaux continents, de nouveaux mondes.